‘L’exil vaut le voyage’ de Dany Laferrière. Journal solaire d’un immortel jeune homme

« Faut-il encore rappeler que ce qui est important ne s’apprend pas ? »

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« Il publia Manhattan Blues, en 1985, et ce fut le succès tant attendu. Marguerite Duras lance son cri : pour elle Jean-Claude Charles était le meilleur écrivain d’aujourd’hui. Pas le meilleur haïtien, le meilleur tout court. Et Duras était la reine à l’époque. Un vrai coup au plexus, un de ces coups à vous couper le souffle. C’est ce qui arrivera, et le souffle c’est tout ce que possède un écrivain. Comme Bosquet l’avait fait pour Davertige, comme Breton l’avait fait pour Saint-Aude. Le superlatif est un poison et Charles définitivement empoisonné. Faut-il continuer sur la pente de ce livre qui a fait de lui un jeune dieu ? Charles en fait un second : "Ferdinand, je suis à Paris", 1987, et c’est mauvais. Et Charles, mort. Il ne s’en relèvera jamais. Les jaloux ont applaudi sa chute, mais ils ont eu tort, car malgré cette défaite Charles restera encore loin en avant, dans cette percée vers les territoires vierges du style et de l’élégance. »
C’est par un hommage à « l’homme de nulle part », au père du concept de l’enracinerrance Jean-Claude Charles, son compatriote et ami, que s’ouvre le dernier Laferrière, ‘L’exil vaut le voyage’ (Grasset). Un hommage appuyé mais qui sonne aussi comme un avertissement sur les chausse-trappes du succès tant attendu, les embrassades fatales, mais sur ceux de l’exil en général aussi, l’inévitable instabilité des fondations, la soif de reconnaissance inextinguible, les sillons qui peuvent vite se transformer en gouffres. 

« Jean-Claude Charles entre échec et réussite, entre snobisme et douleur vraie, entre courage et faiblesse, c’est nous quand nous voulons de toutes nos forces faire mieux que ce que le dictateur a dessiné pour nous. »

("le souffle c’est tout ce que possède un écrivain")

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Que seraient-ils devenus, Charles comme Laferrière, s’ils étaient restés sur ‘la perle des Antilles’, l’ancienne colonie Saint-Domingue sur laquelle le sang séché depuis longtemps des esclaves est là, quelque part toujours sous la terre foulée, dans le premier pays noir à avoir arraché son indépendance mais aux espérances depuis sans cesse trahies par de féroces autocrates sachant donner gages ou prêter allégeance à une communauté internationale aussi préoccupée par les attentes des peuples que par les critiques des intellectuels engagés (c’est-à-dire pas du tout) ? L’une des clés pour comprendre cet ouvrage (et plus généralement toute l’œuvre du premier académicien français d’Haïti et du Canada, le second académicien noir à avoir été élu après Senghor) mais aussi le point de départ du voyage. « C’est nous quand nous voulons de toutes nos forces faire mieux que ce que le dictateur a dessiné pour nous. » L’exil et ses pièges, ses origines, le passé singulier de son pays et ses conséquences mortifères actuelles ne sauraient définir seulement l’écrivain même s’ils forment, solides fils entremêlés, la matrice indiscutable de son travail. Les plantes meurent si elles sont déracinées. Les hommes (à moins qu’ils le décident), non : de nouvelles boutures, de nouveaux bourgeons au fil des rencontres et des voyages. Pour peu qu’on ne se laisse pas kidnapper par le passé, fut-il aussi lourd, injuste, présent, pressant, hypnotisant que celui d’Ayiti. Pour peu que le champ des possibles ne disparaisse pas sous le poids de l’héritage commun. 

« Écoute, Alex, je peux écrire ce que je veux, comme je veux et où je veux. Mon seul problème c’est que j’ai plutôt envie d’arrêter.
- Tu n’as même pas encore terminé ton premier roman. Tu parles comme un vieux routier fatigué.
- Tu ne sais pas combien de premiers livres j’ai déjà écrits. Je n’ai pas besoin de publier un livre pour qu’il existe. Je vais te dire une chose, j’ai commencé à écrire bien avant que je sache lire.
- Tu racontes n’importe quoi.
- Oui mais pas n’importe comment, j’ai du style.
- Je me demande pourquoi ils te laisseraient faire, et pas moi.
- C’est que tu as l’air de demander la permission, Alex. »

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Dany Laferrière, pour sûr, ne demande la permission à personne et jamais il ne se laisse enfermer, ni dans le rôle de la victime historique ni dans celui de la plume héroïque; ni dans le statut d’auteur haïtien ni dans celui de l’exilé remarquablement intégré. Un écrivain, un vrai, tout simplement. Avide de saisir le monde, gourmand de rencontres (« J’adore me sentir au cœur de l’action, quand je n’ai qu’à me tenir devant l’hôtel pour prendre le pouls d’une ville. Mais les gens qui m’invitent aiment m’exiler dans une banlieue cossue où il ne se passe rien. "Comme ça tu peux écrire en paix", ignorant qu’on n’écrit bien qu’en état d’urgence »). Un écrivain bien décidé à ne laisser personne ni le cataloguer ni le restreindre. 

Jeune chroniqueur culturel à Port-au-Prince sous la dictature de Duvalier-fils (Baby Doc), l’intellectuel menacé par les sbires psychopathes du régime fuit Haïti pour se réfugier au Canada où il sera ouvrier dans une usine une décennie durant, loin des Tontons Macoutes, avant de connaître le succès avec ‘Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?’, en 1985. La suite est connue, son œuvre à la fois lumineuse, cash et sensuelle (‘Le goût des jeunes filles‘) le mènera jusque sous les dorures des Immortels. Incroyable symbole quand on se souvient que Richelieu fut l’initiateur de la colonisation des Antilles, de la légalisation de l’esclavage (à la mort de Louis XIII qui lui la refusa toute sa vie).

Roman, autobiographie ? Essai, livre d’art ? Une pincée de ceci, un soupçon de cela, amalgamez, brassez et glissez-y un présent, des dessins poétiques, laissez reposer puis dégustez un ouvrage-trésor finalement proche du journal. Le taulier de l’Académie, sans aucun doute le plus solaire de ses membres (le plus charismatique), se joue des codes, jongle avec les ingrédients communs du récit pour inventer un mets littéraire sans équivalent empli de saveurs explosives, pimenté forcément pimenté. Car la fadeur lui est étrangère, à Laferrière. Et c’est grand bien. ‘L’exil vaut le voyage a la taille des livres de photographie, est-ce un hasard ? Sans doute non. La liberté, l’audace, l’assurance et le poids qu’il faut avoir pour imposer un tel manuscrit écrit à la main et reproduit tel quel, parsemé d’illustrations faites maison, un format si inhabituel qu’il aurait dû déclencher tachycardie et cris d’orfraie chez tout éditeur normalement constitué (il avait déjà utilisé cette technique du roman dessiné avec ‘Autoportrait de Paris avec chat’) ! 

(« Faut-il encore rappeler que ce qui est important ne s’apprend pas ? »)

l'auteur Dany Laferrière © Miguel Medina - AFP l'auteur Dany Laferrière © Miguel Medina - AFP

Un écrivain qui sait qui il est (pour reprendre l’expression de Josyane Savigneau à propos de ses rencontres romanesques préférées) et qui saisit la main du lecteur pour l’embarquer dans une épopée à travers les âges, à travers la littérature mondiale, de Port-au-Prince à Québec, de São Paulo à New-York, de la piste olympique de Mexico en 68 au bar américain d’Edward Hopper. Se rire des frontières, ne se laisser impressionner par aucune culture ou territoire inconnus, par nul continent interdit qui finiront de toute façon tous par nous irriguer sous une forme ou sous une autre : la leçon n’est pas un cours mais n’en est pas moins magistrale. Les ratures, les rajouts maladroits à la marge ou en position verticale tel un écolier emporté par ses pensées trop rapides donnent le sentiment au lecteur d’être en train de déchiffrer une correspondance adressée à lui seul. L’heure est à la confidence et le lecteur se penche sur les signes et les croquis comme il offrirait son oreille à la bouche pleine de récits d’aventures d’un sage surgi d’un autre temps, lointain, celui de l’oralité (ce qui est épicé lorsqu’on sort d’une librairie). 

(« Il m’a répondu : Connais-tu un seul peintre haïtien qui se soit suicidé, ou qui s’est même coupé l’oreille ? C’est un truc de riche blasé, fatigué. En Haïti, on ne se suicide pas, c’est l’Etat qui s’occupe de la mort. Et l’Etat c’est le dictateur. Ce qui nous laisse tout l’espace de la vie. »

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Hommages à Frida Khalo longtemps, le gros Diego a empêché le soleil de Frida de briller, je me demande à qui celle-ci fait de l’ombre en ce moment ? »), à Borges qu’il admire inconditionnellement (« je crois fermement qu’aucun esprit dans ce siècle, même pas Valéry, ne lui arrive à la cheville »), visites à Baldwin, à Bukowski, détour par chez Virginia Woolf, par chez tant d’autres encore entre de pudiques réminiscences intimes (sur sa mère, sur son rapport à la lecture, sur les femmes bien sûr), avec toujours le même désir de retranscrire l’énergie propre à chacun de ces univers.

Lorsque j’entends le mot métissage, je sors mon pénis. »)

Les analyses mêlant connaissance savante des œuvres aux anecdotes personnelles et réflexions fines sur l’écriture (sur la vie, sur ces vies) sont pur délice.
« Dans ce dernier roman Norman ne s’attaque à nul autre que le diable ou Hitler son représentant sur terre. Il ne sort pas vivant du face-à-face. Il meurt le 10 novembre 2007. Le diable prend parfois l’aspect de celui qui l’évoque.
Truman Capote a voulu, vers la fin, être le diable lui-même en détruisant les vies magnifiquement construites de ses riches amies dans son dernier roman Prières Exaucées. Il perdit cette bataille et mourut seul. Fitzgerald aurait pu lui dire qu’on ne gagne jamais à ce jeu contre les riches. » 

(« Je suis d’un côté, et la ville de l’autre. Je tente de la séduire, tout en sachant qu’elle ne pense qu’à m’absorber. Chaque ville est un monstre qui avale les humains pour les garder vivants dans son ventre, et on passe son temps à chercher la sortie. »)

Les exils de Soljenitsyne, d’Hugo, de madame de Staël ou encore de Mandelstam sont autant d’occasions pour Laferrière de souligner le nid créatif que peut constituer l’exil, la chance en un sens. Une chance très relative bien entendu, une chance que personne ne souhaite mais qui vaut toujours mieux qu’une malédiction, qu’une damnation vécue comme telle selon celui qui se dit irrité « qu’on associe uniquement l’exil à une douleur. » Il ne s’agit pas de nier la douleur mais bien de la maîtriser, de la dompter pour ne pas la laisser triompher d’une vie par définition unique, d’une vie gourmande qui ne doit pas se lasser de la découverte. Un encouragement à se surpasser, une tape amicale (voire parfois un coup de pied bien placé). « Le dictateur pensait me punir. Ce fut une récréation. Pas chaque jour, sinon ce ne serait pas un voyage. » 

Dany Laferrière ne craint pas les polémiques et se garde bien de brosser ses contemporains dans le sens du poil. Ainsi, sur les multiples débats actuels autour de la race, sur les batailles lexicales pseudo-pertinentes, n’hésite-t-il pas à secouer tout le monde au détour d’un échange tranchant (les gens savaient sans doute se disputer, alors).

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 « J’ai toujours pris mon thé avec beaucoup de sucre, et souvent ça indispose les gens. La fille d’à côté me regarde de biais. On sent qu’elle n’est pas loin de craquer.

- C’est du sucre avec un peu de thé, remarque-t-elle avec un sourire.
- Je viens d’Haïti qui s’appelait anciennement Saint-Domingue.
Elle me regarde sans comprendre. 
- C’est que Saint-Domingue était du temps de la colonie le plus important producteur de canne à sucre au monde.
- Et alors ? fait l’autre futé volant au secours de la fille complètement larguée.
- Comme mes ancêtres ont planté la canne, j’ai le droit de consommer autant de sucre que je veux aujourd’hui. C’est la logique de l’Histoire.
- Une logique qui conduit directement au diabète. C’est le problème, continue-t-il, avec les gens qui furent victimes dans le passé. À force d’avoir toujours raison sur les autres, ils deviennent stupides sans le savoir. Et ce sont les fils des bourreaux qui deviennent aujourd’hui sympathiques. Un certain sens de la culpabilité rend souple, inquiet, en un mot moderne. 
- Et que deviennent les fils des victimes ? fais-je, assuré de recevoir au visage la gifle.
- Des donneurs de leçons. »

« Bon, j’ai l’impression de traverser un champ de mines. Me faire sauter à cause d’un sujet qui ne m’intéresse même pas, ce serait vraiment dommage. On ne devrait jamais s’inquiéter de ses racines, un peu comme celui qui marche oublie naturellement qu’il a des jambes. Tout ce remue-ménage me rappelle un peu trop les ethnologues qui venaient étudier nos manières et nos coutumes, et qui finissaient toujours par savoir beaucoup plus sur nous que nous-mêmes. Faut-il encore rappeler que ce qui est important ne s’apprend pas ? »

Comment le fils du migrant, comment le réfugié qu’il est devenu, l’ouvrier canadien, s’est-il transformé en figure majeure de la littérature contemporaine ? Comment a-t-il dépassé la douleur ?

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« Il a fallu 15 ans pour faire de ce jeune dieu nordique une épave. Là, il est encore au square Saint-Louis, mais dans très peu de temps, il va commencer la grande dérive. La glissade vers le sud, jusqu’au petit parc sale, à côté du métro Beaudry. La dernière station avant l’errance absolue. La question c’est pourquoi ? Pourquoi le jeune nègre a pu s’en sortir quand le jeune blanc y a laissé sa peau ? L’instinct de survie. Il n’y a rien de romantique dans le fait que je vivais dans le coin. Si les nègres ont pris l’habitude de se rassembler dans les quartiers d’artistes, ce n’est pas parce qu’ils ont l’âme lyrique, mais simplement parce que dans ces coins-là on leur fiche la paix un peu plus qu’ailleurs. À force de se frotter aux vrais artistes, c’est-à-dire à ceux qui ont foutu le camp de cette vie familiale qu’ils considéraient trop étroite pour l’immense appétit de vivre qui les habitait ou encore à ceux qui ont quitté, en pleine nuit, leur petite ville de province trop bornée pour se lancer dans la vie de bohème du Quartier latin, eh bien c’est à force de se frotter à ces étranges oiseaux que le jeune immigrant a fini par commencer son livre. » 

(« Tu as oublié ta chaussure l’autre jour et elle a illuminé la pièce durant tout un mois. »)

Confessions amoureuses, analyses littéraires virtuoses, ambiances reconstituées des cités du globe. Puis retour à Haïti avec cette copie de la lettre envoyée par Toussaint Louverture à Bonaparte en 1802. « Très peu de gens ont pu parler à Bonaparte sur ce ton et à cette hauteur. » Retour à Haïti car Haïti si symbolique des rapports entre les pays du Nord et ceux du Sud (comme l’a si bien décrit Yanick Lahens dans ‘Failles’) qu’aucune personne sérieuse ne pourrait espérer saisir la marche du monde si elle évitait l’île et son histoire. Retour à Haïti aussi pour conter l’ultime exil, celui de sa mère. Exil intérieur, exil pour le coup saccage, pour la mère qui a eu deux hommes, son mari et son fils, fuyant chacun un dictateur (un père, son fils). Deux hommes jamais revus. 

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Un ouvrage lumineux, grave bien sûr souvent et redoutablement clairvoyant mais qui surprend pour qui n’a jamais lu Laferrière par la joie, la tension vitale, l’optimisme vivifiant, humaniste, motivant (si peu de saison) qui se dégagent de cette plume totalement libre. Définitivement un écrivain sachant qui il est, un homme qui sait d’où il vient et même où il ira ou retournera : là où sa curiosité le mènera, ses bagages intérieurs étant déjà fort solidement accrochés.
Probablement le plus beau voyage littéraire que vous ferez cet été. 

 

— ‘L’exil vaut le voyage’, Dany Laferrière, éditions Grasset 



* voir également ‘Plumes haïtiennes’ 

 

 

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                - Deci-Delà

 

 

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