‘Une boîte de nuit à Calcutta’, de Makenzy Orcel & Nicolas Idier : frères de plume

« Pour ma part, je préfère celui qui plonge le nez de son lecteur dans la plaie à celui qui se donne pour mission de l’éduquer, ou l’amuser. »

« Pour ma part, je préfère celui qui plonge le nez de son lecteur dans la plaie à celui qui se donne pour mission de l’éduquer, ou l’amuser. » 

Voilà qui donne le ton.


Deux écrivains : Nicolas IdierLa musique des pierres’, ‘Shanghai’), auteur érudit, sinologue, cumulant les postes à responsabilité en Chine, en Inde, à Angoulême; Makenzy Orcel (‘Les Immortelles’, ‘Maître-Minuit’), figure majeure de la littérature haïtienne, intense, imprévisible, Colère et Poésie réunies. Deux globe-trotters invétérés, par obligation professionnelle, oui, mais aussi sans doute guidés chacun par le besoin impérieux d’embrasser les soubresauts perpétuels du monde, de les ressentir intimement, les transmuer. Ils se retrouvent - pour une fois statiques au même endroit - dans une discothèque bondée de l’ancienne capitale indienne. Mais la foule électrisée, la musique criarde, l’ambiance festive empêchent ce soir-là l’échange attendu. Qu’à cela ne tienne ! Ce qu’ils ne se sont pas dit cette nuit-ci, ils se l’écriront demain. L’idée d’un livre commun, basé sur la correspondance à venir. Une œuvre épistolaire (par courrier électronique, plus pratique aujourd’hui même si moins poétique, certes, que la lettre papier) qui ne cachera rien de leurs doutes, leurs démons; leurs interrogations sur l’écriture, sur ce qui les pousse à créer, à raconter. La littérature, leurs influences. La folie de l’homme, les injustices subies par les peuples; les bonheurs inattendus de la vie qui permettent de tenir, de se fixer un but quand à force de marcher au bord du gouffre (car on ne joue pas avec les mots impunément), la tentation de se laisser choir (re)surgit. Et puis le sourire des enfants; les leurs ou ceux du bout de la Terre. La force des femmes; les aimées, les mères avec lesquelles on ne s’entend pas ou celles qui vont bientôt partir, les putes, les divas...toutes les autres. Peintures sans niaiserie (ce qui est rare). 

En somme, raconter à travers cette correspondance sans filet tout ce qui les unit, leur vérité, à coups de pinceau irréguliers.


« La plaie, la blessure, est une ouverture, et la littérature permet de traverser la blessure, ses propres blessures. La fiction dit toujours plus que la vérité. » 


Avec sincérité et toujours pudeur, les deux hommes se répondent à distance. Se livrent, se découvrent. Ils se supportent élégamment, lorsque l’un des deux vacille. Tantôt avec un conte (que feriez-vous si vous vous réveilliez avec une petite bouche trop bavarde, un tantinet dominatrice, sur la paume ?), tantôt une confidence. Un texte poétique (« mer en cavale dans mon sang / regards allés vers quoi encore / d’où ne venait qu’un néant / à remplir d’illusions de secours »), un autre plus personnel, sur une cicatrice brûlante, jamais guérie, et parfois même à nouveau franchement purulente. Ainsi Nicolas Idier, sur la mort de son père :

« Il y aura eu des blessures inguérissables, de celles qui restent toujours un peu sensibles même si la peau s’est remise dessus et que la vie a passé. Des trahisons aussi, discrètes, malignes, sans grandes conséquences mais qui, accumulées les unes aux autres, ajoutées, empilées, emmêlées au reste, enfouies sous d’autres sourires, d’autres gestes, d’autres paroles finissent par prendre la forme d’une grande montagne d’ordures comme on en trouve en périphérie des grandes villes jusqu’au jour où la montagne tremble et s’effondre. La mort. Quand on meurt, on ne peut plus rien dire. »

Et puis de but en blanc, comme pour éloigner les Loas, des scènes qui font sourire, sur le milieu germanopratin ou sur celui des médias.


« Il y a deux jours j’ai partagé un plateau radio avec un écrivain très connu, prix Goncourt. Chacun devait parler de son nouveau livre. Le journaliste faisait son show ! Une paresse intellectuelle...! Pour l’auteur primé des questions complètement incompréhensibles (si on comprend rien, c’est que c’est intelligent). Pour moi, d’entrée de jeu, comment va Haïti depuis le tremblement de terre ? Je ne sais plus ce que j’ai répondu (mais qu’est-ce qu’on peut répondre à ça), mais je me rappelle que je luttais contre moi-même pour ne pas m’énerver. De toute façon, je n’avais pas grand-chose à dire, j’avais déjà tout mis dans mon livre. N’est-ce pas pour ça qu’on écrit, tuer le silence en nous, ou faire silence autour de nous ? Contre l’oubli ? J’avais envie de quitter ce studio en courant. C’est quoi ce jeu infantile consistant à répondre à un tas de questions dès qu’on publie un truc ? La littérature est un acte manqué, un lapsus. Mais il y en a qui aiment bien, en font une passion : répondre à toutes les questions comme un coupable. Cet auteur par exemple, ça se voyait qu’il maîtrisait l’affaire. C’était à la fois déroutant et drôle de voir comment il arrivait sans peine, par des phrases soutenues et pesées, sans une once d’hésitation et d’incertitude, à parler de son livre, comme s’il avait préparé ce moment toute sa vie, il ne fallait pas que son livre soit plus brillant que lui. »


À son image, Makenzy Orcel y est indifférent. Les inimitiés que pourraient faire naître ses confidences désormais publiées, il s’en contrefiche. Car s’il n’oubliait pas ses futurs lecteurs, il ne pourrait pas écrire. Du moins, écrire sans tricher; écrire vraiment. S’agacer du passage obligé de la promotion (l’auteur se métamorphosant en « une sorte de toupie dans la main d’un enfant perturbé »), révéler ses frayeurs de petit garçon (« mon éditrice ne m’aime pas »), ses insécurités sociales : nul sujet n’est tabou. 

De même pour Nicolas Idier, qui de ses séjours en Chine et en Inde n’a pas retenu que les brillants auteurs :

« Jour après jour, je me sens plus politique, et j’ai une conception de la littérature qui le devient aussi. J’ai vu trop de misère ces derniers temps pour ne pas ressentir l’insurrection grandir en moi, comme si une petite armée intérieure (celle de la mauvaise conscience) avait percé le front et pilonné les tranchées de mon cœur (les tranchées de la bonne conscience). »

Comment pourrait-elle ne pas être politique, désormais, la littérature ? D’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas Makenzy Orcel avec son ‘Maître-Minuit qui le contredira. 

‘Une boîte de nuit à Calcutta’ est ainsi : difficilement résumable, rythmé par l’inspiration, les maux, les joies des deux écrivains, les attentions de l’un envers l’autre. Intime, donc, mais empli de réflexions pertinentes, universelles, nées justement de la solidité de leur relation (la parole libérée, la confiance) et de leurs expériences vécues. 

« Les enfants (...) ne sauront bientôt plus ce qu’est un livre, ni la vie privée. Ce sont les deux cibles nouvelles des conquérants actuels : en finir avec le livre (ou le réduire à des produits d’hyper-marketing, type ‘Cinquante nuances de Grey’), rendre la vie de tout le monde transparente et accessible possible (...) Le lien entre le livre et la vie privée est la construction d’une mémoire que l’on peut tenir cachée. »


Au fil des chapitres, le lien se solidifie, l’amitié se mue en fraternité, de pensées en anecdotes, de souvenirs en création de nouvelles inspirées. Et, avant que le lecteur ne se sente gêné, ne se demande tout de même si sa présence ne relève pas de l’intrusion, il est déjà trop tard. L’évocation passionnée de Jean-Claude Charles, de son concept de l’enracinerrance, le récit du chauffeur de rickshaw pris d’une passion qui s’ignore encore pour une femme perdue; l’apparition du sphinx Sollers au milieu de tout, au milieu de rien, œil laser et pétillant; une soirée arrosée chez la bouillonnante Pia Petersen avant une digression savante sur un dénommé Kang Youwei; puis cette petite bouche intenable, pleine de coke, s’acharnant sans permission sur la culotte d’une jolie juriste, cet auteur bruyant et noctambule qui emmerde ses voisins du côté de Vincennes ou encore la vision de dévots venus chercher la rédemption de l’âme dans les eaux du Gange : il est trop tard ! Le lecteur est déjà entraîné. Ne lui manque plus qu’une bouteille de Barbancourt à portée de main. 

Il se trouve, lui aussi, installé dans 'Une boîte de nuit à Calcutta'. 

 



- ‘Une boîte de nuit à Calcutta’, de Nicolas Idier & Makenzy Orcel, éditions Robert Laffont

 

hipstamaticphoto-578587137-762094

 

                            - feuilles volantes

  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.