Frederic L'Helgoualch
Auteur
Abonné·e de Mediapart

167 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 juin 2022

Monsieur N. de Najwa M. Barakat. Liban : les mémoires suspendues

« Il frappe en moi, à travers moi, ce que nous haïssons tous les deux : le fait que nous soyons lui et moi au nombre des brebis du Seigneur et qu’Il n’ait jamais pour nous le plus petit regard, qu’Il nous laisse comme ça, suspendus au bord du gouffre »

Frederic L'Helgoualch
Auteur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

'Le Naufrage 1.6' © Maria Kassab


   Les enfants dorment, les enfants dorment d’un sommeil bien trop lourd. Les bienheureux. 
  Pourquoi l’ordre des crayons à mine graphite a-t-il encore été bousculé ? Intolérable légèreté d’une Miss Zahra à qui pourtant il n’est pas demandé la lune. Quel mois sommes-nous ? L’écrivain, issu d’une famille bourgeoise, dorénavant reclus par choix à l’année dans sa chambre d’hôtel, l’ignore.


  Les enfants ne se réveilleront jamais; Lazare ne se retourne pas. Les feuillets de Monsieur N. se sont volatilisés un beau matin mais, ce méfait n’inquiète décidément personne, pas même André, le directeur de l’établissement au Montblanc perpétuellement accroché à la chemise. Des mois voire des années sans produire une ligne et voilà que... 


  « Al dente ! », répète la conviviale voisine qui n’aime rien tant que de jeter ses invitations à dîner à tous vents. « Al dente ! » : c’est ainsi que ses garnements et son époux les aiment, les pâtes ! 


  Un parfum enivrant porté une fois l’an par la troublante employée (‘Femme’) d’annoncer la venue proche du frère honni et admiré, Sâyed, le winner, l’héritier auquel personne ne résiste. Miss Zahra, la femme-caoutchouc, sait-elle seulement que ce cadeau offert par celui qui règle les frais du pensionnaire écrivain et ne visite son cadet que par convention est le même que celui affectionné par Sorayya, leur mère aujourd’hui agonisante ? Peut-être Sâyed vient-il lui annoncer le décès de cette déesse froide et injuste pour l’un, sur-protectrice, débordante d’attentions et d’amour pour l’autre ? 


  Les enfants ne pleurent plus, leurs cris terrifiés ont mué en silence éternel. 

'Le Naufrage 1.3' © Maria Kassab

  Monsieur N. se décide à sortir de sa chambre, à se risquer dans les rues de Beyrouth qui ne sont plus divisées en territoires hostiles, à gagner le quartier populaire de Bourj Hammoud au prétexte d’une pièce de plomberie défectueuse à remplacer dans son minuscule domaine. 

 Peut-être aussi pour éloigner de lui l’odeur de ce parfum douloureux qui annonce une rencontre tout aussi pénible entre deux frères qui ne se sont jamais compris et dont la composition reste en lui à jamais gravée (« le cuir, l’ambre, le patchouli, le benjoin, la vanille et le musc ! »), l’image de cette Folcoche qui, tout de même, était si belle, toujours apprêtée, certaine de son rang. Même son nom, un envoûtement : Sorayya, ‘beauté des étoiles’. 

  Il aura tout tenté pour s’en faire aimer. Tout tenté. Quitte à y saborder son rapport aux femmes (ce ‘Monsieur N.’ faisant parfois songer, sur la disparition de la libido et le triomphe de l’âge chez l’homme, au dérangeant ‘Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable’ de Romain Gary). 

  « Nous avons tous dans le dos un pôle de détection du manque, manque d’amour et de sécurité. Il a la forme d’un petit carré de la taille d’une paume, creusé au milieu de cette surface plane et lisse où se concentrent tous les nerfs, toutes les sensations, tout le désir. Il est le digicode qui permet d’entrer dans le cœur pour y répandre la sérénité. Lorsque nous naissons et poussons notre premier cri en comprenant que nous venons de poser le pied dans la vallée des larmes, la main du médecin nous jette sur le sein de notre mère pour qu’elle imprime sa paume sur ce petit carré. C’est là que le cœur s’ouvre, que les poumons entrent en action, que les membres s’animent, que l’oxygène pénètre et que la vie coule en nous. Celui dont la mère ne pose pas sa main sur ce carré secret qu’il a sur le dos pour le caresser, le masser et le chatouiller, la vie le prend en charge et lui transmet sa pulsation, de la même manière qu’un système de réanimation prend en charge un malade en lui fournissant le sang et l’oxygène, faisant de lui un simple numéro couvé par la vie, sans identité distinctive ni famille pour lui donner un nom.

  Moi, aucune mère n’a imprimé sa main sur mon petit carré, elle ne m’a ni embrassé ni allaité, elle m’a seulement laissé vivre à côté d’elle. Certes, mon père s’est occupé de moi autant que la paternité le permet, mais la paume d’un père n’est pas une clé pour qui sort du ventre de sa mère après un séjour de neuf mois... »


  Mais l’heure est-elle vraiment à la mélancolie, aux regrets et aux réminiscences familiales alors qu’un sombre personnage - Loqmane - s’apprête à resurgir des entrailles de la guerre civile (1975-1990) ? À bouleverser le quotidien planqué du mystérieux Monsieur N. qui vient de l’identifier dans un lugubre web-café proche de la rue de Damas, l’ancienne ligne verte (ancienne ligne de démarcation entre les quartiers chrétiens et musulmans, entre Beyrouth-Ouest et Beyrouth-Est) ?


  « Loqmane ne termine pas sa cigarette qu’il jette par terre et écrase du bout de sa chaussure. Il regarde au fond de la ruelle où Monsieur N. s’est caché quelques instants pour s’assurer qu’elle est vide, puis rentre dans sa boutique. Il m’aura forcément vu, pense Monsieur N. avec terreur. Certes, il l’a vu mais, après toutes ces années, l’a-t-il reconnu ? »

‘Le Naufrage 1.4’ © Maria Kassab

  Qui est Loqmane ? Un ancien seigneur de la guerre reconverti, qui survit désormais comme il peut après avoir échappé aux filets de la Justice au nom de la réconciliation nationale ? Un de ces snipers embusqués qui fauchaient les vies au hasard depuis les toits, djinns tout-puissants ou diables mortifères ? Un tortionnaire qui soumit à la question le narrateur ? 

  Pourquoi Monsieur N. a-t-il cessé brutalement d’écrire ? Quel était son rôle, dans cette guerre civile complexe qui vit disparaître de la surface de la terre 250.000 personnes et déplacer près d’un million d’autres ? Quel âge a Monsieur N.

Najwa M. Barakat, journaliste, réalisatrice et romancière libanaise (´Le Bus des gens Bien’, Stock ed, ‘Ya Salam !’, Actes Sud ed., ‘La Langue du Serpent’, Actes Sud ed) multiplie habilement les fausses pistes, mène avec science et doigté le lecteur vers des impasses aussi sombres mais attirantes que celles de la vieille capitale du pays aux cent communautés du Moyen-Orient, faisant de ce roman crépusculaire et sous tension autant un cahier d’odeurs, de sons, de déambulations physiques dans les bas-fonds d’une cité (d’un pays) martyrisée par l’Histoire qu’une réflexion redoutablement bien troussée sur la construction humaine (fragile) et les séquelles des conflits (indicibles). 

  Les ratonnades que s’inflige son énigmatique personnage, en retournant provoquer de pauvres hères en quête de réassurances viriles faciles, résonnant comme autant de plongées (a priori masochistes mais, nécessaires) dans les mémoires traumatisées d’un peuple qui se sait installé sur les flancs d’un volcan (comme l’ont rappelé les explosions sur le port de Beyrouth, leurs conséquences politiques et les très éphémères lumières internationales braquées sur lui en 2020). 

  Nul besoin pour l’auteure de se perdre dans des rappels historiques sur les étincelles géopolitiques ni sur les voisins syrien, israélien, sur le rôle du lointain ancien mandataire (la France) et des autres puissances en mode billard (USA, Jordanie,...) ou encore sur le gigantesque déplacement des Palestiniens dans le Pays du Cèdre : les poings d’inconnus sur le visage à peine cicatrisé de Monsieur N. suffiront. 

  « Je l’affronte avec mon dégoût existentiel et lui avec ses poings. Il frappe en moi, à travers moi, ce que nous haïssons tous les deux : le fait que nous soyons lui et moi au nombre des brebis du Seigneur et qu’Il n’ait jamais pour nous le plus petit regard, qu’Il nous laisse comme ça, suspendus au bord du gouffre, susceptibles de glisser et de nous fracasser à tout moment, promis à une mort qui ne veut pas venir, redoutant par surcoût Son châtiment si nous nous risquons à sauter. J’ai pris la manie de me battre et de rôder dans des dédales habités par les marginaux, les damnés et les pauvres. Je descends les voir, une fois dans tel quartier, une fois dans tel autre. Je me laisse aller à la dérive et errer sans but. Il me suffit d’envenimer par mes regards l’humeur de l’un d’eux pour qu’il me provoque d’un mot, d’un geste auquel je réplique de mon mieux et qu’il me renvoie en plein visage toute la charge de souffrance et d’humiliation accumulée en lui. Toute sa haine pétrifiée comme un roc, pierre après pierre, caillou après caillou, il la ramasse en bloc et me la jette à la figure pour casser mon image qui ne lui revient pas.

  Suis-je là pour expier quelque faute ? Qu’ai-je donc à voir avec leur misère et leur peine pour me sentir coupable ? Et ma misère à moi, et ma peine à moi, qui viendra expier pour elles ? »

LIBAN DES GUERRES ET DES HOMMES épisode 1/3 VF © Camera Magica

 Monsieur N., écrivain à l’arrêt, claquemuré qui retrouve la rue et ses fantômes, se livre dans le désordre, chronologie perturbée. Najwa M. Barakat, elle, inflexible, le soumet davantage encore à la torture pour le pousser à libérer parole, à retrouver les pièces éparpillées du puzzle. 

  Marie, la domestique attentive (amen. « Ma véritable mère »); Nada, celle qui l’a quitté (« tu es trop lourd à porter »). Ce père médecin qui soignait les pauvres mais ne supportait plus le silence des enfants (« à force de soigner ses patients et de leur ôter leurs souffrances, il avait corrompu son propre sang »); Shaïga, la prostituée népalaise qui, un temps, lui aura redonné goût à la vie et foi en l’avenir avant de finir happée, elle aussi, par le vide. 

 Et Loqmane, Loqmane toujours : de plus en plus présent. Nom d’un milicien déjà présent dans ‘Ya Salam !’ Force brute, animale, inquiétante et à faces multiples. Symbole des traumatismes, d’une guerre insensée et plus vivante que jamais dans les psychés trop optimistes qui ont cru, jusqu’au temps de l’excrétion incontrôlable, au vocable homéopathique : ‘résilience’, ‘oubli’, ‘pardon’. Qui ont espéré échapper au maelström auquel, pourtant, notre ridicule condition ne peut que nous condamner à nous abandonner après les crimes.  

  Qui, Lazare, ressortira du tombeau ? Alors que les nouveaux drames font racines. Alors que les boussoles intimes déraillent.

  Univers carcéral et à perpétuité en plein air.

‘Le Naufrage 1.1’ © Maria Kassab

« Phrases poétiques, fragments de prose, mots écrits de ma main ou imprimés pour lesquels je choisissais de petites enveloppes blanches ou de petites feuilles de couleur qui attiraient les regards : jaune, vert, pistache, rose, bleu... Je les préparais avec soin, sortais les semer ça et là et attendais que quelqu’un les trouve sur son chemin et décide de se baisser pour les ramasser [...] Un homme a ramassé l’une de mes d’véloces et s’est assis sur le trottoir d’en face pour l’ouvrir et en lire le contenu. J’ai regardé attentivement. C’était une feuille manuscrite sur laquelle j’avais inscrit quelques mots. Il a levé les yeux, en larmes, il a replié la feuille et l’a posée contre son cœur, la tête basse, avant de sombrer dans un amer accès de pleurs. » 

  Autant de poupées gigognes qu’installe sans  trembler l’écrivaine libanaise dans ce roman noir, féroce, subtil, dense et très déstabilisant. Brillant.

l’écrivaine libanaise Najwa M. Barakat © DR

  Et qui n’hésite pas à bifurquer encore sur la dernière ligne droite, après avoir obligé le lecteur à se masser compulsivement le haut du dos, pour s’interroger sur le pouvoir (le danger ?) des mots, de l’écriture. 

  De la lecture ? 

— ‘Monsieur N.’, de Najwa M. Barakat, Actes Sud ed. — 

* illustrations : cordialité de l’artiste libanaise Maria Kassab, actuellement installée à Berlin. Clichés issus de sa série ‘Le Naufrage’ (Prix du public du Salon d’automne 2019 au musée Sursock de Beyrouth). Son site et compte Instagram 

                                         — Deci-Delà

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Des femmes et des enfants survivent dans la rue à Bagnolet
Une vingtaine de femmes exilées, et autant d’enfants, dont des nourrissons, occupent un coin de rue à Bagnolet depuis le 4 août pour revendiquer leur droit à un hébergement. Une pétition vient d’être lancée par différentes associations pour soutenir leur action et interpeller les autorités sur leur cas.
par Nejma Brahim
Journal — Logement
Face au risque d’expulsion à Montreuil : « Je veux juste un coin pour vivre »
Ce mardi, une audience avait lieu au tribunal de proximité de Montreuil pour décider du délai laissé aux cent vingt personnes exilées – femmes, dont certaines enceintes, hommes et enfants – ayant trouvé refuge dans des bureaux vides depuis juin. La juge rendra sa décision vendredi 12 août. Une expulsion sans délai pourrait être décidée.
par Sophie Boutboul
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
par Martine Orange
Journal — France
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema
Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal
Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon