‘Suite en do mineur’, de Jean Mattern. Jérusalem au son du violoncelle

" Tout ira bien... "

 

 © Ra'anan Levy © Ra'anan Levy

   Une femme dans la foule. Un chapeau lui mange le visage, elle est de biais mais pourtant ce port de reine, unique... Serait-ce elle ? Madeleine, le premier et seul amour de sa vie ? Ici, à Jérusalem ? L’homme se précipite sans hésiter, abandonne le groupe, bouscule, fait des pointes, joue des coudes, cherche encore nerveusement du regard la silhouette : elle a disparu. Madeleine ici, ce serait invraisemblable. Vingt-cinq ans après... Ici ! Pourtant, ce port de tête altier... 

« Madeleine était plus douée pour le bonheur que toute personne que j’ai pu croiser depuis, elle possédait une détermination si farouche que rien ne lui résistait, elle était totalement libre à l’intérieur du carcan qu’elle s’était choisi comme cadre de vie, un mari qui devait l’ennuyer et le quotidien d’épouse d’un notable de province, ce n’était pas un sacrifice, disait-elle, mais une nécessité, la vie ne saurait se résumer à un début d’été pour deux étudiants qui viennent de terminer leurs examens, et la poésie de Louise Labé ou de Paul Valéry ne saurait tenir lieu d’ambition. »

Tout ira bien...

Qu’est-il donc venu faire dans cette galère ? Hommes en noir, shtreimels et marmottements des ultra-orthodoxes dans la rue ne sont en plus guère la tasse de thé de Robert Stobetzky. Pas plus que ses compagnons de route imposés qui se prennent pour des aventuriers, eux tous, là, agglutinés en grappe autour de leur guide Sœur Sourire. Certains se risquent même avec lui aux privautés : « ces choses-là se sentent, vous pourrez me croire, j’ai un radar infaillible pour ça » lui a lancé un Albert inconnu, snifeur de judéité. Quant aux lieux saints qui exigent béatitude mécanique et exclamations chorales, il préfère encore filer à l’anglaise siroter un jus à la terrasse de la Ticho House

« Je déteste la chaleur, et je déteste l’idée de devoir être aimable envers des gens qui ne m’intéressent pas. »

Non, ce voyage organisé en Israël offert par son neveu Émile pour ses cinquante ans n’était vraiment pas une bonne idée.

 © Ra'anan Levy © Ra'anan Levy

Et maintenant Madeleine ! Son image, son souvenir plutôt. En fait non, Madeleine : car c’était bien elle !

« "Tu es juif. Je suis catholique. Ça ne peut pas marcher." J’étais abasourdi, en colère, scandalisé. J’ai été dans une telle rage pendant trois jours que cela me fit oublier mon chagrin. Ne croyant pas une seconde à cette affirmation qui, pour moi, cachait un "Tu es pauvre. Je suis riche." » 

Robert Stobetzky, libraire à Bar-sur-Aube, un village de Champagne qu’il ne quitte jamais. Ses arrière-grands-parents avaient fui l’Ukraine pour la France mais ses origines ne semblent pas l’obséder, même ici dans la ville trois fois sainte. Célibataire, sans enfant ni inclination à la faconde, solitaire de nature. Rien ne peut laisser penser à celui qui le rencontre pour la première fois que sa vie repose en fait entièrement depuis vingt-cinq ans sur une blessure d’amour, gouffre expansif sans fond, disproportionné. 

« [...] j’avais vingt-quatre ans, peu d’amis, aucune expérience sexuelle, j’étais roux, frisé, et je portais de petites lunettes. J’étais une caricature sur pattes. À qui pourrais-je plaire ? Quand Madeleine déboula dans ma vie en même temps que Julien Clerc et les autres hippies de ‘Hair’, dans une urgence joyeuse qui m’était inconnue, me projettant dans une volupté qui l’était tout autant, ce fut si électrisant que j’en tremblais. » 

Tout ira bien...  

Poussé au monologue par la fine plume de Jean Mattern, virtuose du contrepoint et du portrait psychologique, le narrateur extrait de sa zone de confort va devoir se replonger dans ses souvenirs et affronter ses choix. Aux trois semaines de bonheur avec Madeleine (somme toute assez banales à cet âge) avaient succédé l’abandon de son studio d’étudiant parisien, la fuite vers le petit village de son frère en région, frère avec lequel il avait écumé foyers et familles d’accueil après la mort de leurs parents. « Tout ira bien » avait dit le docteur lorsque la mère avait attrapé une pneumonie. « Tout ira bien » avait répété le même quand l’heure du père fut venue.

« Madeleine ne m’avait pas seulement quitté, elle s’était déclarée morte. Ce "Je n’existe plus" jeté sur un bristol et envoyé par la poste se voulait aussi définitif que les mots choisis par notre médecin de famille » 

Ouvrir une librairie dans un bourg perdu, se contenter d’une vie a minima sans passions ni nouveautés, s’y calfeutrer en espérant l’apaisement. Puis un beau jour... vingt-cinq ans s’étaient écoulés. L’apaisement ne s’était toujours pas montré. Fugue mais, statique. Le vide, le néant, hormis la flamme néfaste qui refusait de s’éteindre. 

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Arpentant désormais la Via DolorosaRobert Stobetzky guette les visages, en quête de l’objet de son obsession, épines plantées profond, de cette belle qui lui sert à masquer une déchirure plus grande encore. La musique de Bach, la suite numéro cinq en do mineur découverte un jour à la radio, entrée dans sa vie par effraction pour le meilleur vient se superposer, contrepoint et symbole d’une solitude extrême juste atténuée, un peu, par la rencontre avec Johann ce professeur de violoncelle gay, exubérant, exilé aussi à Bar-sur-Aube pour panser ses plaies. Les animaux blessés se reconnaissent, savent se réconforter. Puis disparaissent à nouveau, encore, parfois. Instinct de survie.

« La musique n’exprime pas seulement la tristesse, la colère, ou le chagrin, tous ces sentiments - elle y répond aussi. À écouter la mélodie presque joyeuse exécutée par la voix de la Callas, des paires de croches qui montent et descendent dans une indéniable allégresse, suivies par les violons qui nous offrent la même ligne mélodique - et ce alors qu’Orphée déplore la mort de celle qu’il aime plus que sa propre vie -, les mots de Johann prenaient enfin tous leur sens : "C’est à cela que tu reconnais les grands compositeurs. Dans une suite de Bach, dans une sonate de Schubert, dans un air de Mozart, tu peux entendre tout à la fois la détresse abyssale d’un homme en deuil et la joie voluptueuse de quelqu’un qui a été comblé d’amour. La musique, quand elle sonne juste, déplore et console en même temps, elle chante la beauté du monde et se lamente de notre solitude irréductible. »

l'auteur Jean Mattern © Philippe Matsas l'auteur Jean Mattern © Philippe Matsas

Au portrait touchant de Johann s’ajoute celui d’Émile, le neveu que le lecteur voit grandir au fil des pages dans ces allers-retours temporels incessants et géographiques, de Jérusalem aujourd’hui à Paris fin 69, de cette ville du Sud dans laquelle Madeleine vit à son repaire village paumé. De magnifiques pages sur l’homosexualité aussi, sur ce que grandir en marge signifie, « vivre avec cette différence-là », qui bouleversent autant que celles sur la solitude. De son style épuré, l’écrivain déroule son implacable partition, plonge ses personnages et le lecteur dans des tourbillons émotionnels simplement amenés mais redoutablement efficaces. Ce voyage à Jérusalem finalement n’était pas une mauvaise idée, le raffiné Emile avait vu juste : les occasions de reprendre baguette pour diriger sa vie ne se présentent pas aussi clairement tous les jours.

 

Suite en do mineur’ est un livre musical (forcément), maîtrisé et sensible, portrait d’un antihéros qui se révèle bien plus complexe que ce que les apparences laissaient présager. Portrait de trois hommes ultra-sensibles, funambules constamment menacés par le vide dépeints avec maestria par l’auteur du’Bleu du lac’ mais aussi interrogation sur les conséquences invisibles de nos traumatismes, sur nos projections défensives et secrètes. Souvent drôle (les cloisons trop fragiles qui stopperont net la carrière de Johann), ouvertement nourri par la psychanalyse, ce roman délicat, bienveillant, subtil, sur la perte mais aussi sur l’amitié, le libre-arbitre et la puissance de la musique présente une topographie aussi riche que celle de la vieille ville. Se perdre dans l’une de ses multiples ruelles est un pur plaisir, une surprise aussi agréable que déstabilisante.

 

 

— ‘Suite en do mineur’, de Jean Mattern, Sabine Wespieser ed. — 

 

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 Illustrations du peintre israélien Ra'anan Levy, huiles saisissantes qui expriment si bien la solitude

                      —- Deci-Delà —-

 

 

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