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Billet de blog 7 févr. 2021

‘Parias’, de Beyrouk. Quand le désert recule

Le capitalisme débile vaincra et ne fera pas de prisonniers.

Frederic L'Helgoualch
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© Daouda Corera


   Tout se vend, tout s’extrait : même le mythique Sahara et ses sables mystiques obéiront à cette loi scélérate devenue universelle. Sur la côte mauritanienne, ce sont les eaux poissonneuses de l’Atlantique, nourricières depuis des millénaires, qui doivent s’ouvrir et se livrer aux engins géants. Dans le désert, c’est le minerai caché qui est arraché des entrailles par des monstres d’acier imperméables à la poésie des trésors véritables, insensibles aux yeux désemparés des Bédouins. Les djinns peuvent bien siffler, mécontents, lever le khamsin ou lancer vipères à corne et autres créatures alliées à l’assaut des intrus : les machines n’en ont cure et les hommes bottés écrasent les scorpions en riant. L’industrie vaincra, dans le désert africain comme dans la forêt amazonienne, en Mauritanie comme sur les glaciers de l’Alaska. Les prières aux dieux, quels que soient la langue et les rites, demeureront vaines et sans réponse. L’industrie vaincra et ne fera pas de prisonniers, aussi brutale et insensée que les traceurs de frontières à la règle. 


« Non, ils ne savaient rien, et leurs énormes engins venaient éventrer la terre, et leurs machines grondantes troubler la sérénité antique des lieux, ils ne savaient pas que chaque coin du désert connaissait bien le temps où il acceptait de nous accueillir, que tout cela était inscrit dans le cœur et l’esprit des gens. Il est un temps où les tentes se déploient, et il est un temps où la terre reste à elle-même, il est un temps pour tout... Ils n’y connaissaient rien, eux, ils ne comprenaient pas l’éternel calendrier de la vie, ils avaient des compas, des horloges, des ordinateurs qui parlent, des téléphones qui traversent le ciel, mais ils ne savaient pas écouter le murmure des sables, la vérité du Sahara qui immanquablement recouvrirait tout, ils campaient indéfiniment dans le même espace, ils martyrisaient la terre et les dunes qui les écoutaient, ils croyaient pouvoir ainsi s’emparer des secrets inviolables du vent. Ce n’étaient que des ignorants, après tout. »
Les nomades qui sillonnent les étendues de sable depuis toujours, guidant leurs troupeaux d’une oasis à l’autre, gardiens du secret des dunes, devront faire allégeance à la modernité, gagner les villes, abandonner leurs bêtes, un bon pour la misère en main, ou alors se sédentariser dans le désert tels les Amérindiens sommés de se satisfaire de leurs réserves balisées, priés de transformer leur art de vivre en folklore distrayant pour touristes décérébrés mais, payant cash. Se déplacer dans le désert sur leurs dromadaires pendant les saisons d’hiver pluvieuses, revenir à ses bordures pendant les étés chauds et secs en méprisant le travail manuel rémunéré : le passé, bientôt; récits lointains, sous peu. Le capitalisme débile vaincra et ne fera pas de prisonniers.

© Daouda Corera


« Il était, on l’a su, de partout, dans de nombreux pays et auprès de nombreux peuples, il n’avait, lui, pas de pays et plus de peuple, il se nourrissait des terres partout où il les trouvait, de l’intelligence des gens et de leurs bras, son pouls battait au rythme d’incompréhensibles chiffres affichés sur des écrans fluorescents et que regardaient, la bouche ouverte, des milliers de gens, dont les ventres pourtant déjà pleins étaient toujours avides de nouvelle nourriture. »
C’est à cet assassinat culturel et écologique en cours, dans ce pays indépendant seulement depuis 1960, que l’écrivain et journaliste mauritanien Mbarek Ould Beyrouk (‘Le Griot de l’émir’, ‘Le Tambour des larmes’), défenseur acharné de la liberté de la presse et d’opinion, convie le lecteur en le plongeant dans le drame, plus intime, d’un père et d’un fils. Deux monologues qui s’enchevêtrent, se répondent sans le savoir et constituent l’armature de ce court roman hypnotisant et mélancolique. 

Le père, d’une prison dans laquelle il doit s’habituer à vivre avec des assassins (et même avec un amoureux radical des ovins), écrit des lettres imaginaires et enflammées à son épouse tant aimée, déifiée même. 

« Tu te rappelles bien, on aimait tous les deux écouter le soir Cheikh Ould Abba, le griot disparu, chanter de sa voix pure et nostalgique ses poèmes d’oasis et d’amours.... Les larmes des yeux, qu’elles le veuillent ou non, Couleront pour la bien-aimée Et pour la tribu, hier disparue Elles couleront Qu’elles le veuillent ou non »

Remettre de l’ordre dans ses pensées, dans cette vie gâchée. De la rencontre de l’étudiant issu d’une tribu du désert avec cette belle femme urbaine, sensuelle mais légère et matérialiste, de la vente de son cheptel-héritage pour satisfaire les rêves de son adorée (fureur et rejet de la tribu trahie) au déclenchement du cercle infernal des mensonges. 


« Je sais, la géographie ne fait nullement partie de tes soucis, tu ne veux dessiner dans ta tête que la carte de tes désirs, le monde s’arrête au seuil de ta volonté et tu as raison de ne pas vouloir comme moi déchiffrer le monde d’aujourd’hui. Qu’ai-je gagné à lire les journaux, à écouter la radio, à m’informer sur le sort d’une planète qui nous oublie chaque jour, moi et ceux que j’aime ? Toi, tu as toujours appris à situer les choses par rapport à toi, tu ne te perds pas dans les circonvolutions érudites des uns et des autres, tu écoutes seulement ton cœur, tu formes ta vérité, sans jamais te retourner. » 

© Daouda Corera


Le fils, jeune garçon attachant livré à lui-même désormais dans les rues du PK7, quartier pauvre sans avenir. Ici les gosses jouent à des jeux dangereux pour tuer le temps, loin de l’école, et se battent, féroces et inconscients, entre bandes rivales. Ici un gamin écrasé; là un môme éventré. Les talibés, mioches défavorisés qui étudient le Coran, deviennent les défouloirs communs des garnements de la rue. Mais une famille de coeur l’entoure, le préserve de la dérive : Momo le meneur, la belle Sara, le père Moud, Toto, Selma et la mère Maria. Et puis, le souvenir de Malika, cette petite sœur mystérieusement disparue.

« C’est toujours la même chose : la police ferme le Play et, deux jours après, il ouvre à nouveau. "Django, le propriétaire, il paye les flics, c’est tous des corrompus." Et puis Momo m’explique ce que veut dire corrompu : c’est quelqu’un qui reçoit plein d’argent, sans rien faire. "Moi plus tard, je disais, je serai un grand corrompu", et Momo riait, je ne sais pas pourquoi. »

D’un air d’opéra à ‘La vie devant soi’ de Romain Gary, les références (vraies ou inventées, peu importe) affluent au fur et à mesure que le lecteur découvre le style Beyrouk et suit l’enfant qui n’a pas voulu partir vivre dans le désert. Comme si la culture du sable, déjà, s’évaporait. 

« Elle est dure, la vie au désert, pour un enfant qui n’a connu que la promiscuité des quartiers pauvres. La quiétude des jours là-bas rompt la folie trépidante des villes d’aujourd’hui, le silence y est insupportable, le relief des choses agresse par sa netteté, l’ennui s’installe ou ce qu’on croit être l’ennui, et qui n’est en fait que l’angoisse de voir le monde dans sa propre vérité, à découvert, sans draps sales et sans soieries. Il faut beaucoup de temps pour s’habituer à la propreté, à la nudité des choses, à l’absence de fioritures, à la vérité crue. »

l'auteur Beyrouk © Sabine Wespieser éditions

 Par petites touches et ricochets, l’auteur dresse le délicat, fragile portrait d’une société et d’un pays en mutation. Ainsi la mère Maria, qui pour survivre doit se mettre à la vente à emporter de couscous (souvent sans viande) car les chaînes se sont lancées dans la production de galettes sous emballage (« ils ne laissent plus rien aux pauvres »). Ou encore ce prédicateur trop sirupeux aux yeux du garçon pour être désintéressé, venu convaincre le père Moud à domicile. Le wahhabisme saoudien et qatari est là comme l’ultra-libéralisme : il s’infiltre à la première faiblesse, promesses de feu et de fureur. 

« Que tu étais belle le soir de notre mariage ! Ta coiffure haute parsemée de perles te tombent à la poitrine, tes mains et tes pieds teintés de henné, le voile léger, tout en riche tissu d’Orient, et la mine lointaine qui sied aux jeunes mariées et qui te faisait apparaître comme une reine féerique et inaccessible [...] nous avons été trop heureux ce soir-là et, les jours et les mois qui ont suivi, nous nous sommes précipités sur le grand méchoui de l’amour, nous avons avalé de trop grosses bouchées de félicité, et nous avons peut-être consommé là toute notre ration de bonheur. "N’importe quoi !" dirais-tu encore. Et pourtant... »

Et pourtant... Un petit garçon traîne devant une prison le coeur lourd, le futur obstrué. Un homme en vient à envier son voisin de geôle, délinquant voué au mal. Car il a un destin, lui au moins. Une identité. 

Les mots du fils, les mots du père : écorchés, les cris des parias emportés par les alizés. Mais peut-être que personne ne les entend plus. Ni la mère ni la soeur. Car dans le désert le bruit des machines, inexorablement, couvre tout. Même les plus beaux chants d’amour, les plus profondes déclarations

— ‘Parias’, de Beyrouk, ed. Sabine Wespieser — 

* illustrations : découvrez le travail du photographe mauritanien Daouda Corera sur sa page FB ou sur son Instagram 

Deci-Delà

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