Affalé sans retenue sur son sofa, l'homme ventripotent au T-Shirt tâché fait peu de cas du proche qui le prend pour modèle. Tout occupé à contempler son portrait précédent. Cigarette dans une main, photographie dans l'autre, il paraît comme plongé au-dessus d'un miroir, son attention fixée sur des détails qui n'ont d'importance que pour lui. Avait-il pris la pose, chassé pour l'occasion sa nonchalance naturelle, retenu sa respiration et posé une main dissimulatrice sur le tissu sale juste avant le 'cheese' d'usage ? Quelle intention avait-il mis derrière, quel message (pour quel destinataire ?) voulait-il accoler à cette représentation-là de lui-même ? Était-elle drôle, cette posture-ci ? Rassurante, fière, officielle, grave ? Nous ne le saurons pas, nous ne la verrons jamais. Peu importe. On l'observe s'observant, masque baissé, décontraction extérieure mais tension interne visible dans le regard - comme à chaque fois que nous nous retrouvons confrontés à notre satanée image. Ironie suprême : c'est cette seconde photo, la regardante, et non la première, l'invisible, qui se retrouve dans un livre d'art.

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'Paranoid', de Jérôme Simon, publié aux éditions Innocences, est un ouvrage consacré aux Polaroid pris par des inconnus, regroupés pour l'occasion par ce chasseur de photos, collectionneur invétéré de ces témoignages du temps capturé.

Les modèles se regardent saisis sur pellicule et se laissent immortaliser une seconde fois le faisant, révélant sans en avoir conscience l’étrange deal passé implicitement avec le photographe : "je prends ton image, puis je te l’offre. Mais, pour ne pas être perdant, je prends une autre image de toi tandis que tu te contemples, que tu regardes la précédente monter, apparaître, se révéler, te révéler", comme le décrit Rémi Coignet, rédacteur en chef de la revue The Eyes.  

Bien avant le temps du numérique, des réseaux sociaux, des selfies compulsifs. Bien avant Kim Kardashian, les duck-faces et les smart-phones miroirs. Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent certes pas connaître mais qui resurgira à la mémoire des autres, de ceux qui se souviennent de la démocratisation du 'Pola', de son arrivée dans les foyers, de la magie ressentie de voir apparaître si vite désormais son reflet imprimé.

Le développement de l'image devenait quasi instantané (après quelques secondes excitantes d'attente) et le résultat devenait sujet de conversation.

La préhistoire du 'moi je'; le début de l'immédiateté. L'image au centre de la discussion. Parler de son image. Dès lors et à jamais.

La grand-mère impériale, dubitative, que l'on devine autoritaire; la vacancière en maillot visiblement très satisfaite de son effet; le pékinois mis en avant, comme si l'animal était membre majeur de la maisonnée; le jeune couple boudeur de l'Ohio (peut-être, pourquoi pas de l'Ohio ? Le lecteur-regardeur l'imagine) ou les fêtards hilares de l'Aveyron (pourquoi pas, de l'Aveyron ?) : les images vintage défilent, décors 70's-80's, société de consommation, vacances organisées, fêtes de famille et cotillons, sourires de circonstance, gravité assumée (prémonitoire ? Conscience floue mais bien présente d'un nouveau diktat en devenir ?) Mirror, mirror, on the wall : who's the fairest of them all ? Touches anodines d'une époque lointaine aux saveurs pop mais qui, mises bout à bout, semblent devenir chapitres d'un livre d'histoire oubliée.              

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Ce n'est certainement pas un hasard d'ailleurs si la librairie du Centre Pompidou a décidé de présenter 'Paranoid' en parallèle de l'exposition (jusqu'au 17 août 2017) consacrée à Walker Evans, 'photographe de l'Amérique profonde', passionné par l'art vernaculaire.  

"On ne voit que ce que l'on regarde". La réflexion de Merleau-Ponty figure en exergue de 'Paranoid'. Ce qui ne surprendra pas.

Pour cela aussi que Jérôme Simon a pris le parti de présenter également le dos noir des Polaroid. Comme pour rappeler, à l'époque du numérique où chaque cliché est transformable, améliorable, 'filtrable', sélectionnable, jetable sans sourciller, remplaçable sans difficulté, que chacun de ces clichés était un vrai objet en soi, en trois dimensions, résultat d'un processus chimique complexe (chimie contenue justement avant développement dans le dos du Pola). Cette complexité cachée aujourd'hui - tout se devant de paraître simple et fluide - alors que chaque néophyte la percevait alors, même sans la décrypter, ce qui ajoutait encore valeur à l'objet aux bordures blanches si caractéristiques.

Un autre temps, décidément.

Un beau livre de collectionneur, donc, qui possède plusieurs portes, selon que l'on s'intéresse à l'Art Brut, à la psychanalyse, à la technique photographique, à l'abstraction picturale ou même à l'approche artistique de Marcel Duchamp

Un bel objet, une belle présentation de moments suspendus, d'inconnus familiers, qui bien sûr ne peut se feuilleter qu'avec une pointe de nostalgie. Voire de mélancolie.  

 

- 'Paranoid',  de Jérôme Simon, ed. Innocences (post-face de Rémi Coignet)    

 

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[Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà, ed. du Net et de 'Pierre Guerot & I', ed. H&O, en collaboration avec Pierre Guerot

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