L'industrie aux commandes de la science ?

 

 

Nouvel épisode, particulièrement éclairant, de la soumission de l'appareil scientifique aux désirs des industriels, la revue Food and Chemical Toxicology (FCT) refuse de retirer de la publication un article proclamant l'innocuité d'un OGM, alors même qu'il est non conclusif. C'est pourtant cette raison qui a été donnée par M. Hayes, rédacteur en chef de la revue, pour retirer l'article de l'équipe de G.E. Séralini. Vous avez dit deux poids deux mesures ?

 

 

Après avoir suscité un tollé d'une ampleur tout à fait inhabituelle de la part du monde scientifique, notamment de la part du milieu des experts (tiens tiens...) et de celui de l'industrie agro-alimentaire et semencière, l'article du groupe du Pr. Séralini, publié dans la revue FCT, a été retiré de cette publication par le rédacteur en chef, M. Wallace Hayes. Très curieusement, ce même milieu scientifique n'a jamais crié au scandale à propos des dossiers de demandes d'autorisation déposés par les firmes devant la Commission Européenne1, ni au sujet des innombrables articles sans valeur publiés dans des revues scientifiques, dont FCT, favorables aux OGM. Le parti-pris de certains est donc patent, le silence des autres, éloquent. On savait bien que la prétendue neutralité des scientifiques et des experts n'était bien que prétendue, nous en avons maintenant la preuve, « l'affaire Séralini » aura au moins servi à clarifier les choses.

 

Le rédacteur en chef, M. Hayes, s'est expliqué : il a fait expertiser les données brutes fournies par le Pr. Séralini et a conclu qu'il n'y avait aucune malversation, mais que les données ne permettaient pas de conclure à la toxicité du maïs NK603 et du RoundUp.

La rétraction d'un article se conçoit bien en cas de fraude, l'éditeur étant abusé. Mais s'il n'y a pas de fraude, ce dernier est en faute pour avoir publié un article « non concluant » en assimilant « non concluant » à « inintéressant ».

Les auteurs fournissent leurs articles mis en page selon les critères de la revue, prêts à publier, ils payent (cher) pour la publication (c'est leur institution de recherche qui paye) et la revue revend les dits articles à un prix exorbitant. Le seul rôle de l'éditeur, en échange de cette masse d'argent, consiste à assurer le lecteur d'une qualité scientifique convenable de ses publications. Si ce n'est pas fait, c'est une escroquerie vis à vis des acheteurs des articles de la revue.

 

Mais il y a pire. Le rôle de l'industrie dans le déclenchement et l'organisation de la campagne contre l'article de l'équipe Séralini et les pressions sur FCT est clairement établi, même si certains naïfs se sont laissés manipuler. On en retrouvera une bonne synthèse dans le dossier de Jonathan Matthews2. L'arrivée dans l'équipe de FCT d'un homme de Monsanto et de l'ILSI3, Richard Goodman, comme éditeur associé pour les biotechnologies4, entre le moment où Hayes a déclaré ne pas vouloir retirer l'article et le moment où il l'a fait, est bien entendu fortuite et hors sujet. C'est en tout cas ce que Hayes a déclaré. Pour en être sûr, le GIET5 a demandé le retrait d'un article, publié dans la même revue, concernant le même sujet (OGM), concluant, cette fois, à l'innocuité de l'OGM testé, mais, manifestement « non conclusif ».

Si, selon Hayes, un article non conclusif (c'est à dire dont les conclusions ne sont pas étayées par les faits expérimentaux présentés) doit être retiré, alors, logiquement, celui de Zhu et al. concernant un maïs tolérant le glyphosate6 doit être retiré également. Cette publication affirme en effet que « ces résultats montrent que le maïs génétiquement modifié tolérant le glyphosate est aussi sain et aussi nutritif qu'un maïs conventionnel ». Or, ces résultats ne montrent pas cela. Il s'agit d'une affirmation d'équivalence entre un maïs GM et les maïs conventionnels, qui aurait donc due être étayée par un test d'équivalence, test qu'on cherchera en vain dans l'article. Ce dernier doit donc être retiré, ce que demande le GIET, sauf si, en plus de la recevabilité scientifique, l'intérêt que l'industrie peut titrer de l'article entre aussi en jeu dans la décision de M. Hayes...

Mais le GIET est-il crédible dans son analyse ? Certes, il comprend dans ses membres des scientifiques tout à fait qualifiés, mais il n'est pas une instance officielle. C'est pourquoi le GIET n'a pas choisi cet article au hasard parmi les milliers de publications favorables aux OGM et qui sont sans valeur scientifique. Au moment de la parution du papier de l'équipe Séralini, un expert en statistique, tout à fait officiel, expert au Comité Scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies, après avoir critiqué dans son blog l'article du Pr. Séralini, signalait très honnêtement que les mêmes critiques valaient pour des articles en faveur des OGM qui, aussi, avaient fait la une des médias, comme celui de Snell et al., publié dans... Food and Chemical Toxicology7, ou celui de Zhu et al., en question, pour lequel l'expert, Marc Lavielle écrivait8 :

 

« Un article publié ne contient pas que des vérités gravées dans le marbre. On en trouve une illustration particulièrement savoureuse dans le même numéro du même journal où un article de Zhu et al. prétend démontrer l'innocuité d'un maïs OGM tolérant au glyphosate ».

 

Interrogé par Inf'OGM sur les raisons de ce jugement, le statisticien répond : « Ils font des tests de comparaison et concluent à l'équivalence ». On trouvera dans la brochure d'Inf'OGM sur l'évaluation des OGM, précédemment citée (p.16), une explication détaillée des significations respectives des différents tests de comparaison de moyennes. Ce même livret cite aussi un rapport de l'ANSES9 spécifiant que « les conclusions des études utilisant le terme 'd'équivalence entre les deux régimes' devront être justifiés par des tests d'équivalence ». L'article de Zhu est donc bien hors science, et pas seulement de l'avis du GIET.

 

Le 13 décembre 2013, le GIET demande donc au rédacteur en chef de FCT la rétraction de l'article de Zhu, en rajoutant un autre motif : l'article ne fournit aucun calcul de puissance statistique, ce qui rend ininterprétable un résultat négatif de comparaison de moyennes tel que celui présenté. Clairement, cet article ne vaut rien et doit être retiré, si les motifs de retrait de l'article de l'équipe Séralini sont bien ceux invoqués par l'éditeur et non une soumission aux exigences de l'industrie.

Le 22 janvier 2014 à 18h10, le GIET, sans réponse de M. Wallace Hayes, lui renvoie un message électronique expliquant que, certes, le GIET est une institution privée, mais que Monsanto, Syngenta et autres le sont aussi et qu'il n'y a donc aucune raison de prendre en compte les demandes des uns et pas des autres, seule la validité des arguments devant compter. À 18h16, le même jour, soit... six minutes plus tard, M. Hayes répond laconiquement : « After carreful review of your request, no action will be taken » (après analyse attentive de votre demande, rien ne sera fait). Soit, donc, il avait oublié de faire part au GIET de sa minutieuse analyse, soit il l'a faite en six minutes...

 

Le bilan final est très grave :

 

  1. l'industrie orchestre une campagne de dénigrement visant à faire retirer l'article de l'équipe Séralini ;

  2. malgré cela, le rédacteur en chef indique qu'il ne le fera pas ;

  3. Richard Goodman, considéré par certaines grandes associations comme un émissaire de Monsanto, et en tout cas lié à cette firme et à l'ILSI, entre à la revue comme éditeur associé ;

  4. le rédacteur en chef de FCT affirme que c'est sans lien avec l'affaire Séralini et que tout cela n'est que pur hasard ;

  5. le même rédacteur en chef décide de retirer l'article de G.E. Séralini ;

  6. le GIET demande la rétraction de l'article de Zhu pour les mêmes motifs que ceux invoqués pour celui de Séralini ;

  7. le rédacteur en chef refuse, probablement sans réelle étude des arguments (nous allons le vérifier).

 

La conclusion est laissée aux lecteurs. La nôtre est très grave.

Dr. Frédéric Jacquemart

président du GIET

1Inf'OGM, veille citoyenne d'information sur les OGM, a récemment publié un livret intitulée « Expertise des OGM : l'évaluation tourne le dos à la science » qui montre la parodie de science que représentent les dossiers fournis par les firmes pour les demandes d'autorisation d'OGM en Europe : http://www.infogm.org/spip.php?article5238

2http://www.spinwatch.org/index.php/issues/science/item/164-smelling-a-corporate-rat

3Institut international des sciences de la vie. Cet institut, créé par les plus grosses compagnies d'agro-alimentaire, est présente à tous les niveaux de décision et à l'Agence Européenne de Sécurité Alimentaire.

4 http://www.independentsciencenews.org/science-media/the-goodman-affair-monsanto-targets-the-heart-of-science/

5Groupe International d'Études Transdisciplinaires.

6Zhu Y. et al. (2013) « A 90-day feeding study of glyphosate-tolerant maize with the G2-aroA gene in Sprague-Dawley rats » Food and Chemical Toxicology 51:280-287

7A noter que Madame la sénatrice Marie-Christine Blandin vient de saisir le Haut Conseil des Biotechnologies afin de savoir si cet article de Snell et al. était scientifiquement recevable ou pas. M. Lavielle étant expert au HCB, la réponse à cette saisine est attendue avec un immense intérêt.

8 http://www.math.u-psud.fr/~lavielle/NK603D_lavielle.html

9Agence nationale de l'alimentation, de l'environnement et du travail. Elle évalue le risque sanitaire des OGM.

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