Jacques Chirac, le choix de l'Européisme contre la fracture sociale

Economiquement, quels premiers bilans peut on tirer du chiraquisme? L'homme voulait résoudre la fracture sociale qui lui avait été présentée par H Guaino et E Todd, mais le choix de l'Européisme à partir d'octobre 1995 n'a fait qu'aggraver les maux que l'ancien président voulait guérir.

La disparition de Jacques Chirac est sans conteste un moment important de notre Vème République. Il a marqué de son empreinte la vie politique depuis plus de quarante ans. Homme politique, qui gardera l’affection d’un certain nombre de français. 

 l’heure des bilans, des nostalgies et des regrets vont occuper de nombreuses émissions. Ses fidèles feront des apparitions, d’autres moins loyaux à son égard prendront un air cauteleux et feindront l’hommage. L’homme ne pouvait laisser indifférent.


Avec son départ, c’est notre propre vie qui défile : La campagne de 1995, les formidables grèves de novembre-décembre de la même année, les bonheurs de la coupe du monde 1998, les « trois glorieuses » de 1998 à 2001, la victoire du "non" au référendum 2005, et bien des choses encore.
Il restera aussi le président qui a continué notre désarmement économique et nous a rendus vulnérables aux vents mauvais du capitalisme financiarisé. Tout comme F Mitterrand qui voulait changer la vie, il a comme l’a dit, G Sarre « changé d’avis ». J Chirac voulait résoudre la fracture sociale,  puis en octobre 1995, a choisi l’européisme pour mieux aggraver les maux qu’il avait pourtant si bien identifiés : désaffiliation, précarité, inégalités. En somme la fracture sociale.


Il n’y a pas meilleure introduction à notre propos que les mots de son ami et premier ministre A Juppé qui lors d’un entretien récent à Europe 1 affirma « Si en 1992, il n'avait pas pris fait et cause pour le traité de Maastricht, nous n'aurions pas l'euro",


Je crois que là se trouve le plus saisissant aveu. Jacques Chirac, l’homme de l’appel de Cochin de 1978 qui affirmait avec une incroyable clairvoyance « cette Communauté – en dehors d’une politique agricole commune, d’ailleurs menacée – tend à n’être, aujourd’hui, guère plus qu’une zone de libre-échange favorable peut-être aux intérêts étrangers les plus puissants, mais qui voue au démantèlement des pans entiers de notre industrie laissée sans protection contre des concurrences inégales, sauvages ou qui se gardent de nous accorder la réciprocité. On ne saurait demander aux Français de souscrire ainsi à leur asservissement économique, au marasme et au chômage. »
41 ans plus tard, les mots de l’ancien président de la République sonnent étrangement justes. Pourtant, c’est le même homme qui a rendu possible cette terrible évolution.
Sa conversion, disons-le, sa soumission à l’européisme explique bien les déceptions politiques qu'il causa.


Mais revenons sur ses choix économiques, qui dans le fond furent largement compatibles avec le fondamentalisme de marché de l’Union européenne.
Jacques Chirac abandonna le travaillisme à la française après l’échec de la relance, dont il fut l’initiateur en 1974, pour devenir un admirateur de Reagan et Thatcher, en 1986.
Il tient déjà le discours de la Macronie avant l’heure en répétant à loisir , les termes de « liberté », de « création », de responsabilité ». Rappelons des éléments factuels de la politique menée alors : 42 banques, 3 compagnies d’assurance (UAP, GAN, AGF) ainsi que l’agence de presse Havas et 9 groupes industriels dont Saint Gobain, Pechiney, Thomson, Bull, Elf Aquitaine passent du public au privé. Nous sommes au cœur des années 1980, les "années fric" qui d’ailleurs n’en finissent plus.
Ces choix seront dommageables pour nos filières industrielles, nos savoirs-faire. Le même gouvernement accorde à la même époque un allègement fiscal pour l’épargne investie en bourse. L’impôt sur la fortune est abrogé. Dans la même perspective, une amnistie fiscale est proposée pour les capitaux placés à l’étranger jusqu’au printemps 1986.
Les licenciements sont facilités, le contrôle des prix disparait définitivement en 1987, les propriétaires avec la loi Méhaignerie sont autorisés à augmenter les loyers. L’ordonnance du 11 août 1986 dite « travail différencié » facilite le recours au temps partiel et aux CDD, et à l’intérim. De la sorte, la précarité augmente. Le SMIC n’est pas revalorisé, les baisses d’impôts sont plus favorables aux plus hauts revenus, les restrictions budgétaires affectent les fonctionnaires.
En matière industrielle, les orientations sont plus que préoccupantes, avec démantèlement de secteurs entiers de l’industrie et en particulier des chantiers navals. A l’époque, le patronat demande l’accélération des réformes. La présence de P Seguin laisse accroire à la présence d’un gaullisme social, mais dans le fond bien affadi.


En 1995, Jacques Chirac laisse à penser qu’il est temps de faire un virage social pour espérer contrer le conservatisme ostentatoire d’E Balladur. Sa campagne prend une couleur de gauche. Les mesures prises par l’équipe Juppé comme la hausse du SMIC de 4%, ne paraissent pas suffisantes : l’inflation court presque aussi vite et la TVA passe de 18,6 à 20,6%.
La politique de l’emploi est sans imagination : contrat initiative emploi, exonération de cotisations sociales. Des mesures impuissantes pour résoudre la question du chômage et qui nourrissent aussi la précarité.
Mais la trahison vient à l’automne 1995, à nouveau c’est la question européenne qui décide de tout. La situation économique se tend et le pouvoir espère être qualifié pour l’euro en 1997. Deux ans pour réussir, alors la machine libérale est lancée. Les privatisations sont accélérées : AGF, Pechiney, Usinor Sacilor, Thomson et sa branche militaire. Lorsque nous savons aujourd’hui ce que sont devenus : l’aluminium, la sidérurgie, la métallurgie dans notre pays, nous mesurons le caractère dommageable de ces choix.


A cela s’ajoute, le gel des salaires dans la fonction publique, l’augmentation du forfait hospitalier et des cotisations maladies pour chômeurs et retraités. Le déficit qui est à 5% doit être ramené à 3%. C’est dans cette adhésion aveugle et doctrinaire à l’euro, que le gouvernement lance un ensemble de réformes touchant la SNCF pour se conformer aux engagements européens.
La gauche d’alors et jusqu’aujourd’hui demeure pour partie dans un terrible aveuglement celui de n’avoir pas compris le projet de l’euro, d’être le bras armé du capital contre le travail.
Jacques Chirac comme F Mitterrand avant lui et les trois présidents qui ont suivi, ont fait le choix de l’euro contre les travailleurs et leurs acquis sociaux : le droit du travail et la protection sociale.
Nous ne reviendrons pas sur la gauche plurielle qui a endossé à son tour le stupide pacte de stabilité négocié par A Juppé en 1996.


Retrouvons Jacques Chirac en 2002, catapulté en sauveur de la République et qui n’offrit rien d’autre économiquement en 2002 qu’il n’avait offert précédemment.
Les réformes du gouvernement Raffarin ressemblent à celles du passé, et visent à faire passer la France sous les fourches caudines du libéralisme. L’objectif est d’assurer la compétitivité de la France dans la mondialisation, thème devenue obsessionnel dans le débat français depuis 1996.
Gardons encore une fois en mémoire, que peu de temps avant l’élection de 2002, Lionel Jospin et J Chirac avaient signé à Barcelone en mars 2002, un accord pour un retour rapide à l’équilibre budgétaire et ce dans une conjoncture économique plutôt morose.
Mais le gouvernement ne s’éloigne pas de son calendrier libéral, diminution de l’impôt sur le revenu de 5% qui profite aux plus aisés, allègement de l’impôt sur la fortune, le SMIC ne connait pas de coup de pouce.

En décembre 2002, le MEDEF et plusieurs syndicats de salariés concluent un accord qui réduit significativement le nombre de chômeurs indemnisés : la durée d’indemnisation se réduit, 265 000 personnes perdent ainsi leurs indemnités.
Les privatisations se poursuivent, la part de l’Etat dans le capital d’Air France est placée sous le seuil des 50%. Le parlement vote une loi qui transpose en droit français la libéralisation du secteur du gaz et de l’électricité à la libre concurrence. On se souvient des mobilisations pour empêcher la privatisation d’EDF GDF en 2004.
Lorsque nous connaissons le bilan de ces libéralisations et leurs conséquences économiques et sociales, seule la colère parait justifiée et justifiable.


La liste des mesures dommageables pour l’économie et la société française des gouvernements Raffarin, Villepin seraient longues : CPE, fermetures de lignes interrégionales jugées peu rentables, la transformation de France Telecom en société privée.


Malgré le "non" au référendum de 2005, la politique libérale des deux premiers ministres de Jacques Chirac de 2002 à 2007 restera ininterrompue.
En somme, le Chiraquisme économique n’a été qu’un européisme de bon aloi. La relance de 1974 n’apparaît que comme un accident dans son parcours. Les mesures mises en œuvre par J Chirac au niveau économique et social ont aggravé, nourri la fracture sociale qu’il dénonçait. Industriellement, les choix dictés par nos engagements européens : privatisation, ouverture à la concurrence se sont révélés désastreux pour ne pas dire davantage.


Ce bref retour en arrière montre les étapes de l’impuissance économique que nos gouvernements ont voulu et mis en œuvre. Les années Chirac ne sont pas donc en reste et témoignent de notre désarmement industriel, de la perte de filières stratégiques, de notre souveraineté économique, énergétique et budgétaire.
En somme, les choix économiques chiraquiens s’inscrivent dans cette orientation que les élites persistent à défendre, celui de l’Europe libérale : mise en concurrence des anciens monopoles d’Etat, promotion du libre-échange, privatisations, dérèglementation du marché du travail, passage du welfare au workfare, abandon de la politique industrielle.


Alors il restera les images d’un temps jadis d’un président sympathique, Corona à la main, amateur de belles et bonnes choses, donnant le sentiment d’une proximité, loin de la morgue de l’actuel locataire de l’Elysée.
Mais dans notre histoire économique, nous doutons modestement qu’il laisse une empreinte positive. Ses successeurs ont emprunté le même chemin, aggravant un peu plus la crise nationale : désindustrialisation, dévitalisation des territoires, France en archipel.
La France depuis 1983 n’a eu de cesse de vouloir se mettre à l’heure européenne, disons-le à l’heure libérale soit néo ou ordo libérale. Des réformes, il y en a eu ô combien mais elles ont été mal pensées, se sont faites au détriment des travailleurs, et ont appauvri des catégories significatives de la population et n’ont en rien dynamisé le pays.
14 ans de Mitterrandisme, 12 ans de Chiraquisme ont transformé le pays bien plus profondément qu'on ne le dit. Leurs choix délétères en matière économique connaissent une radicalisation avec l’actuel pouvoir.
Malgré les coups de butoir supportés par notre système de protection sociale bien souvent réformé à la hussarde, notre Etat social a empêché notre pays de basculer dans la déflation.

 

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