"Je suis le genre de fille", de Nathalie Kuperman : un allô-maman-bobo corrosif

«leurs gestes sont les mêmes, leur façon de se frotter les mains à l'idée du beau moment que nous allons partager, leurs yeux qui évaluent la joie que je suis censée ressentir à pénétrer dans leur 'nid douillet' où tout est agencé pour 'recevoir'.... je vais devenir, en l'espace d'une seconde, l'amie, la bienveillante, la délicate personne, tout ce que je ne désire pas être avec eux.»

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          Juliette est en bon chemin vers la cinquantaine, ce qui ne manque pas de faire naître, chez cette éternelle insatisfaite, maintes interrogations, dix mille remises en cause. Quoique. L'âge n'a sans doute que peu à faire là-dedans : Juliette a toujours douté plus que de raison. 


Car Juliette est le genre de fille à culpabiliser à s'en tordre les doigts d'aimer le Sancerre rouge, imaginant que son caviste la juge à chaque achat. Le genre de fille à donner rendez-vous dès potron-minet à son ex-mari depuis huit ans ("ce connard de mec !") - pomponnée, habillée, parfumée - dans le seul but de lui conter son rêve nocturne (une histoire bancale d'E.T. entremetteurs...) Le genre de fille à traiter intérieurement (intérieurement, toujours intérieurement avec Juliette) de pute une donzelle - "avec un faux Chanel" - qui n'a rien demandé mais cause un peu trop fort au téléphone. Le genre de fille à avoir envie de gifler son insolente ado qui se fiche de ses expressions ringardes et de sa manie - peu commune, certes - de mimer les canassons en pleine rue ("ça me détend"), mais qui va plutôt lui faire des poutous sur les pieds, attendrie à en chialer, une fois celle-ci endormie. Le genre de fille à dire toujours oui à tout et à tout le monde, à ses collègues, ses amies, aux péquins au supermarché qui veulent passer devant elle, à une opportuniste qui veut lui faire banquer injustement une location de vacances, bref : le genre de fille qui semble perpétuellement tout faire pour ne pas provoquer de vagues, pour pouvoir mieux se plaindre ensuite de se sentir transparente; qui donne l'impression de fuir en permanence le conflit. 

Qui donne l'impression seulement, car lorsqu'elle est en couple, quand son palpitant reprend le dessus, elle le kiffe, le conflit. Le provoque, même, pour mieux en rire ensuite (lorsqu'elle a trop bu et qu'elle a un clavier à portée de main également, oui, mais ceci ne compte pas vraiment). 


C'est ici que le roman de Nathalie Kuperman est très fort, outre la drôlerie des introspections sans fin de son héroïne névrosée. 

Cette fille, ce genre de fille ne se tenant à aucune décision, gauche et décalée H24, Bécassine des temps modernes, hypocondriaque patentée, pourrait devenir vite agaçante, malgré ses punchlines intérieures. 

Le lecteur pourrait être tenté, après trois chapitres, de faire comme les collègues de Juliette lorsque celle-ci essaie, près de la machine à café, de justifier à la fois son week-end de moule sous Prozac (tv, couette et tutti quanti) qu'elle a apprécié et le fait qu'elle s'en veut d'avoir aimé cela : lever sourcil et passer à autre chose. 

Irritant, ce personnage auto-centré qui n'a que "Je suis ce genre de fille" en bouche ! Touchante, oui, okay, mais bon... Je, Je, Je ! Pénible, enfin !

Mais non.

Car Nathalie Kuperman parvient à nous tenir par l'auto-dérision savoureuse de sa belle, en nous laissant subtilement aussi entrevoir un dénouement inattendu. La révolte ? La révolution ? Un Roméo qui déboule enfin ? Une tempête homérique qui éparpillerait façon puzzle ?

Le lecteur ne lâche pas, rit évidemment, se demande à quand le déclic, à quand l'implosion ? Entre-temps, des portraits acides, des situations, des malaises urbains vécus par chacun; des pensées coupables, communes à tous, qui transforment cette comédie en un bas-les-masques saignant, et donc jubilatoire.

Se rendant à un dîner chez des 'amis' qui la barbent ("on n'a quand même pas idée d'être aussi chiants"), laissons la voix secrète de Juliette s'exprimer :

«leurs gestes sont les mêmes, leur façon de se frotter les mains à l'idée du beau moment que nous allons partager, leurs yeux qui évaluent la joie que je suis censée ressentir à pénétrer dans leur 'nid douillet' où tout est agencé pour 'recevoir'.... je vais devenir, en l'espace d'une seconde, l'amie, la bienveillante, la délicate personne, tout ce que je ne désire pas être avec eux.» 

Deux coupettes et trois-quatre feuilles de vigne fourrées d'aubergines serviront de compensation à Juliette (ce qui, bien entendu, ne manquera pas de la re-plonger dans un océan de tourments existentiels. "Quelle faiblesse, quelle faiblesse...") 

Derrière l'identification (parfois) et la drôlerie (toujours), pointent le mal de vivre, la solitude. 

La seule décision à laquelle se tient cette anti-héroïne qui "sai(t) qu'(elle) n'(est) pas faite pour le bonheur" n'est-elle pas de respecter son mal-être, plutôt que de le nier, de l'assommer sous des masques sociaux sans intérêt ? Ne pas choisir, vu sous cet angle, n'est plus passivité mais devient acte de résistance face à la médiocrité du monde, un monde qui a perdu pour elle toute saveur. Un quasi doigt d'honneur. Si ligne directrice elle a, elle serait bien à chercher de ce côté-ci. 

Elle n'adopte pas un boa prénommé Gros-Câlin, la Juliette de Kuperman. Non. Elle préfère coucher ses doutes permanents sur papier. Et là, Nathalie Kuperman de se jouer des mots. Et là, le deuil, le rappel de ce que nous sommes tous - des enfants vieillis. Ne tenant debout que sur des fondations que nous n'avons pas choisies.  

Et là, le lecteur comprend qu'il a eu raison de ne pas faire comme les collègues de Juliette : de ne pas prendre ce genre de fille à la légère. 

Un très beau livre, aussi drôle que percutant. 

 

 - 'Je suis le genre de fille', Nathalie Kuperman, ed. Flammarion 

 

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