'Le retour de Gustav Flötberg', de Catherine Vigourt : un roman jubilatoire

"- Bah merde, c'est farce ! - En effet."

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                    Chambre 277 de l'Hotel du Louvre, Paris. Deux homonymes presque parfaits, un réveil vaporeux : "il ne savait pas qu'il était connu". Et c'est ici que tout va commencer.

Nancy Erocratos, agent littéraire accomplie ("deux cents kiloeuros annuels, un appart à New York, un studio à Venise, un fils en pleine santé. Un corps convenable, ménopause propre, libido active"), se consacre exclusivement à la carrière de Gustav Flötberg depuis quinze ans. L'auteur islandais mondialement fêté ("bourré de followers sur les deux comptes" - pour dire... - "trois adaptations à succès, deux projets avancés dont un story-board déjà printé") peut s'appuyer sur l'entregent de cette professionnelle dévouée et pour soulager son quotidien, et pour entretenir son statut d'écrivain bankable. Ses polars haletants, ses contemporains accrocs au mouvement sans temps mort se les arrachent dans toutes les langues, ne pouvant les lâcher avant la fin même s'ils...n'en retiennent jamais grand chose. De la soupe, en somme, diront certains. Oui mais : une soupe de virtuose, épicée juste ce qu'il faut. En tout cas, suffisamment pour l'écouler au-delà de toute frontière, la soupe. Si le monde n'est qu'une branloire pérenne - comme disait l'autre - le tandem Gustav Flötberg-Nancy Erocratos semble y avoir trouvé bon pied. 

Mais, un accident cérébral déstabilise bientôt cet équilibre devenu par trop rassurant.

Chambre 277 de l'Hotel du Louvre, Paris. Deux homonymes presque parfaits, un réveil vaporeux : "il ne savait pas qu'il était connu". Et c'est ici que tout commence. Car ce n'est point Gustav Flötberg l'auteur à succès qui ouvre les yeux, mais bien le géant de la littérature Gustave Flaubert, mort officiellement ('officiellement' car plus rien n'est certain) en 1880 ! Arraché à sa fameuse et formatrice descente du Nil en compagnie de son cher Maxime Du Camp, le bougre a 30 ans, se retrouve dans le corps d'un quinquagénaire qui ne s'est guère donné la peine de soigner la breloque et ne peut encore affirmer "Mme Bovary c'est moi !" puisqu'il ne l'écrira que dans cinq ans. Encore moins, d'ailleurs, "Gustav Flötberg c'est moi !" car il ne connaît pouic du gazier à la mode qui désormais héberge son esprit, même si donner le change il doit. 

- Bah merde, c'est farce !

En effet. 

Dénouer les fils improbables ayant mené à cet imbroglio spatio-temporel : décoiffer la girafe en somme, sans certitude d'y voir bientôt plus clair. 

 

D'une plume alerte et érudite, Catherine Vigourt s'en donne à cœur joie, brouille les pistes, nous enchante d'expressions du XIXème percutant celles, plus triviales mais d'autant plus drôles, du XXIème. Nancy Erocratos ne reconnaît plus son Gus qui se pique subito de parler français. Flaubert s'agace de tomber sur une Louise Colet bis, pot-de-colle passé à la postérité, et lutte contre lui-même pour ne pas s'enquérir de son destin, de son œuvre, de sa vie et de sa mort via ce web omniprésent. La troublante femme de chambre Ouleymatou et le zélé garçon d'étage Joseph entrent dans la danse à leur tour. Et cette compagnie finirait presque par rendre ce nouveau - bien qu'inexplicable - quotidien dans un siècle étranger vivable à Flaubert si un certain Maxime Du Camp, censé avoir passé l'arme à gauche à Baden-Baden en 1894, ne surgissait pas flamberge au vent. 

Catherine Vigourt entraîne le lecteur d'une main tonique et assurée dans cette aventure loufoque. Sa maîtrise du monstre littéraire est évidente mais pas pesante. Et si la forme est légère, la truculence omniprésente (Flaubert oblige, "bander, tout est là !"), les interrogations sur notre temps ("On le trouvait bizarre, campé ainsi devant les gens : il faut toujours en ce siècle se rendre quelque part") côtoient celles sur l'écriture ("Tu es repu, tu n’as faim de rien, comment nourrirais-tu les autres ?") Sur ce qui différencie la littérature de la soupe marketée mais également sur les liens mouvants qui relient les personnages (les gens). Cette analyse en creux achève de rendre cet ouvrage, savoureux par son style, réellement pertinent et en fait une excellente surprise littéraire. 

Pour un peu, on se (re)plongerait dans l'œuvre flauberienne pour tenter d'y détecter un clin d'œil bien caché à Gustav Flötberg, à la chambre 277 de l'Hotel du Louvre. Voire à Catherine Vigourt elle-même. 

 

 

- 'Le retour de Gustav Flötberg',  Catherine Vigourt, éditions Gallimard 

 

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