L' Américaine lambda passe-t-elle son existence en J14 permanent ? Est-ce une faute professionnelle de se faire une french manucure au Tipp-Ex en pleine conférence de rédaction ? Existe-t-il une sexualité de gauche et une sexualité de droite ? L'exilée fiscale en Belgique est-elle heureuse ? Comment un nourrisson peut-il être aussi productif ? Et la capacité du mâle à ne point entendre ce dernier hurler durant la nuit fût-il à quelques mètres ne lui vient-elle pas de sa programmation biologique à ne surveiller que les dangers extérieurs ?

Autant de questions cruciales auxquelles Sandrine Sarroche, perchée sur des stilettos qui finiront bien un jour par se détendre (ou pas), se fait un devoir d'apporter réponses.

La comédienne, ancienne avocate toulonnaise ayant délaissé l'austère robe noire et les prétoires déprimants pour se lancer dans le one-woman show sur-vitaminé, laisse éclater toute sa fantaisie dans cette reprise de son spectacle 'La Loi du Talon' (au Palais des Glaces à Paris jusqu'au 27 mai) et lève le voile sur sa riche palette de jeu à travers une galerie de personnages aussi barrés les uns que les autres, têtes-à-claques, familiers, mais toujours au final attendrissants.

Existe-t-elle vraiment cette concierge peu avare en confidences intimes, épuisée par la libido de son époux, par ses injonctions répétitives ("pourquoi me pousse-t-il toujours la tête vers le sol ? Je connais le chemin, à force") ? Cette ado affligée de voir sa daronne utiliser encore la ponctuation dans ses sms ("mes parents sont obsolètes. Ils servent à rien") ? Ou cette amie bourgeoise, parisienne snob et imbuvable ("attention Sandrine : nous allons parler Littérature, tu risques d'être un peu perdue") oui mais, 'toujours de gauche' ? Probablement, tant leurs punch-lines semblent spontanées, tellement gonflées qu'elles ne peuvent que provenir du quotidien.

La pétulante quadragénaire obsédée par la chanteuse Bibi (pas facile à vivre pour l'entourage ça encore) retrace son parcours de femme, de mère, de provinciale observatrice débarquant à Paris ("les Parisiennes ne fument pas, elles vapotent. Elles ne font pas de régime, elles font une cure de détox. Elles paniquent si on les drague, paniquent si on ne les drague plus"), pilonne entre deux chansons l'hypocrisie sociale et les chausse-trappes de la vie urbaine avec sourire complice et air entendu.

En s'installant, on ne sait pas trop à quoi s'attendre. Va-t-on vaguement sourire, parfois, puis commencer à guetter sa montre dans l'obscurité ? Les salles parisiennes ne sont pas avares en propositions alors, a-t-on fait le bon choix ?

On est vite rassuré : il suffit que la demoiselle descende son escalier en fredonnant et, l'alchimie fonctionne. Quand bien même les pires horreurs sortent-elles de cette bouche glossée, une tendresse émane et, le public n'est pas dupe.

L'écriture s'est faite en trio : l'énergique interprèteStéphane Guérin (qui a entre-autres écrit pour Sylvie Joly et Micheline Presle) et Cyrille Thouvenin, acteur inoubliable de la 'Confusion des Genres', de 'Juste une question d'amour' et co-scénariste du saignant spectacle de Laurent Lafitte 'Comme son nom l'indique'. L'humour vache ne pouvait dès lors qu'être à l'honneur.

Ironie mordante, second degré qui décoiffe et talons aiguille qui se plantent dans la face des clichés contemporains pour mieux les retourner, les ridiculiser.

À découvrir d'urgence, surtout en cette période anxiogène. Un souffle de légèreté, un zeste de folie et beaucoup d'éclats de rire : avouez que ça n'est pas du luxe. Quand en plus tel programme est porté par tant de charme, d'esprit et de vitalité : comment faire autrement que de le plébisciter ? 

 

- 'La Loi du Talon' •Sandrine Sarroche. Palais des Glaces, Paris.Du 5 au 27 mai 2017.  

 - Mise en scène : Stéphane Guérin & Cyrille Thouvenin            

photo

[Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà', ed. du Net, et de 'Pierre Guerot & I', ed. H&O, en collaboration avec Pierre Guerot]  

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