« Le Club des Aquarêveurs », de Valère-Marie Marchand : dis-moi comment tu nages

Lunettes de plongée bien calées, bonnet en silicone enserrant le crâne, notre ethnologue improvisée, gourmande de références antiques et lettrées, mouille le maillot pour réaliser ces portraits surréalistes (ou naturalistes, on ne sait plus trop) hilarants mais jamais méchants.

 

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    L’heure du déconfinement venue, un mystérieux écosystème va en toute discrétion se recréer du côté de nos bassins rouverts. Odeurs de chlore et de vestiaire, effluves de tiaré du bout du monde, mousse marseillaise indémodable, frôlement de serviettes humides couvrant des corps nus inconnus, claquettes dépoussiérées ressorties du sac de l’exil : une faune urbaine engourdie par les longs mois d’inactivité se prépare à retrouver petits rituels maniaques, gestes mécaniques rassurants.
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Les créatures thérianthropes vont réinvestir leur élément - la flotte - tels les habitants temporairement bannis d’une mare endormie. Palmipèdes motivés, libellules précieuses et autres grenouilles maladroites du dimanche ne seront pas - loin s’en faut - les seuls maîtres du plan d’eau. Car Valère-Marie Marchand de nous faire découvrir dans ce pétillant ‘Club des Aquarêveurs’ un large spectre de nuances ignorées, une variété insoupçonnée d’espèces et de sous-espèces de barboteurs plus ou moins spécialisés. Point de bombe façon boulet (splash !) ni de frite invasive en polyéthylène (soyons sérieux, l’aquarêveur sait gérer les moments de flottement. Pourquoi pas la bouée licorne, tant qu’à faire ?) : l’auteure-journaliste, plume sarcastique et oeil aiguisé, se concentre plutôt sur les membres de ce qu’elle nomme ‘le club des aquarêveurs’, ces insubmersibles vrais habitués des piscines (municipales ou privées, modestes ou historiques) qui ont fait de ces moments d’évasion aquatiques hebdomadaires ou journaliers un mode de vie à part entière.

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« Le premier expert en Aquarêverie s’appelait Narcisse. Il prenait ses reflets pour des réalités et finit par se noyer dans une flaque d’eau. Le second se nommait Ulysse et fut le bouc-émissaire des frustrées de l’Olympe. Le troisième, un dénommé Moïse, mit à sec la mer Rouge et signa les premiers épisodes du livre de l’Exode. Le quatrième, un certain Robinson, navigua à bord d’un vieux rafiot avant d’échouer sur une île plate comme un trottoir. Sa déception fut telle qu’il s’invente un colocataire, un certain Vendredi, qui égaya son quotidien et le sortir de sa déprime insulaire. Le cinquième n’est autre que le capitaine Achab. On dit qu’à trop chercher la petite bête, il tomba sur le plus gros spécimen qu’on ait connu sous l’eau : un maouste prénommé Moby Dick qui le plongea dans un incroyable roman-fleuve et lui offrit une ribambelle de lecteurs

En somme, il ne faut pas se fier à l’allure quelconque des aquarêveurs, à leur démarche pataude de la douche au plongeoir : ils descendent d’une longue et prestigieuse lignée et leurs ablutions n’ont rien d’innocentes, sont tout sauf le fruit du hasard. Que se cache-t-il vraiment derrière ce besoin irrépressible de se rêver porteurs d’écailles ? L’entretien de sa silhouette, le besoin quasi militaire de mettre à l’épreuve mental et muscles ou de détendre ses petits nerfs usés par la vie urbaine seraient des explications un peu trop courtes.  « In aqua, veritas » : Valère-Marie Marchand de faire sienne cette maxime améliorée et d’instiller une dose de poésie dans nos velléités aquatiques.

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Lunettes de plongée bien calées, bonnet en silicone enserrant le crâne, notre ethnologue improvisée, gourmande de références antiques et lettrées, de mouiller le maillot pour réaliser ces portraits surréalistes (ou naturalistes, on ne sait plus trop) hilarants mais jamais méchants. Postée dans le grand bain aux aguets, telle une murène dissimulée prête à fondre sur sa proie (l’idée du tuba fut rapidement abandonnée, discrétion minimale oblige), ses yeux balaient le bassin et ne ratent aucun mouvement révélateur. 

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Croquer pour croquer, notre guetteuse de sirènes d’immortaliser ses objets d’étude par de petits dessins descriptifs aussi frais que parlants en tête de chaque chapitre. 

« En général, le maître-nageur n’a pas l’œil dans sa poche et reluque ce qui s’apparente au genre féminin. Il a ainsi vu venir la madone du jacuzzi. Et il lui a immédiatement proposé ses services : quelques heures d’aquagym, par-là, quelques séances d’aquabike par-ci, quelques massages en bonus et c’en serait fini des kilos récidivistes... En toute logique, la réaction de cette starlette ne se fait pas attendre. Après avoir toisé son interlocuteur de bas en haut, puis de haut en bas, elle prend ce petit air pincé qui le refroidit aussitôt. Devant tant de simagrées, le maigre-nageur claque des talons et abandonne ce premier casting pour les fans de la chaise longue et d’autres proies plus faciles à conquérir. Il dispose même au cas où... de tout un arsenal de bonnets, de lunettes et de maillots de bain faisant le bonheur des plus étourdi(e)s. »

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Tandis que le bellâtre-gardien du temple se gratte les abdos depuis sa chaise pliante, Jules Renard, Pierre Dac et Henri Michaux pointent subrepticement de la truffe mais l’attention de l’auteure de se porter bientôt sur un micro-format qui passe souvent inaperçu : la dame grenouille.

« Avec sa coupe au bol, ses gambettes légèrement arquées et son air gentillet, elle ne tient pas à voler la vedette à qui que ce soit. C’est la discrétion même. La modestie faite femme. La bonne étoile de tout nageur débutant. Dame grenouille a toujours le réflexe décisif. Il suffit de la suivre des yeux pour éviter le carambolage subaquatique. Cette nageuse émérite est en effet une slalomeuse chevronnée qui a l’art de se faufiler entre les baigneurs. À sa vue, le crawleur change de braquet, le papillonneur modéré ses ardeurs et le brasseur se sent très vite dépassé par ce petit bout de femme qui swingue au fil de l’eau. Seule, la madone du jacuzzi exprime le plus parfait mépris pour ce poids plume qui ne tient pas en place. Quant au maître-nageur, il s’est habitué à ses allées-venues et l’a immédiatement reléguée à des sous-ensembles dont il a le secret. Force est de constater que n’est pas dame grenouille qui veut. Pour accéder à ce statut plus que particulier, inutile de jouer les gros bras. Il n’est pas non plus recommandé d’avoir un tour de taille XXL, d’afficher une forme olympique et d’impressionner son monde par des effets de gonflette. Appartenir à l’artillerie légère est un état d’esprit. Une prédisposition naturelle qui suivrait les mouvements de l’air et conduirait à ne pas empiéter sur la liberté d’autrui. »

l’auteure Valère-Marie Marchand © DR l’auteure Valère-Marie Marchand © DR

Si l’auteure soupçonne la dame grenouille de « plonger dans des lacs esseulés, des étangs crépusculaires et des baies scintillantes d’ennui » les soirs de pleine lune, elle ne dissimule pourtant pas son affection pour cette aquarêveuse aussi passe-partout que pleine de volonté.

On se demande comment la cohabitation avec le robotique crawleur (qui a « la pâleur du chlore ») est d’ailleurs possible dans un si petit espace.

« À vitesse plus ou moins égale, il bouge de partout, d’abord avec ses bras qui tournent en hélices, puis avec ses épaules qui sortent le grand jeu mais aussi avec ses pieds qui font office de battoirs, de tourniquets et de nageoires électriques. Il arrive que le crawleur opine du bonnet et qu’à l’instar des teckels en plastique, sa tête penche d’un côté puis de l’autre. Allez savoir pourquoi... Le crawleur est affligé de troubles musculo-squelettiques à répétition. Il peut emprunter plusieurs fois d’affilée le même itinéraire bis, aller et venir indéfiniment d’un point à un autre sans mettre pieds à terre. Il peut, par sa seule présence, impressionner les nageurs pas ou peu expérimentés, terroriser les limaçons et les réfractaires au grand bain. »

Ajoutez un papillonneur - avec ses airs de Batman - aux côtés du crawleur (« là où se profile un papillon, il y a toujours possibilité d’envol »), et à moins de s’appeler dame grenouille, il faudrait bien un manuel d’urgence pour réussir à protéger son espace vital, sa ligne, dans le bassin. Un nageur à reculons (« hominidé de genre aléatoire et d’apparence assez banale »), un râleur insubmersible (« carrément méchant, jamais content ») ou un hédoniste flottant barrant chemin, dragueur impénitent, et le ‘moment de détente’ de se transformer rapidement en séance de survie en milieu hostile.

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Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille et l’aquarêveur, quelle que soit son espèce, s’ennuierait sans challenge. La piscine se transforme en aquarium géant, abritant maintes créatures tantôt complémentaires, tantôt antagonistes ou, la plupart du temps, indifférentes les unes aux autres.

De toute façon même sorti de son élément, de fortes chances qu’il ait à affronter sur la terre ferme d’autres empêcheurs de buller en rond, l’aquarêveur : ainsi la tornade des vestiaires (adepte des « borborygmes plus ou moins audibles ») qui n’aime rien tant que d’ouvrir en grand les portes (surprise !) ou le zigoto sous la douche (« dans le style ‘droit au but’, on ne fait pas mieux »).

Le pataugeur en quête d’auteur, l’ankylosé(e) repenti(e), le velocipédiste subaquatique ou encore l’agent de qualité des eaux : vingt-huit portraits à la fois tendres et sarcastiques de cette faune qui cohabite façonnent ce petit livre au ton piquant, idéal en cette période de reprise de la vie dite normale. 

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Valère-Marie Marchand aurait aussi bien pu se planter dans un couloir du métro pour observer la diversité en action et les mille techniques de chacun pour supporter l’autre mais, avec ses spécimens quasi revenus à l’état sauvage, déshabillés, dénués de tout signe social apparent, la piscine et ses mœurs soulèvent bien plus de questions (rapport au corps, égos nécessitant bassin olympique pour les contenir, métamorphose au contact de l’eau, recherche du regard d’autrui ou barricade intérieure dressée au milieu du banc...)

Archimède, Sophia Loren, Melchisédech Thevenot, et même le Kamasutra accompagnent la trempette de nos aquarêveurs, Valère-Marie Marchand mêlant l’érudition bien placée à l’humour seconde peau, l’analyse laser à la bienveillance pour les défauts de ses contemporains.

Un ouvrage délicieux et léger, à lire depuis son transat. Du bord de la piscine. Fort bienvenu à l’approche de cet été si particulier. Un livre qui donne furieusement envie d’enfiler le tanga et de piquer une tête. De partir à la recherche des autres bestioles territoriales qui ne craignent pas d’avoir la tête sous l’eau.

— ‘Le club des aquarêveurs’, de Valère-Marie Marchand, ed. Héliopoles (dessin de couverture : Ewa Roux-Biejat) — 

* Valère-Marie Marchand tient également de sa voix chaude la pointue chronique littéraire ‘Au fil des pages’ sur la radio Art District et anime l’émission Bibliomanie sur Radio Libertaire 

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                                           — Deci-Delà

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