‘Mayotte, l’âme d’une île’:la France aux 1000 visages. L’île hippocampe en majesté

« ce livre sonne comme une réponse subtile et apaisante au brouhaha teigneux et permanent, un rappel pertinent et bienvenu. Oui, la France a mille visages »

'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron 'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron


   « Évoquer l’île est à chaque fois une invitation au voyage. On a beau l’avoir sillonnée des milliers de fois, on se surprend toujours à découvrir sous la quête de l’écriture des aspects que l’on n’a pas encore explorés, et on se prend à l’aimer davantage, à aimer ses non-dits, ses secrets bien gardés. Ses habitants ont un attachement viscéral à la terre. À la naissance on y enterre le placenta pour ne pas que les liens se rompent. Peuple de la mer, ses populations proviennent de partout, il suffit d’interroger les visages, les pratiques, les obsessions, les manies, les joies, les expressions du corps, le cœur à vif, la domestication du temps, le refus de la vitesse, les complexités qui demeurent parfois une énigme au voyageur qui passe. Quel est ce pays si attachant, si complexe, qui se débat dans la marche du monde ? Les gros titres le disent petit bout de France dans l’océan Indien. C’est l’Histoire qui l’y a entraînée. Mais il faut souffrir un peu de patience pour tenter de comprendre ce pays-non-pays de mon enfance. »

Des fameux masques de beauté mahorais (« mise en relief d’un visage qui dit bonjour à la vie ») à la préparation du festin du « matahiri » (la circoncision, rite de passage majeur dans la vie des garçons), des secrets de l’ylang-ylang (fleur symbole de l’île aux parfums) à la construction des pirogues à balancier des Walozi-pêcheurs, du banga émancipateur aux influences indiennes, africaines et arabes qui se conjuguent et s’affichent jusque dans les atours féminins et les danses et les chants : les mille et un secrets de Mayotte révélés dans ce magnifique ouvrage de photographies réalisées par Thierry Cron, commentées par Nassuf Djailani. Y voir un simple livre de voyage, un joli guide plaisant, serait cependant paresseux - voire insultant - tant les deux artistes à travers leurs regards croisés invitent en douceur mais sûrement le lecteur de l’hexagone à s’interroger, à penser contre lui-même parfois. En somme : à bousculer son auto-centrisme intellectuel. 

'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron 'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron

Alors que certaines tristes créatures médiatiques éructent ‘assimilation !’ tout le jour dans les micros ouverts, fouettent les bas instincts, jouent avec les chaînes de la xénophobie et entretiennent le feu de la discrimination, ce livre de Thierry Cron et de Nassuf Djailani sonne comme une réponse subtile et apaisante au brouhaha teigneux et permanent, un rappel pertinent et bienvenu. Oui, la France a mille visages et celui de Mayotte, de son Islam modéré (l’île n’a jamais connu de conflit religieux même si l’influence saoudienne, passant par les Comores, reste à surveiller), de ses langues ancestrales shimaoré et kibushi qui se marient sans drama au français officiel, n’est pas le moins inspirant.

'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron 'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron

Mayotte, l’âme d’une île’ est le premier livre d’art publié par la toute jeune maison Éditions des Autres, une plongée dans la mer azur de l’océan Indien, un focus sur une région ultrapériphérique de l’Union européenne certes singulière, souvent négligée mais pourtant membre à part entière de la communauté nationale. La ligne éditoriale des Éditions des Autres est claire et prometteuse; que ‘Mayotte, l’âme d’une île’ soit leur première publication n’est pas un hasard : « notre ambition est celle d’un exotisme vrai, contemporain, suivant le sens littéral du terme : cette envie de cultiver le goût de l’étranger. Le goût de l’Humain. A travers des œuvres artistiques portées par la sensibilité, la subjectivité et la liberté d’auteurs engagés, nous mettons en lumière les cultures singulières et souvent méconnues qui font la richesse de notre monde. Loin des clichés, cet exotisme stimule notre imaginaire et nos rêves avec une force poétique puissante, ancrée dans la réalité des Autres, et qui fait écho à la nôtre. » 

'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron 'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron

L’écrivain d’origine mahoraise Nassuf Djailani, à travers sa foisonnante œuvre théâtrale, poétique, romanesque n’a eu de cesse depuis plusieurs décennies de mettre en lumière les richesses naturelles, culturelles, humaines, de souligner, de creuser, de tantôt magnifier tantôt explorer les yeux grands ouverts les ambiguïtés, les contradictions, les rêves brisés mais aussi les éveillés qui donnent cette lumière si particulière, unique, de l’île, de la société mahoraise, du cent-unième département français, mais avant tout d’une terre ancestrale à la mémoire chargée, complexe, qui a refusé l’indépendance (qui l’aurait de fait placée sous l’autorité du gouvernement comorien) et choisi la France lors des référendums de 1974 et 1976. Une histoire si singulière qui explique peut-être le silence de certains mouvements simplificateurs actuels à son propos, de la même façon que les assimilateurs en chef l’ignorent (grand bien lui fasse). Trop unique en son genre, dans son métissage affirmé, dans son matriarcat qui le dispute à un certain conservatisme sociétal, dans sa RealPolitik assumée, dans son refus de ressembler aux autres. Rien n’est binaire ici, les caricaturistes-rois de l’époque en sont donc pour leurs frais. De sa plume érudite, Nassuf Djailani dessine par petites touches, parfois anecdotiques, parfois professorales, parfois poétiques ou ironiques (les succès relatifs du médecin-feuille) les traits d’une société secrète en équilibre permanent, inquiète de sauvegarder son patrimoine intemporel au milieu d’un monde qui rugit. Les problèmes d’immigration massive et les tensions avec sa grande voisine comorienne ne sont pas éludés, les portraits touchants de désormais âgées ‘chatouilleuses’, combattantes pour le maintien de l’île dans la communauté tricolore, et le lecteur de se sentir sot d’avoir ignoré si longtemps les tremblements intimes, les luttes déchirantes, de cette terre « coincée entre l’Afrique continentale et l’île de Madagascar, dans ce qui est communément appelé : le canal du Mozambique ». 

'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron 'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron

L’objectif de Thierry Cron, photographe publicitaire primé parcourant désormais le monde, s'attarde sur des mains abîmées par le travail aux champs, sur les yeux graves d’un pêcheur fatigué mais à la confiance gagnée, sur les sourires fiers des danseuses de m’biwi, s’élargit sur les incroyables panoramas marins et le résultat est une impressionnante cascade de clichés à couper le souffle. Les yeux écarquillés du photographe s’allient aux mots assurés de l’écrivain : l’âme de cette île « pays-non-pays » ne se laissera pas capturer entièrement mais pour sûr le lecteur rendu humble soudainement tournera les pages de ce très bel ouvrage avec une délicatesse inhabituelle, comme s’il redoutait par ses mouvements brusques de consommateur compulsif de chambouler l’harmonie de cette société révélée, de déranger ses délicats et fragiles secrets. 

 

- ‘Mayotte, l’âme d’une île’, Thierry Cron (photographies) & Nassuf Djailani (préface et textes), Éditions des Autres - 

 

 

‘Mayotte, l’âme d’une île’ est entre autres disponible à la librairie de la Maison Européenne de la Photographie (MEP), Paris 4

* article de Jeune Afrique également à consulter 

 

* Voir également ‘Naître ici, de Nassuf Djailani. Antidote poétique aux temps maussades’ 

'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron 'Mayotte, l'âme d'une île' © Thierry Cron

        — Deci-Delà — 

 

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