'LookBook' de Salch : soupe à la grimace et travers grillés à la sauce Fluide Glacial

"Il canonne, on se bidonne. Il déglingue et on en redemande. Et puis, soudain, un doute. Et si... Et s'il était assis à côté, dans cette brasserie, vous observant en silence, prêt à vous croquer ? Vous vérifiez votre pantalon : non, ça va, pas d'ourlets. Vous ne portez pas non plus de 'manchettes de fils d'escroc'. Vous ne pensez pas avoir un 'cou de girafe' ni une 'face à manger du Kiri'..."

     Eric Salch n'est pas un type sympa. Il est même odieux. Infect. Méchant. Abominable. Vulgaire, hargneux, de mauvaise foi.

Tant de défauts qui rendent sa nouvelle bd 'LookBook' absolument irrésistible.

Après les deux tomes des 'Meufs cool' chez Les Rêveurs, le revoilà aux éditions Fluide Glacial avec des caricatures au napalm sur les péquins de la rue.

Le plat présenté est épicé. La cuisson des viandes saignante, voire carrément bleue. Et les morceaux travaillés : eh bien c'est nous, tout simplement.

Du hipster barbu-barbant, du bobo rive gauche horripilant d'hypocrisie et de fatuité, à la tête de linotte swag qui change tout le temps de téléphone (inconsciente des morts  ensevelis au Congo pour ce tantale indispensable à la satisfaction de sa futilité), du designer-poseur star qui hante 'Le Baron' et les pages people avec sa morgue permanente au rappeur 'golmon qui joue à la PlayStation' et louche sévère sous ses sunglasses de blaireau (no name, no name !), du chauffeur de taxi qui appelle Bourdin pour cracher son aigreur à l'antenne au beauf 2015 et son 'Showananas' d'inculte profond: tout le monde y passe !

Même la femme enceinte ("qui a réussi à se faire engrosser par un abruti" et "s'est coupé les cheveux pour 'faire maman'"). Même les bébés ("superteubés sans-dents" qui "gerbent comme des toxicos").

Face à un tel déferlement de cruauté gratuite : comment résister ?

Comment ne pas se bidonner bruyamment telle une loutre sous acide ?

Car Salch ne fait pas dans la caricature sympa. D'autres s'en chargent déjà avec beaucoup de zèle. Non, lui il dégaine son crayon pour se défouler, pour croquer ces attitudes stéréotypées et agaçantes dans lesquelles nous nous glissons si facilement. Ses portraits sarcastiques et impitoyables dégomment sans tendresse non pas les gens mais, les codes adoptés, répétés, reproduits sans recul, bien souvent avec une prétention, un prétendu choix personnel qui ne s'avère finalement qu'un manque effrayant de caractère.

Ah, le jeune twittos en vue qui se la raconte et confond influence réelle et virtualité de toc...

Ah, le directeur artistique qui "se touche sur sa campagne de pub de daube" et enchaîne les poses décontract', fier, si fier de produire du vide...

Qui n'en connaît pas au moins un, de ces spécimens qui donnent le la désormais ? Qui n'a jamais été surpris par la richesse des injures que l'on rêverait de leur jeter à la face ? On ne le fait pas, bien entendu. Le vivre-ensemble est assez défaillant en ce moment, on ne va pas en rajouter. Eh bien Salch ose, lui. Il balance. Sans filtre et sans retenue. Liberté d'expression puissance 100. Beaucoup se démènent, visiblement, pour entrer d'eux-mêmes, volontairement, dans des cases. Qu'ils ne pleurent pas après de se faire charrier. 

 

Tout ce que l'on a déjà pensé mais, jamais dit. Un grand défouloir de garnement irrespectueux (son respect il le garde pour les gens sincères plutôt que pour les victimes sans imagination de l'ego) qui se feuillette entre grandes claques sur la jambe et poilades bruyantes.

Les 'VIP' qui ont rythmé l'année 2015, les tendanceurs & co, ne sont pas épargnés.

Nadine Morano, sa race blanche sous le bras, appréciera (ou pas) son portrait.

Eric Zemmour demandera peut-être une dédicace pour le croquis 'look vieux facho' lui étant réservé.

Le duo matinal de BFMtv (l'une avec sa 'bonne humeur de merde', l'autre avec sa 'coupe de cheveux UMP', son 'sourire méprisant' et son 'posé de main de journaliste à la con') se bidonnera franchement (ou pas du tout, peu importe).

Quant à la famille Manif pour Tous de base, sa description tend au génie.

Même (surtout) Cyril Hanouna et sa comparse 'en Louboutin de...' s'en prennent une sévère. Comment aurait-il pu rater ce symbole actuel du néant télévisuel ?

Pour ce qui est de Zlatan, il donne sous sa pointe des envies de succion inavouables à ses adorateurs.

Le dessinateur, avant de sortir cet album, avait publié certaines feuilles sur sa page FB et son Tumblr. La virulence de nombreuses réactions (outrées, choquées que l'on touche aux illusions modernes, aux veaux d'or contemporains) lui a sans doute confirmé qu'il visait juste.

La vraie vulgarité ne réside pas dans les mots qu'il emploie. Quand ça gratouille...

Il canonne, on se bidonne. Il déglingue et on en redemande. Et puis, soudain, un doute. Et si... Et s'il était assis à côté, dans cette brasserie, vous observant en silence, prêt à vous croquer ? Vous vérifiez votre pantalon : non, ça va, pas d'ourlets. Vous ne portez pas non plus de 'manchettes de fils d'escroc'. Vous ne pensez pas avoir un 'cou de girafe' ni une 'face à manger du Kiri'. N'empêche, dans le doute, vous prenez vos clics et vos claques. Faudrait pas que... Moi j'en ai pas, un look de merde.

Y a des limites, quand même...      

 

----- 'LookBook', d'Eric Salch (ed. Fluide Glacial) dans toutes les bonnes libraires (9,90€ la barre de rire) ----- 

- Sur Tumblr : lookbookdemerde  

 

Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà' (ed. du Net) & de :  'Pierre Guerot & I' (ed. H&O) en collaboration avec Pierre Guerot )

 

                   

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