Martine Roffinella, l'alcool et les meurtrissures pérennes de l'âme

« Dès potron-minet, la mousse remplace peu à peu le petit noir. À la maison, en couple, car sinon on n'aurait rien à se dire, on aime l'autre pour ses excès, ceux nés d'une consommation abusive. À la maison, de nouveau en couple, pour oublier l'ennui profond que fait naître en nous la Raisonnable, assise en face, les yeux compréhensifs (exaspérants ?) ».

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 "l'autre hurle on a peur on se tait où est la bouteille on a la bouche sèche faut boire non ça n'a pas existé cette scène faut boire se convaincre c'est chimère c'est hallucination délire Dormir maintenant to morrow is another day on est en pleine série B mauvais script franchement si c'est vrai faut arrêter l'alcool parce que sinon -
Qu'est-ce qui reste le lendemain la gueule de bois la gêne le silence On ne sait pas qui doit demander pardon à qui la faute s'il y a une faute à imputer on a oublié la moitié des choses comme le pourquoi de la dispute une histoire de ménage si on se souvient bien quoique ce soit très flou tout ça très vague on n'en sait rien mais on n'est pas bien on se regarde avec suspicion chacun attendant l'excuse de l'autre qui ne vient pas car s'excuser à quel titre 
C'est tragique.
Tout fonctionnait si bien jusque-là quel dommage ce sera difficile de recoller les morceaux d'autant que de part et d'autre on cherche les morceaux on a la colle toute la bonne volonté gluante qu'il faut bien attachante mais les morceaux eux sont introuvables On s'aperçoit qu'il n'y a rien à recoller car pas d'objet qui aurait pour nom Amour aucune sorte de sentiment qui ressemble à ça on s'est juste joints par l'alcool c'est lui le grand prêtre de l'union qui n'est plus que vapeur"

La torgnole est partie, les virgules ont sauté. L'histoire s'est brisée (avait-elle jamais commencé ? Un trio n'a jamais été un couple), les points sont lâchés. Les majuscules demeurent, dernières bouées; il faut bien reprendre son souffle de temps en temps. Dans le réel comme en pleine lecture (et davantage encore en pleine écriture). Un clin d'œil à 'Alcools' d'Apollinaire, poète déchiré par ses ruptures amoureuses (pardi, il n'y a pas que Virginia Woolf dans la vie) ? Peut-être, car si le sujet de ce récit est lourd - l'alcoolisme - Martine Roffinella, mutine, parvient à dérider le lecteur via des scènes cocasses (la grossière amante à dents de lapin éjectée manu militari de la couche) et quelques hommages discrets aux grands auteurs adulés ("sublime forcément sublime").

À quel instant précis, à l'occasion de quel trauma l'alcool est-il devenu ce remède indispensable, cette potion magique quotidienne qui endort - temporairement - les maux secrets ? Ça ne prévient pas quand ça arrive, ça vient de loin. D'un assommoir estudiantin (lire du Jean-Jacques Rousseau à haute voix en enchaînant les shots de vodka, n'est-ce point exquis, lorsqu'on a 18 ans ? Furieusement poétique ?) à une soirée entre théâtreux (qui n'est pas tipsy n'est pas funny. Si vous croyez qu'une saillie spirituelle tombe comme ça, vous...); entre professionnels du livre - en plus maintenant qu'on a publié un premier roman (artiste, auto-destruction, déroulez le cliché) -  un, puis deux verres de pif au déjeuner : ça n'a jamais tué personne.

 © Martine Roffinella © Martine Roffinella

Dès potron-minet, la mousse remplace peu à peu le petit noir. À la maison, en couple, car sinon on n'aurait rien à se dire, on aime l'autre pour ses excès, ceux nés d'une consommation abusive. À la maison, de nouveau en couple, pour oublier l'ennui profond que fait naître en nous la Raisonnable, assise en face, les yeux compréhensifs (exaspérants ?) de celle qui veut aider, bien faire, toujours bien faire, lisse, proprette et gentille. À la maison, seule, tellement seule, travaillant à domicile en tant que correctrice pour une maison d'édition réputée, un verre de rouge toujours empli en main, passant de cinquante pages corrigées par jour à vingt, quinze, dix. Une. On prend la porte après un rendez-vous lunaire avec un directeur et une DRH qui jactent chiffres (quelle vulgarité...) Pas grave, on s'arrête aussitôt dans la brasserie du coin commander une pinte. C'est des larmes aux paupières, au jour qui meurt, au jour qui vient. Le caviste vous serre la pince, vous remercie pour votre fidélité. Vous lui lancez un demi-sourire vaguement poli, peut-être même douloureux (d'un air vaporeux, pour sûr, ça oui), et repartez, vos réserves hebdomadaires sous le bras, prête à dégainer le tire-bouchon. Je a été exécuté depuis longtemps par le Tyran, le despote liquide. Le On indéfini, neutre, correspond mieux à l'Impersonne.

 © Martine Roffinella © Martine Roffinella

L'Impersonne se retrouve un soir à quatre pattes sur le bitume, ivre, hurlant "salope ! Garce !" à un nouvel ex-amour déjà loin, sous les regards bovins du voisinage interloqué par telle déchéance. Arrêter l'alcool. Arrêter ou poursuivre la descente aux Enfers. D'une nuit qui n'en finit plus, voilà que soudain on y pense, à ceux qui n'en sont pas revenus...

Martine Roffinella a réussi à stopper net, du jour au lendemain, sa dépendance destructrice, à 52 ans. Pour autant, son récit publié aux éditions François Bourin n'est pas un manuel en 40 leçons sur comment vaincre l'alcoolisme (elle publiera une méthode, un peu plus tard). Ni un acte de repentance avec un happy end convenu. Encore moins un exercice sado-maso (la narratrice-auteure ne s'épargne guère ici, certes. Mais en littérature, on peut tout dire. Sinon, à quoi servirait-elle, la littérature ?)

'L'Impersonne' se lit plutôt comme un cri de survie;un hurlement à la face du monde. Une introspection impitoyable qui ne manquera pas d'interroger chacun. Porté par un souffle, un rythme nerveux (comme pour ne rien oublier des mille pensées révélatrices, parfois contradictoires, s'entrechoquant) qui vous embarque vigoureusement dès les premières pages. Martine Roffinella l'a d'ailleurs écrit d'un jet, un peu sur le mode de l'écriture automatique (avant de retravailler ses carnets). Car le Tyran vaincu, l'Impersonne est toujours là. À jeun, oui, mais encore là. Je n'est pas revenu; ce vide, ce sentiment de solitude, sont toujours présents, bien trop présents, alcool ou pas alcool. 

 © Martine Roffinella © Martine Roffinella

"Maintenant on ne fait que ça écouter être tendre gentil ouvert chaleureux généreux patient on regorge de compassion ça suinte on sait se taire laisser parler d'ailleurs oui ça parle mille perroquets sur mille moutons de Panurge mais voilà le résultat est identique on est cocufié mentalement bien vite fui zou car peut-être qu'on respire l'ennui c'est ce qu'on suppose car d'explication point black-out sur cette désertion qu'on suscite Un instant on se croit spectre pour induire ça cet isolement par le vide on se croit morceau de vent bribe de souffle parcelle de brise car on est volatil transparent impalpable on passe on ne reste pas on peut être franchi traversé sans heurts sans membres pour freiner ou accueillir puisqu'on est impersonnel aucune amitié aucun élan d'amour C'est assez sidérant quand on y réfléchit en effet on est sidéré presque incapable de mettre un mot une phrase une colère sur ce qu'on ressent L'a-t-on voulue l'a-t-on eue bien cherchée cette situation quel horrible quiproquo cette méprise faudrait savoir vite des coups de fil des courriers pas grand-chose en retour Je vais bien sans suite Je suis débordé sans suite enfin des pas de réponses plein de gens pour qui on n'existe pas ou plus c'est égal"

Même le curé vers lequel elle se tourne semble exaspéré. Quelle idée, aussi, d'évoquer les bactéries de l'ère pré-glaciaire alors qu'on vous dit - c'est écrit dans la Bible ! - que Dieu a torché l'affaire de la Création en sept jours ? 

Alors à quoi bon abandonner son méchant poison ? Son statut de victime ? Pour le savoir, il faut plonger avec Martine Roffinella dans ce récit coup de poing. Tout le monde (presque) pourra se reconnaître dans certains passages, certaines pensées incongrues, habituellement inavouables, dans un de ces soubresauts intérieurs que l'auteure dépeint avec finesse (ultra-sensibilité oblige), rage, humour (souvent) et talent.

Un livre qui se lit d'une traite et qui, pour sûr, secoue bien davantage qu'un verre cul-sec de Chivas. 

- 'L'Impersonne', de Martine Roffinella, aux éditions François Bourin

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                                                           -- feuilles volantes -- 

 

 

 

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