‘Girl’, d’Edna O’Brien. Les filles perdues de Boko Haram

« Au milieu de toute cette prière, de ces mea culpa et de cette hypocrisie, quelque chose en moi s’est noirci. Je m’en suis approchée. Je l’ai étreinte. ‬ ‪J’y suis entrée, dans la noirceur. »‬

quelques-unes des 276 lycéennes de Chibok, Nigéria, enlevées par Boko Haram en 2014 © CNN quelques-unes des 276 lycéennes de Chibok, Nigéria, enlevées par Boko Haram en 2014 © CNN

   ‘Girl’ est l’histoire d’une fuite, d’une fuite échevelée pour semer la mort, d’une course désespérée pour la survie et même - pauvre folle ! - pour l’espoir insensé d’une résilience dans un pays sans frontières : celui de la peur et du fanatisme religieux.
« Au milieu de toute cette prière, de ces mea culpa et de cette hypocrisie, quelque chose en moi s’est noirci. Je m’en suis approchée. Je l’ai étreinte. ‬
‪J’y suis entrée, dans la noirceur. »‬

Sombre, il l’est définitivement ce dernier roman de la grande écrivaine irlandaise Edna O’Brien. Brillant certes mais cruel, violent, souvent insoutenable. Un lecteur coupé de l’actualité depuis dix ans, inconscient des exactions commises, des monstruosités hybrides assoiffées de sang, des hydres débiles écloses un peu partout entre-temps sur la planète, pourrait prendre ce récit pour un conte morbide halluciné. Mais personne ne sort d’un doux sommeil cotonneux et tout le monde de se souvenir de l’enlèvement des lycéennes de Chibok au Nigéria en avril 2014 par la secte islamiste Boko Haram - qui y sévit encore et toujours. Boko Haram, littéralement ‘l’école laïque est interdite’, ‘Boko’ : ‘alphabet latin’ et par extension ‘éducation occidentale’ et ‘Haram‘ : ‘interdit’, ‘illicite’. Les écoles, cibles privilégiées des dégénérés obscurantistes : les garçons (chrétiens, musulmans, peu importe. La secte considère comme ennemi tout être humain ne lui faisant pas allégeance) sont kidnappés pour être transformés en ‘soldats’ à coups de crosse et de sourates ou en bombes humaines une fois lobotomisés, quand ils ne sont pas égorgés pour terroriser le reste de la population. Quant aux filles... Avril 2014, 276 jeunes filles sont enlevées pour être réduites en esclavage, vendues comme des bêtes reproductrices, asservies, contraintes, mariées de force aux djihadistes ‘méritants’; 276 enfances brisées net, anéanties, écrasées sans hésitation; annihilées. O’Brien s’inspire de cet effroyable épisode et se glisse dans la peau de l’une de ces adolescentes à la vie volée. 
« J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. »
Ce sont les premiers mots de ce monologue habité et le lecteur de comprendre qu’il ne sortira pas indemne de cette lecture. L’écrivaine n’a pas de temps à perdre à s’observer jongler brillamment avec les figures de style et les subtiles métaphores : les viols, elle les décrit dès le second chapitre. Cash, brutal. Que pensez-vous ? Les fanatiques de la Secte n’ont pas tourné autour du pot non plus. Leurs captives ont été prises à tour de rôle et devant tous par les porcs en treillis dès leur arrivée au camp, des fillettes même pas pubères pour la plupart. Briser, déshumaniser, humilier et soumettre. Urgence pour eux à démolir. Urgence pour O’Brien à raconter.

 

Edna O'Brien © DR Edna O'Brien © DR
Certaines deviendront folles, d’autres mourront mais toutes devront comprendre avant qu’elles sont désormais les femelles de Boko Haram. Non plus des femmes, encore moins des enfants, mais bien le cheptel du groupe armé. Aucun besoin de fer rouge pour les marquer, les assassins comme les femmes le savent : le viol est l’arme de destruction massive la plus répandue dans le monde.
« L’excitation montait, les hommes se bousculant et implorant l’honneur de lancer la première pierre. Au signal donné par une crécelle, tous se ruèrent sur le tas de pierres pour la viser. La première pierre l’a frappée, puis a rebondi sur sa nuque, et elle a chancelé dans l’espace confiné où elle était retenue. Elle a essayé d’échapper aux pierres qu’on lui lançait de tous côtés, une partie de son visage ensanglantée, puis lavée par la pluie. Elle tremblait désespérément. Les cailloux arrivaient pêle-mêle, pleuvant monstrueusement sur ce qui avait été le visage le plus légendaire de l’enclave. L’autre côté de sa mâchoire tombait en lambeaux. Quant elle hurla, ses hurlements se transformèrent en cris de victoire de ses bourreaux. »
L’ancienne favorite du chef vient de se faire lapider, enterrée jusqu’au cou, et les filles ont été forcées d’assister au massacre. Avertissement même pas voilé. Scène du nouveau quotidien des anciennes filles de Chibok.

Girl’, un long catalogue d’horreurs ? Non bien entendu mais Edna O’Brien, dont les livres furent brûlés  dans son très conservateur pays d’origine, n’est pas exactement connue pour faire du Barbara Cartland. Donner voix, chair, rendre son humanité à son personnage sali, à Maryam (qui retrouve son nom). Déciller les yeux sans esthétiser l’abominable, sans en rajouter non plus dans le pathos (la réalité se suffisant largement à elle-même). Les yeux de qui ? Peut-être bien les nôtres qui, bombardés des pires nouvelles de la planète, nous habituons progressivement à l’infâme. Des vies, derrière les dépêches AFP. Des rêves écrasés derrière les gros titres du jour.

Maryam s’enfuira dans la jungle une nuit que le camp est bombardé par l’armée officielle. Le fruit de ses entrailles sous le bras : Babby, petite fille à l’avenir incertain (résultat d’une union forcée). De nouveaux combats commencent après le temps de la survie, de la bataille intérieure contre la folie et la désespérance : l’amour maternel (ou son absence), le regard des autres, de sa famille, sur ce qu’elle représente dorénavant. Car elle n’est plus une écolière de Chibok à leurs yeux mais bien ‘une femme du bush’. Une femme de djihadiste.

Bannie, rejetée, ballottée avec sa petite créature sur le dos (« mauvais sang ! Elle deviendra comme eux, elle sera des leurs »), la jeune mère nous tend la main avec pudeur et dignité. Nous devenons Maryam sous la plume d’O’Brien, nous cognons avec elle contre les murs de la terreur qui pervertit le cœur même des proches, contre ceux de la morale traditionnelle qui confond tout et nous mettons à serrer les poings en espérant, enfin, un peu de lumière.

« On n’a pas le pouvoir de changer les choses, a-t-elle dit en posant la lampe sur la petite table de chevet.

- Pourquoi pas ?

- Parce qu’on est des femmes. »

Maryam, après tant d’épreuves, n’entendra pas se laisser limiter ainsi par les frayeurs de sa mère.

Les cauchemars, il faut les faire partir. Vivre ou mourir, il n’y a aucun autre choix.

« Ils demandent grâce comme nous suppliions. Je les entasse dans les marmites et John-John m’aide avec le pilon. On leur fracasse le crâne et leur cervelle suinte en une sorte de sombre bouillie. Leurs barbes flottent à la surface telle une écume putréfiée. L’eau bouillante qui s’élève autour d’eux les réduit au silence. Ils doivent se dévorer eux-mêmes, leurs yeux ont envie de pleurer, sauf qu’ils ne peuvent pas pleurer, ils sont morts. »

Les cauchemars doivent disparaître. Vivre ou mourir, il n’y aura aucun autre choix. 

Ce livre d’Edna O’Brien est un chef-d’œuvre uppercut indispensable. Déjà quelques voix grognent et évoquent l’ « appropriation culturelle » (sic) car la dame irlandaise fait parler une jeune Nigériane. Sottise du temps rongé par les théories identitaires et qui menace la création artistique. Pendant que les querelles picrocholines occupent les petits polémistes habituels, Edna O’Brien tonne puissamment et fait renaître la fierté et l’espoir de Maryam, femme parmi les brutes, dans ce chaos universel qu’est devenu le monde. Rythme fou, souffle propre à celui de la survie : le lecteur est emporté dans une quasi transe débordante d’humanité.

Girl’, un livre majeur de la grande dame irlandaise.

À ce jour, 112 filles de Chibok ne sont toujours pas réapparues. 

 

- Edna O’Brien vient d’être récompensée par le Prix Femina pour l’ensemble de son oeuvre -

'Girl', Edna O'Brien, ed. Sabine Wespieser (traduction par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat)

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                   - Feuilles Volantes -

 

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