'Emmanuel Le Magnifique’ : Patrick Rambaud ou l’art de l’irrévérence

‘Emmanuel Le Magnifique’, aux éditions Grasset, ou la prise de pouvoir et le début de règne de Sa Majesté Start-Up.

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    Si l’air du temps pousse aux pamphlets incendiaires et outranciers (voire apocalyptiques, mais finalement au seul service des réputations), le sieur Rambaud - qui en a vu d’autres - n’entend pas y céder et n’a nul besoin de miser sur le mot ‘oligarchie’  (le dernier en vogue) toutes les trois lignes pour prouver l’acuité de sa vision, la finesse de sa plume. Celle-ci, trempée dans l’encre de l’écrivain tranchant plutôt que dans le fiel du polémiste agité, fait mouche encore une fois. ‘Emmanuel Le Magnifique’, aux éditions Grasset, ou la prise de pouvoir et le début de règne de Sa Majesté Start-Up. 

Le sieur Rambaud a débuté ses pastiches des ‘Mémoires’ de Saint Simon (“espion sagace et fantasque de Versailles et des coulisses du pouvoir”) sous le règne naissant de Nicolas Ier (Le Vilain), inspirant monarque républicain s’il en était, tant par son caractère impétueux que par son intenable cour d’obligés hauts en couleur. Six chroniques cruelles et hilarantes furent consacrées à la période : de 2008 à 2013 (mieux valait en rire; pour ne point s’épuiser en larmes). François IV (Le Petit), trop rond de caractère, trop fuyant pour un portraitiste (-décevant même à ce niveau-ci-), n’en eut droit qu’à deux (2016, 2017). Comment Rambaud, critique féroce de l’hyper-présidentialisation de notre 5ème, véritable monarchie républicaine à ses yeux, aurait-il pu rater ce rendez-vous avec le mandat d’Emmanuel Macron, ce dernier se voulant l’incarnation décomplexée du pouvoir dit vertical (et Jupiter se mit au menuet) ? Le résultat est jouissif à lire (un peu moins à vivre). 

Diantre que l’irrespect fait du bien quand il est intelligent (s’appuyant sur des faits avérés, non sur des rumeurs distillées, des inimitiés personnelles) !

Du tempérament solitaire de Notre Rusé Souverain à son éducation chez les jésuites, clé de compréhension essentielle de Notre Succulence selon l’homme de lettres (« Aimables, jamais tristes, calmes, impassibles dans la bourrasque, les jésuites se contentaient d’observer et de séduire avec un talent secret pour le spectacle ») : le sieur Rambaud croque dans ce premier tome, avec le calme de celui qui n’est pas esclave de l’immédiateté, avec l’assurance du témoin accoutumé aux trompe-l’œil officiels, le parcours et la montée en puissance du Magnifique, la Princesse Brigitte à ses côtés. Des partis traditionnels éparpillés façon puzzle à l’utilisation d’une novlangue d’entreprise aussi hypnotisante que vide de sens, de la chute du Duc de Sablé (le costume était trop grand) à l’interminable procession des nouveaux courtisans sans charisme - mais sensibles au vent - venant plier genoux : l’ouvrage nous rejoue la Présidentielle avec piquant, mais également la première année de règne, les législatives Nouveau Mondede jeunes notables remplaçaient de vieux notables ») et la marche forcée des mesures décrétées par Son Altesse.

« Aux yeux de Notre Laborieuse Majesté, le travail primait quel qu’il fût. Qu’il fût inutile ou dégoûtant importait peu. Un chômeur heureux semblait inconcevable et il citait ces pays développés qui réglaient le problème avec des emplois sous-payés ou minuscules. »  

Les opposants - qu’ils ne se réjouissent pas trop vite - ne sont guère épargnés. Mlle de Montretoutceux qui la regardaient ce soir-là sentirent son incompétence et son ridicule »), le Baron de la Méluche à lui seul il figurait l’hostilité sans concession à quiconque ne lui faisait point allégeance »), M. Hamonil avait le visage froissé d’un poussin qui découvre le monde en sortant de sa coquille »)... Le sieur Rambaud n’est dupe de rien, et l’attente d’une femme ou d’un homme providentiel par la majorité semble le désespérer. 

Car derrière la satire, pointe une sévère lassitude. Lassitude devant le peu de mémoire des citoyens. Lassitude devant ce théâtre proposant sans fin les mêmes pièces adaptées. Lassitude face à une époque dans laquelle les croyants se multiplient de tous bords, au détriment des citoyens critiques. Éternelle histoire du vieux sage qui désigne la lune...

Qu’en sera-t-il du tome 2 ? Il promet d’être davantage encore épicé ! Car le mercenaire Benalla et la révolte des manants jaunes seront passés par là. Sarabande lente et noble ou gigue endiablée : la cour n’a pas fini de danser ! 

Un extrait, pour finir. Savoureux et terrifiant à la fois. Mais comme suggéré précédemment : mieux vaut en rire. Jaune, certes (sans jeu de mot). Mais en rire tout de même. Malgré tout.

« Notre Manager Maximo parlait fluently l’anglais des Amériques. Il imposa à ses troupes un code de vocabulaire numérique pour mieux flotter dans l’air du temps. Tous les langages codés ont quelque chose d’enfantin, le sien n’échappa point à ce travers. Cette langue à côté du français rassurait les individus qui l’employaient et surtout les isolait du troupeau, trop conventionnel, trop populacier, trop dépassé. Ce jargon nouveau s’apparentait aux jeux indéchiffrables des gamins de toutes les époques. M. Pagnol l’a raconté dans son ‘Temps des secrets’. Au lycée comme aux bains de mer, les adolescents devaient prendre un ton malin et supérieur pour rejeter l’Ancien Monde, alors ils s’inventaient un abécédaire avec des mots inédits qui les protégeaient des adultes, un lexique tarabiscoté et mystérieux qu’eux seuls comprenaient. Ces jeunes grandissaient, quittaient leurs amis et leur quartier, ils entraient dans des métiers où ils retrouvaient un autre langage, professionnel cette fois, qu’ils apprenaient comme un argot pour appartenir à une nouvelle bande. Il en fut pareil avec nos marcheurs; ils décalquèrent dans leur vie politique la langue des entreprises performantes, et, la tête dans leurs écrans miraculeux, ils parlaient ainsi que leur nouvelle tribu avec des anglicismes ou des expressions déformées par la publicité, obscurs aux béotiens. Les marcheurs n’étaient plus des bénévoles comme au patronage mais des ´helpers’, surtout pas des militants, ce qui rappelait trop les partis qu’ils s’acharnaient à réduire en poudre. Ils disaient ‘challenge’ pour défi, ‘process’ pour méthode, ‘claim’ pour revendication, ‘snackable’ pour une idée résumée en un slogan. Ils disaient aussi ‘coworking’ pour travail en équipe, ou ‘pole event’ pour désigner le service qui organisait des rencontres avec leurs électeurs. Pour évoquer la démocratie, ce vieux mot, le Prince avait employé dans un discours un terme appris à la banque, ‘bottom-up’, lequel signifiait que la parole allait du bas vers le haut, que les nouvelles arrivaient au sommet depuis la base. On trouvait également des mots français chargés d’un autre sens qu’à leur origine : par exemple tout devenait ´disruptif’, un terme de la physique né en 1856 : il rendait compte d’une étincelle qui dissipait en explosant une grande partie d’énergie accumulée. Dans la langue normale, cela en revenait au mot ‘rupture’, si trivial et moins moderne. On compliquait parfois pour rien. À quoi servait de changer ‘concertation’ en ‘coconstruction’ ? 

À devenir jeune et neuf. »

 

- ‘Emmanuel Le Magnifique’, Patrick Rambaud. Grasset 

 

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                  - feuilles volantes

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