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Billet de blog 7 avr. 2022

'Écritures carnassières’, d’Ervé : ode à l’enfance. Solaire et dur

"L’ouvrage ne se déguste pas : il se dévore. Se bouffe. Si les écritures sont carnassières, leur lecture est compulsive. Sauvage."

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© F.L


    Les batraciens, cons comme leurs pattes, se laissent avoir à chaque fois. Une boulotte de laine rouge au bout d’une canne de fortune et les mêmes bestioles piégées cinq minutes auparavant de gober à nouveau l’appât surréaliste. Les gosses s’esclaffent autour de l’étang, observant les grenouilles débiles brasser l’air au dessus de la flotte, leurre en gueule, certains de les retrouver dans la même position absurde au prochain lancer. 


« Nos rires d’enfants étaient une clairière. »


Le pêcheur habile, depuis son radeau improvisé, y gagne auprès de son camarade Clément le surnom de Crapo (le premier d’une liste qui ne cessera jamais de s’allonger).
Réminiscence de l’enfance qui porte en elle-même un mystère : pourquoi la mémoire a-t-elle conservé ces instants anodins, pourquoi les a-t-elle gravés sur le disque dur, ceux-ci parmi les innombrables ? 
Clope au bec à un âge où l’on ne devrait pas connaître plus fort que le goût des Pierrot Gourmand ou des Mistral gagnant, Ervé - aka Crapo - venait souvent près de l’étang du parc, propriété de l’orphelinat. L’une de ses nombreuses ‘fugues’, comme il écrit. Ses larmes participaient au renouvellement des eaux, jeune créature lacustre, déjà mélancolique convaincu. Clément partirait bientôt, son père (car il en avait encore un, lui) de venir le sortir de l’institution. Son compagnon d’aventure envolé, Ervé d’interroger le jour même l’un des éducateurs : « Qu’est-ce que ça fait d’avoir un père ? » 
L’adulte n’avait pas vraiment su répondre. Le gamin avait regagné le dortoir en silence. Ses pleurs, ce soir-là, avaient mouillé son matelas. Ils n’avaient pu attendre d’être menés au royaume des anoures. 
Désormais quinquagénaire, le bitume devenu son quotidien et l’étang un lointain souvenir, Ervé guette la pluie pour pouvoir ouvrir les vannes, pour laisser sa tristesse se mêler aux eaux du ciel.

© F.L


« Ouvrir un à un les tiroirs des souvenirs pour laisser la plume s’épancher. Regarder en arrière, observer et essayer de comprendre le présent, ne pas vouloir enfanter de futur. Laisser venir comme le jour vient. Ne rien provoquer, ou si peu. Être, vivre sottement avec ce sentiment de liberté, mirage d’une existence à se chercher. N’être que le scribe extérieur de mon existence merdique, comme si je me regardais de loin. »
Ervé est SDF depuis presque toujours. Né sur le trottoir, dit-il. De sa génitrice, il tire un portrait terrible (le chapitre s’intitule ‘La petite boule puante’) mais le lecteur n’est pas choqué par la brutalité des mots. Plutôt par le fait que ceux-ci sont très certainement fidèles à la réalité. Tout, dans ‘Écritures carnassières’ (son premier livre), est ainsi : bouleversant mais sans misérabilisme; cru mais poétique; puissant mais fragile. Nerveux, mais désarmant de sincérité.

© F.L


L’ouvrage ne se déguste pas : il se dévore. Se bouffe.
Si les écritures sont carnassières, leur lecture est compulsive. Sauvage. 
Où se planquait-elle, cette plume irradiante qui renvoie chacun à ses propres peurs et démons (l’abandon, la solitude, la non-vie, le non-sens, le manque d’amour) mais aussi à la beauté des petits gestes, des regards signifiants, au charme des facondes argotiques qui ne sont souvent que le bouclier des grands sensibles ? 


Elle était là, sur un coin d’asphalte de la capitale, mûrissant intérieurement dans la caboche d’un clochard magnifique aux faux airs de Bukowski, ex mioche de la DDASS peut-être snobé hier encore par nous, les hamsters fous qui croyons encore à nos propres mensonges, à nos plans de carrière / idéaux en kit bien vendus, à un coin de rue : "non, je n’ai pas de monnaie !", "p’tain, on va pas donner tous les 20m. Paris ça devient vraiment la Cour des Miracles !"

© F.L

« On prête parfois à Oscar Wilde ces quelques mots : "Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles". Surtout celui qui a les yeux tellement bleus » note avec justesse Guy Birenbaum dans la préface qu’il signe. 


Car ‘Écritures carnassières’ n’est pas un simple témoignage (qui aurait sans doute été intéressant mais serait demeuré autocentré et sans ce souffle indéfinissable qui caractérise les véritables livres), le récit d’un parcours de vie cabossée, mais bien un morceau brut de littérature. 

Un voyage intime qui se fait miroir tendu et ébranle par l’acuité du regard fatigué du bourlingueur asocial, par la force des mots qui ne cherchent pas à impressionner (et impressionnent dès lors). Des mots expulsés avec rage mais dépourvus de violence, qui parviennent à faire resurgir sans artifice les sensations décuplées venues de ce territoire sacré qui se nomme Enfance. Un territoire supposément inviolable (hélas, en théorie seulement) qui irrigue, toujours et à jamais, la vie émotionnelle de chacun. 

© F.L

« J'ai marché les tempes brûlantes / Croyant étouffer sous mes pas / Les voies du passé qui nous hantent / Et reviennent sonner le glas / Et je me suis couchée sous l'arbre / Et c'était les mêmes odeurs / Et j'ai laissé couler mes pleurs / Mes pleurs » livrait une grande dame en noir. (‘Mon enfance’) 

« Mets-moi une gamelle à ras bord, il faudra la remplir à chaque seconde. D’aucuns pensent que l’alcool a foutu ma vie en l’air. Non. Il est ma compagne fidèle depuis plus de trente ans. Qu’elle va me tuer. Mais non, justement, elle me tuent en vie. Et le tabac aussi. Et puis merde ! Je ne veux pas mourir à jeun. Un chien se pose-t-il la question de sa fin proche ? Non. Il veut des caresses, de la tendresse, de l’attention. C’est tout moi. Et comme ma compagne est la solitude, il faut bien l’abreuver et la contenter. »  

L’alcool, le tabac, les drogues, le mépris et le saccage impardonnable de l’innocence, la faim et la brutalité de la rue, qui finit toujours par gagner (il le sait); son appétence pour la solitude autant que son besoin du regard des autres : bien sûr l’auteur ne met de voile sur aucune de ses impasses. Ne cache rien de sa nature auto-destructrice, de son inclination à systématiquement se dévaloriser. 

© F.L

« Pour tout cela et plus encor / Pour la solitude des rois / Le rire des têtes de morts / Le moyen de tourner la loi / Et qu'on ne me fasse point taire / Et que je chante pour ton bien / Dans ce monde où les muselières / Ne sont pas faites pour les chiens... » chantait Léo Ferré (‘Thank you Satan’).

© F.L

De son errance à Londres à ses rencontres d’une nuit autour du canal Saint-Martin, de ses éclats de rire dans les zincs du Xème à ses excès nocturnes douloureux le menant au poste, des maraudes aux coups de foudre qui durent cinq minutes montre en main, des coups de poing aux réconciliations silencieuses, les pas d’Ervé le mènent vers une destination depuis toujours par lui inconnue. Parfois le mot ‘liberté’ lui vient mais, il se reprend vite. Il n’est jamais dupe, même pas des belles illusions. La Jungle de Calais, aussi, où il a vu jusqu’où pouvait aller le rejet des bonnes gens.

Si sa radio, sa gratte et son stylo lui permettent de temporaires évasions quotidiennes, si son amour des rails et ses amitiés fidèles lui offrent des fugues bienvenues (vers la mer ou la montagne) et ses petits boulots quelques périodes éloignées de la manche, ce sont des visages féminins qui lui permettent d’affronter le chaos d’une existence bâtie sur l’insécurité.  


« Il est presque dix-huit heures et je n’ai rien écrit. À peine ai-je relu brouillons, fugaces jets et notes.
Un mal persistant me vrille le crâne. Une légère fièvre m’enveloppe. À quoi bon écrire ? Il pleuvine un peu. Assis sur la pierre je regarde le grand pin qui en a vu des vies passer. Comme j’envie sa sève persistante et centenaire, moi et mon éphémère sang. Je pense à mes deux poumons. Le rire cassé de l’une lorsque je la chatouille, les sourires timides de l’autre lorsque je lui demande ce qu’il y a. Le père absent que je suis a tatoué en lui tous des détails. Je pense à Elle aussi. Elle aurait dû être victoire de ma vie, j’en ai fait gâchis de la mienne. Et de la sienne par ricochet. Je m’en veux et elle le sait. Je pense. Ou j’aime à le penser. Comme pour m’exempter. »


 Elle, la mère de ses « deux poumons », ses deux enfants. Elles trois, les amours de sa vie. Elle qu’il a quittée presque par anticipation, par peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur. Elle qui frissonnera en découvrant cette incroyable déclaration, publique et pourtant incroyablement pudique.

« Souvent mon coeur pleure et se hait / Pour tout le mal que je t'ai fait / Puis je deviens sauvage et dure / Au souvenir de mes tortures » (´Profond’, Brigitte Fontaine

© F.L

Quant à ses filles, auxquelles il écrit à chacune une lettre et à qui il dédie son livre...

« Je pense à mes deux poumons. Mes filles. C’est pour elles que j’écris. Que je pose avec douleur mes mots. Je voudrais qu’elles sachent qui était leur Père. L’enfant insouciant et non aimé qu’il a été. Ce môme qui n’a pas connu une vie de famille et ne sait pas en construire une. Écrire. Leur écrire. Un écrit d’amour. »

© F.L

Le plus beau cadeau du monde, qu’elles comprendront un peu plus tard, en temps et en heure. Et le lecteur de simplement vouloir remercier Ervé du partage avec lui de cette magnifique leçon de vie, de lucidité, de ces étourdissantes lignes marquées du sceau de l’hyper-sensibilité. Révélation d’un style sans doute travaillé sans bruit par mille lectures les nuits (les jours) de veille. Aucune recherche de rédemption, encore moins de justification : se dire, déjà. Très peu en ont le courage. Et comme ici, le talent.

Les critiques sont déjà dithyrambiques, mais beaucoup insistent sur l’éclairage mis sur la réalité de la rue. Bien entendu, et tant mieux si ‘Écritures carnassières’ parvient à éveiller quelques consciences jusqu’ici indifférentes. Mais le premier livre d’Ervé peut aussi se lire comme une ode à l’enfance, aux enfances. Un cri protecteur, un hurlement venu des tripes à partir de sa chienne d’histoire pour rappeler à chacun l’immense fragilité des futurs adultes en construction qui impriment à vie les défaillances des parents, des éducateurs, des professeurs.

" Écritures carnassières " Ervé © Editions Maurice Nadeau Les lettres nouvelles

Probablement la ligne conductrice, l’idée phare qui secoue le plus dans la lecture de cet ouvrage aussi poétique que dénué de postures.

l’auteur Ervé © DR

Ervé est connu par certains sur Twitter pour ses interpellations et son humour corrosif sous le nom de Croisepattes (« Je dépose quelques œufs dans le nid de l’oiseau bleu »). Un réseau sur lequel il ne déteste pas faire son cabot. Mais, ici, lorsque la littérature surgit, Ervé le grand lecteur de faire preuve d’une modestie respectueuse, presque timide, plus que quiconque conscient du pouvoir des mots.
À ceux qui s’interrogent sur l’origine de ce pseudo, la réponse se trouve dans ces ‘Écritures carnassières’ aussi solaires que déchirantes. Et, bien entendu, il y est encore une fois question de rencontres improbables, de regards captés. D’urgence vitale comprise. Force démultipliée des perceptions à cause ou grâce à une sensibilité définitivement indomptable. 

Comment, avec Ervé, pourrait-il en être autrement ? 

Florence Fantini, dans la postface de l’ouvrage, évoque pertinemment l’impression laissée sur l’âme du lecteur après qu’il ait tourné la dernière page : « Une plume séduisante et sèche à la fois, élégante, sans rien qui pèse ou qui pose, toujours sur un fil. »

Un très beau premier livre dont, finalement, il est un peu vain de parler. Il faut le lire. Le ressentir. Vraiment.

— ‘Écritures carnassières’, d’Ervé, ed. Maurice Nadeau (préface de Guy Birenbaum, postface de Florence Fantini), collection ‘à vif’ 

* Écouter également la très belle chronique de Clara Dupont-Monod sur France Inter

 * le site du collectif Les Morts de la Rue, dans lequel Ervé s’implique beaucoup (« en interpellant la société, en honorant ces morts, nous agissons aussi pour les vivants »). 

                   — Deci-Delà

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