Guerre et nettoyage ethnique au Haut-Karabagh: la logique génocidaire et ses suites

La guerre au Haut-Karabagh, qui a été réactivée le 27 septembre dernier par le camp turco-azéri, plonge les populations civiles arméniennes dans un risque pour leur intégrité et leur survie, même si un fragile cessez-le feu, au demeurant non respecté, est intervenu le 11 octobre.

Depuis le 27 septembre dernier, un conflit oppose une nouvelle fois Azéris et Arméniens dans la République autonome de l’Artsakh, également connue sous le nom de Haut-Karabagh. Les premiers, soutenus par les Turcs, revendiquent la restauration de leur « souveraineté » et le retour de terres qui leur auraient été ôtées. Rien n’est plus faux car la présence arménienne dans cette zone est en réalité plurimillénaire. Antiquité, époque Sassanide, Moyen-âge, Perse, Russie, occupation militaire anglaise, URSS : peuplement, arménisation, développement du christianisme par l’Eglise arménienne, rébellions ou autonomies éponymes sont, de mémoire d’Homme, constants dans cette partie de l’Asie Mineure. Pogroms et persécutions aussi, ce qui permet de comprendre la situation actuelle ; dès 1919, des massacres d’Arméniens se déroulent sur l’actuel théâtre des opérations, de même qu’en 1920, ce qui a conduit à la création éphémère d’une République arménienne de la Montagne (1918/1921).

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La déclaration de guerre azérie a bien entendu entraîné une déclaration réciproque de la part de Stepanakert, puis d’Erevan qui a décrété la mobilisation générale. La Turquie d’Erdogan apporte son soutien inconditionnel au « frère » Azéri. Le conflit s’enflamme. En représailles aux intenses tirs azerbaïdjanais d’artillerie, Stepanakert a riposté. Mais si dans les années 1990, les forces en présence étaient comparables – les Arméniens ayant gagné la guerre malgré une infériorité logistique objective, grâce à l’afflux massif de volontaires extérieurs -, le rapport s’est depuis lors totalement creusé. La population et le PIB azerbaïdjanais correspondent respectivement à plus de trois et quatre fois ceux de l’Arménie, qui se dépeuple (l’Azerbaïdjan étant en outre devenu prospère grâce à l’exploitation récente de ressources gazières). Bakou est ensuite massivement soutenu par Ankara, qui lui a fourni un soutien militaire, logistique et informationnel puissant[4], et traditionnellement armé par Israël[5]. Les Arméniens n’ont quant à eux que l’appui de leur diaspora et le soutien très lointain de Moscou, qui certes dispose d’une base armée en Arménie, mais s’est distancié de son ancien satellite soviétique après que celui-ci a connu une « révolution colorée » en 2018[6]. Le pari d’Aliyev est clair : récupérer rapidement les terres jadis perdues, maintenant qu’il se sent en position de force[7]. Les Arméniens ont cependant rendu coup pour coup. N. Pachinian, le premier ministre arménien, a déclaré que les deux nations étaient proches d’une guerre d’envergure, et que son pays livrait la bataille majeure de son Histoire contemporaine.

France, Russie et Etats-Unis appellent à un cessez-le-feu, mais le président azéri a déclaré que tout dialogue était à écarter. Il est soutenu en cela par Erdogan qui, au fur et à mesure qu’il confisque la démocratie dans son pays, agit tout azimut sur la scène internationale, ne cessant de faire raisonner un bruit de bottes sur fond de panturquisme et guerre des civilisations : interventions directes ou indirectes en Syrie et en Libye, réaffectation de Sainte-Sophie en mosquée, mouvement de flottes en méditerranée orientale, occupation – certes ancienne – de la partie orientale de Chypre. Après avoir dû céder face à Poutine, le président turc a cru pouvoir redorer à moindre frais son blason, via les Azéris, contre la faible République arménienne d’Artsakh. Mais le risque d’escalade est majeur, car demander aux Arméniens de rétrocéder à Bakou la souveraineté sur la province litigieuse, c’est exiger d’eux qu’ils abandonnent leurs populations civiles[8].

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Plus encore, c’est à un risque génocidaire que les populations arméniennes sont exposées. Le CICR a condamné dimanche dernier le bombardement aveugle de zones peuplées. Il est vrai que tout au long de la journée, les bombes ont plu sur Stepanakert. S. Lavrov, chef de la diplomatie russe, a exprimé sa « préoccupation » face au nombre croissant de morts civils[9]. L’armée azerbaïdjanaise a utilisé des armes à sous-munitions[10], ce qu’Amnesty International vient d’ailleurs de confirmer[11]. La population civile de l’Artsakh, souvent privée d’électricité, se terre dans les abris. C’est vainement qu’on opposera que les « torts » sont « partagés » ; d’abord, on l’a vu, la responsabilité de l’attaque est entièrement azérie. Ensuite, le président de la République arménienne autonome a demandé l’arrêt des bombardements d’Erevan sur les cibles militaires de la ville de Gandja, en Azerbaïdjan, afin que les civils ne fussent pas touchés. Au-delà même de ces bombardements de civils, il est désormais acquis que la Turquie a transporté sur zone plusieurs centaines de mercenaires syriens. Quels crimes ces nouveaux janissaires sont-ils là pour perpétrer ?

Il y a bien, dans cette crise du Karabagh, un agressé et des agresseurs. « Je n’ai qu’une seule condition au cessez-le-feu : les forces armées [arméniennes] doivent quitter notre territoire, [N. Pachanian doit] présenter ses excuses devant le peuple azerbaïdjanais [et dire] que le Karabagh ce n’est pas l’Arménie » a déclaré Aliyev. Les bellicistes sont connus : le despote néo-ottoman et son vassal azéri[12]. Depuis plusieurs années, Erdogan et Aliyev réclament le retrait complet et inconditionnel des forces armées arméniennes de la province autonome. Or c’est impossible, ce qui démontre que la prétendue agression arménienne à laquelle le présent conflit constitue une réponse n’est qu’un prétexte. Les deux autocrates veulent en réalité se refaire une santé politique, sur le dos des Arméniens, auprès de leurs opinions publiques respectives. Ces dernières ne semblent d’ailleurs pas excessivement réceptives.

Les Arméniens luttent en Artsakh une nouvelle fois pour leur survie. Ce qu’Ankara et Bakou reprochent aux Arméniens du Karabagh est de ne pas se laisser « nettoyer » éthniquement[13]. Erdogan ne dit rien d’autre quand il déclare « qu’il va continuer à accomplir la mission que ses ancêtres ont entreprise dans la région du Caucase ». Le risque génocidaire est donc bel et bien présent, après des siècles de pogroms, après le génocide de 1915/1917, après les meurtres de 1919/1921, après les guerres gréco-turques de 1922, après les massacres et les viols de ces trente dernières années … Un cessez-le-feu, précaire et semble-t-il non respecté, est entré en vigueur le 11 octobre. Il ne garantit cependant pas que les crimes perpétrés en Artsakh cesseront. La question de leur jugement se pose d’ores et déjà. Le fait qu’aucun des belligérants n’ait adhéré au Statut de Rome créant la Cour pénale internationale ne constitue pas un obstacle absolu à la compétence de celle-ci[14]. La Cour pourrait en effet théoriquement être saisie du chef d’agression par le Conseil de sécurité de l’ONU (art. 13b) du Statut). Ce crime s’entend de « la planification, la préparation, le lancement ou l’exécution par une personne effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l’action politique ou militaire d’un État, d’un acte d’agression qui, par sa nature, sa gravité et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies » (art. 8bis du Statut). Et le même Statut de Rome de viser, non exhaustivement, l’invasion de territoires, les bombardements d’un autre Etat ou l’envoi de mercenaires (en l’espèce des djihadistes). Il faudra sinon une juridiction pénale internationale ad hoc ou que des juridictions nationales se saisissent. Des mécanismes nationaux et internationaux permettent en effet de juger ex post les crimes contre l’humanité ou les crimes de guerre, qui sont imprescriptibles.

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Que ceux qui pleurent les souffrances des Chrétiens d’Orient n’oublient pas que les Arméniens constituent le plus ancien peuple entièrement et officiellement chrétien dans le monde. La France, les occidentaux et la Russie ne peuvent demeurer indifférents au sort des Arméniens du Haut-Karabagh car il est des peuples à l’égard desquels l’Humanité a une dette éternelle.

 

Frédéric Forgues

Avocat au Barreau de Paris et près la Cour pénale internationale

 

[1] D’abord pour créer l’Homme soviétique nouveau, par le mélange des « races » et des cultures au sein de l’Union soviétique, et ensuite afin de maintenir de bonnes relations avec la nouvelle Turquie kémaliste.

[2]  Durant la même Perestroïka, les Arméniens de la République autonome du Nagorny Karabagh avaient d’abord revendiqué un rattachement à la République d’Arménie par des manifestations pacifiques, ayant conduit aux massacres de Soumgaït. Ce n’est qu’alors que la République autonome a usé de son droit au référendum.

 

[4] De l’huile sur le feu étant systématiquement jetée en Turquie. Ainsi Yunus Kilic, député de l’AKP a-t-il déclaré : « les récentes attaques de l’Arménie ne visent pas seulement l’Azerbaïdjan mais le monde turc dans son ensemble », http://www.armenews.com/spip.php?page=article&id_article=69009

[5] Qui a trouvé dans l’Azerbaïdjan un allié contre l’ennemi commun Iranien.

[7] Ce sentiment de se trouver en position de force est à la conjonction de trois facteurs : la politique d’expansionniste d’Erdogan, la « tiédeur » russe à l’égard du régime de N. Pachinian et le fait que la campagne présidentielle américaine batte son plein, paralysant l’éventuelle action de D. Trump.

[8] Et plus largement, exiger d’eux qu’ils abandonnent encore une fois dans l’Histoire tragique du peuple arménien, des terres historiques faites de monastères et autres monuments millénaires, mais aussi de légendes, en un mot tout ce qui rend culturellement unique cette civilisation plusieurs fois millénaire.

[9] http://www.armenews.com/spip.php?page=article&id_article=69360

[10] Soit des véhicules contenant de nombreux autres projectiles  explosifs, de taille plus réduite, v. https://www.lepoint.fr/monde/haut-karabakh-la-principale-ville-frappee-par-l-azerbaidjan-02-10-2020-2394601_24.php

[11]https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/06/haut-karabakh-amnesty-denonce-l-utilisation-de-bombes-a-sous-munitions-interdites-depuis-2010_6054976_3210.html

[12] Turquie et Azerbaïdjan, « une nation, deux Etats » selon la formule usuellement employée.

[13] Doit-on rappeler que la République Turque est un Etat structurellement négationniste ?

[14] En ce sens, v. https://mediamax.am/en/news/politics/39879/

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