En France sauver les vieux, en Inde sauver les riches ?

Un article écrit par Camille Noûs.

Repiquage du riz près de Pondichéry. (Est-ce faisable avec un masque ?) © F. Landy Repiquage du riz près de Pondichéry. (Est-ce faisable avec un masque ?) © F. Landy
“Distanciation”… Pour beaucoup d’amateurs de théâtre, le mot jusqu’il y a encore trois mois définissait un procédé dramaturgique développé par Berthold Brecht. Voilà qu’il a acquis un tout autre sens. La pandémie de coronavirus a popularisé dans le monde entier non pas tant la notion de « distance de sécurité » que celle de « distanciation sociale » (social distancing), beaucoup plus générale voire plus vague. Mais le mot ne peut-il pas être pris dans une autre signification ? Le suffixe « -tion » sous-entend un processus, une distance qui s’accroit. Cette distance est-elle seulement entre individus, ou bien concerne-t-elle aussi les classes sociales et les générations, dont les intérêts s’éloigneraient voire s’opposeraient de plus en plus ? Mettre en regard les cas de la France et de l’Inde peut se révéler à ce titre fort éclairant.

La France tout d’abord. Etablissements scolaires fermés, population confinée à domicile autant que possible… André Comte-Sponville s’indigne – dans une publication non française, soit-dit en passant : « Avec la récession économique qui découle du confinement, ce sont les jeunes qui vont payer le plus lourd tribut, que ce soit sous forme de chômage ou d’endettement. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration. Cela me donne envie de pleurer” (Le Temps, 17 avril 2020). Notre société a tellement peur de la mort qu’elle est prête à tout sacrifier pour garder une santé physique – aux dépens du reste, y compris de la santé mentale de bien des citoyens. Il faut avouer que l’argumentation du philosophe s’avère très convaincante. Certes, une faille possible dans son raisonnement est cette incise : « Dès que les hôpitaux retrouvent de la marge de manœuvre, il faut faire cesser, ou en tout cas alléger, le confinement ». Vu l’impréparation du pays, objectera-t-on, pouvait-on obtenir cette marge de manœuvre sans confinement ? Quand ce confinement sera allégé, la marge de manœuvre ne disparaitra-t-elle pas du même coup ? Mais peu importe. Le lecteur adhère : on cloitre toute une population, y compris des jeunes pour qui les risques de mortalité sont quasiment nuls, afin de réduire la mortalité des plus vieux – fût-ce contre leur gré : bien des pensionnaires des EPAHD meurent d’isolement, et nombre de personnes âgées en bonne santé préfèreraient prendre le risque du déconfinement plutôt que de croupir chez eux.

Mais c’est quand même de classes sociales, non de classes d’âge, qu’il est le plus question. En matière de logement se trouve dénoncé le contraste entre les ménages populaires coincés dans de minuscules appartements et les familles aisées qui profitent de leur jardin – ou qui sont parties à l’ile de Ré. En matière de travail, rien de commun entre le cadre en visioconférence chez lui et l’aide-soignante, la caissière de supermarché ou le balayeur qui doivent être sur le terrain. Notons d’ailleurs combien les classes populaires sont tiraillées entre l’obligation de sortir pour aller travailler et une peur de sortir de chez soi souvent plus forte que celle des classes aisées. Phobies ridicules des unes ?[1] Prétention des autres, qui oublient le sort de l’imprudent Casimir Périer, mourant du choléra en 1832 malgré son éminente position de Président du Conseil ?

C’est entendu, l’épidémie est un révélateur des distances sociales, en matière de conditions de travail, de rapports à la maladie et à la mort, d’espérances de vie tout comme de revenu. Il existe d’ailleurs bien d’autres indicateurs témoignant des inégalités sociales, en France ou ailleurs. Mais ce qui est à craindre, c’est que ces distances sociales s’accroissent lors de la tragédie du coronavirus, autrement dit que fonctionnent de redoutables processus de distanciation sociale – avec le « -tion » du suffixe qui montrerait alors toute sa puissance. Les uns gardent l’essentiel de leur revenu – ils ont de toute façon une bonne assurance-vie, des loyers à encaisser, tout un matelas qui leur permettra de supporter la crise. En revanche, pour les autres qui n’avaient qu’un salaire faible ou précaire et pas d’épargne, la crise économique est déjà un drame.

Une photo publiée dans Le Monde du 18 avril 2020 montrait une longue file d’attente pour une distribution de nourriture en Seine-Saint Denis. J’ai cru un moment que la photo avait été prise en Inde. Dans ce pays, 1,4 milliard d’habitants sont censés être eux aussi confinés. Le lockdown décidé par New Delhi a été sans préparation aucune, sans avertissement pour la population ni pour les autorités locales, et a donc engendré une véritable panique chez les plus défavorisés. Au moins deux millions de personnes se trouvent encore sur les routes, parquées dans de précaires centres de quarantaine quand elles ont été arrêtées aux frontières des Etats provinciaux ou de district : ces travailleurs migrants voulaient rentrer chez eux, dans des régions pauvres ou sans irrigation ; ils n’avaient plus d’emploi sur leur lieu de travail, dans le secteur informel des grandes villes ou en zone rurale pour la transformation de la canne à sucre ou les briqueteries. Non seulement ils n’ont plus de revenu depuis la fermeture de la plupart des unités de production imposée par le gouvernement fédéral, mais souvent ils n’ont plus de toit, puisqu’ils ne peuvent plus payer leur loyer ou que le chantier de construction où se trouvait leur baraque est fermé. « Mourir de faim ou mourir du coronavirus, autant que ce soit avec les miens ! » est une explication souvent entendue.

Mais beaucoup de populations pauvres sont restées dans leur bidonville (de Bercegol et al., 2020) : elles y sont parfois nées. Elles avaient un revenu, pas forcément toujours précaire, d’ailleurs, mais qui a disparu du jour au lendemain. Et les voilà prises au piège, interdites de sortir alors même que leurs conditions de logement sont bien pires que la pire des cités dégradées de banlieue française, subissant les brimades des policiers autant que les règlements les plus absurdes – le 20 avril, la municipalité de Chennai a interdit la distribution de nourriture à moins de 2 km de toute zone de confinement strict et de tout hôpital. A Bangalore, des gens qui distribuaient des repas ont été mis en prison. Pendant ce temps-là, les classes aisées pratiquent le télétravail et regardent des séries vidéo sur leurs tablettes, tout en se faisant livrer à domicile leurs courses pour compenser l’absence de leur bonne qui ne peut plus venir travailler. Certains ménages de cette bourgeoisie ont quitté la grande ville, un peu comme leurs équivalents français, pour aller dans des résidences secondaires (cf. les recherches du géographe Olivier Telle). Mais pour le reste, leur qualité de vie n’est pas outre mesure menacée. Le gouffre est béant entre eux et ce qu’il faut bien appeler le peuple.

C’est à propos de l’Inde que l’anthropologue Louis Dumont avait jadis écrit Homo hierarchicus : il parlait certes bien plus de castes que de classes, mais les deux sont étroitement liées en Inde. Les « communautés » y vivent souvent de façon segmentée, dans des quartiers séparés. On connaît l’ostracisme dont souffrent les « intouchables » dans les villages, mais cette segmentation existe aussi dans les grandes villes. Les discriminations spatiales correspondent à de fortes inégalités sociales, qui de surcroît vont croissantes après trois décennies de libéralisation économique. 1 % des Indiens ont un revenu à eux seuls supérieur à celui des 70% les plus pauvres. Ainsi que le rappelle le démographe C.Z. Guilmoto, les gestes de base, comme se laver les mains, sont impossibles pour 40 % de la population qui se trouvent dépourvus d’eau et de savon. Faute de moyens, les classes pauvres dépendent particulièrement des services publics de l’Etat en matière d’éducation ou de santé. Or ceux-ci sont sous-financés de façon notoire. Avec les pays du Golfe et le Pakistan, l’Inde est l’un des rares pays du monde où les dépenses en matière de défense sont supérieures à celles de santé.

Ce pays s’est donc trouvé dans une situation d’impréparation comparable à la France face à l’arrivée de l’épidémie – mais en bien pire, puisque la politique de réduction des dépenses publiques s’était faite dans un pays qui n’avait pas encore atteint le niveau de développement de la France. Pas assez de lits d’hôpital, pas assez de masques, pas assez de tests de dépistage… Comme la France, elle n’avait pas le choix : il fallait passer par le confinement. Et tant pis si les populations pauvres en souffriraient particulièrement, le Premier ministre Narendra Modi s’est excusé auprès d’eux, donc ils ne devraient pas tant se plaindre.

Mais voilà. Au 26 avril, le ministère indien de la Santé n’annonçait toujours que 826 morts et 26 917 cas. Fallait-il alors vraiment passer par tout ce dispositif ? La France s’inquiète de ce que les consultations pour dépistage des cancers ne se font plus, que les soins pour d’autres maladies que la COVID prennent du retard. Mais en Inde, c’est bien plus terrible. De grands hôpitaux ont été réquisitionnés pour l’épidémie, et certains services ont été fermés de peur de la contagion. Les médicaments de base n’arrivent plus dans bien des cliniques, faute de transport, et les médecins peinent à circuler. Rappelons pourtant qu’avant le coronavirus la seule tuberculose tuait en Inde environ 1000 personnes… par jour. Selon le rapport L’état des enfants dans le monde 2019 de l’UNICEF, en Inde 882 000 enfants de moins de 5 ans sont morts pendant la seule année 2018, tout comme 35 000 femmes décédées de complication pendant la grossesse ou après l’accouchement.

Comment s’explique la faiblesse – du moins jusqu’à aujourd’hui - de la COVID en Inde ? Par un sous-enregistrement des cas et des décès, assurément. Mais pas seulement. Les cliniques devraient déborder de malades crachant leurs poumons, ce qui n’est pas le cas. Même si on meurt moins souvent à l’hôpital qu’en France, il faut chercher d’autres raisons. Pourquoi ne pas penser que, soit climat chaud et humide, soit résistance acquise face aux virus du fait des conditions sanitaires précaires, soit jeunesse de la population, soit spécificité du régime alimentaire, soit d’autres raisons encore inconnues, la COVID n’aura jamais l’ampleur qu’on lui prédisait ? Tombe-on alors dans un excès d’optimisme ?

En Inde, l’espérance de vie des 20 % les plus pauvres serait presque de huit ans inférieure à celle des 20% les plus riches. Même si la mortalité infantile joue un rôle essentiel pour expliquer cette inégalité, cela veut dire que les personnes âgées sont plus nombreuses chez les populations aisées. Or, ce sont elles les plus menacées par le coronavirus. Est-ce à dire que l’on se situe ici aussi dans un conflit de générations, un peu comme en France, où l’on chercherait à tout prix à protéger les vieillards alors même qu’ils sont peu nombreux ? A peine 10 % des Indiens ont plus de 60 ans, contre plus du quart des Français. La chose a été dénoncée pour l’Afrique par l’écrivain ivoirien Gauz dans Jeune Afrique le 16 avril : « En raison de l’âge de la population en Occident, le coronavirus y est un problème très grave. Il pose un défi civilisationnel, et questionne son mode de vie, sa société. L’Afrique n’est pas concernée de la même façon pour la simple raison que, depuis soixante ans, l’incurie de ses hommes politiques, l’avidité des places financières, les foutaises des plans d’ajustement dits structurels, toutes les ambitions à la petite semaine d’aventuriers sans foi ni loi ont déjà fait le travail : il n’y a plus de vieux à tuer sur ce continent. En Afrique, l’espérance de vie ne dépasse pas 62 ans. Le Niger et l’Ouganda ont 15 ans d’âge moyen ! (…) En réalité, les dirigeants du continent ont une réaction de classe. Classe sociale, classe d’âge, ils sont plus près des Européens qu’ils admirent que des Africains qu’ils dirigent. En moyenne, un président africain est âgé de 64 ans et demi, il est au pouvoir depuis onze ans et dirige des gamins de 20 ans qui ne vont pas dépasser la soixantaine”. En Inde, notons-le, l’espérance de vie est de 69 ans, Narendra Modi vient justement d’atteindre cet âge et se trouve au pouvoir au Gujarat puis à New Delhi depuis 19 ans…

Le confinement y apparaît cependant comme un réflexe de classe plus que de classe d’âge. A cause de lui, les pauvres meurent davantage de faim ou d’autres maladies qu’auparavant, et pourquoi ? Pour que les riches ne trépassent pas du coronavirus, comme le dénonce un bel article de Krithika Srinivasan dans The Hindu (18 avril 2020) : « le confinement affecte la majorité de ceux pour qui le coronavirus est un risque plus faible que des menaces plus immédiates comme la faim, la violence domestique ou l’éviction du logement ». Mais bien des classes supérieures “ne sont pas habituées au risque de contamination et de décès des maladies contagieuses », et sont prêtes à « attendre des pauvres qu'ils supportent le fardeau de mesures qui ne les protègent pas vraiment et, pire encore, qui peuvent leur nuire activement ». Srinivasan suggère une issue, pour éviter que n’empire encore cette terrible tragédie – oui, parlons de tragédie du coronavirus, arrêtons d’évoquer la « crise », qui n’est qu’un scandaleux euphémisme ! « Nous pourrions examiner une stratégie qui repose sur des mesures volontaires : faire confiance aux gens pour décider si les risques de contracter le COVID-19 sont plus élevés que les risques de mourir de faim, d'être battu à mort ou de mourir d'une autre maladie ; l'étayer par les interventions nécessaires de la sécurité sociale afin qu'ils aient de véritables choix ». On retrouve exactement les idées de Comte-Sponville à propos des personnes âgées en France : « Mais laissez-nous mourir comme nous voulons ! Alzheimer ou le cancer font beaucoup plus de victimes que le coronavirus ; s’en soucie-t-on ? ». Ne sacrifions pas l’impératif de santé à celui de la liberté. Ou plutôt, concilions les deux, puisque les vieillards en France et surtout les pauvres en Inde sont en train de perdre l’une et l’autre.

Pour en finir avec une biopolitique fondée sur l’enfermement qui donne trop raison aux théories de Foucault, il importe de prévoir des portes de sortie qui soient de véritables transformations structurelles et non le retour à la situation d’avant. Dominique Méda évoque régulièrement dans les médias la sagesse et l’anticipation d’un Beveridge, qui dès 1942, en pleine deuxième guerre mondiale, établissait les plans de la sécurité sociale britannique, ou celles du Conseil national de la Résistance qui adopte son programme dès mars 1944. Il n’est donc pas trop tôt pour réfléchir à la manière de briser les inégalités sociales qui rendent le confinement si difficile à supporter pour certaines couches de la population : les personnes âgées en situation de dépendance, et les ménages pauvres, de France et d’Inde ou d’ailleurs.

 

 

 

 

 

 

[1] « J’ai trop peur de contaminer ma mère, alors on reste enfermés dans nos chambres et on s’envoie des SMS quand l’un d’entre nous veut aller à la cuisine. » (Mediapart, 16 avril 2020).

 

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