‘Dans les bagnes du tsar’, d’H. Leivick. Dernier arrêt avant les abîmes

"Car si l’individu garde toujours en lui une part d’humanité, il n’en va pas de même des systèmes politiques sans contrôle."

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       Une plongée dans d’effroyables ténèbres (« une inqualifiable nuit ») ouvre le récit. Pour avoir ôté les fers entravant ses pieds, le prisonnier est envoyé au cachot. Combien de jours, combien de nuits ? Nul ne le sait, et certainement pas l’activiste puni. Le temps n’a de toute façon plus d’importance ici. Son abolition est une arme utilisée pour briser les dernières velléités de résistance.

« Je ne savais pas qu’il existait au monde une telle densité de ténèbres. J’ai le sentiment qu’elles percent ma vue, qu’elles s’infiltrent dans mon corps. Elles sont acérées, gluantes, du plomb fondu. Elles me lacèrent le torse et la tête. Elles me glacent, me pétrifient. Je me cogne le visage à cette noirceur et me retourne aussitôt, reste couché sur le dos à demi-évanoui. Non pas à cause de la chute ou du froid mais à cause de la puanteur qui m’étouffe et qui remplit cette sorte de tombe. »

Réduit à lui-même, livré aux doutes qui torturent, à son impuissance d’enchainé, aux souvenirs à vif (son père furieux de le voir abandonner ses études talmudiques, son père statique au procès; sa très chère mère, dévastée, le couvant du regard une dernière fois, lui le jeune poète d’à peine dix-huit ans), le prisonnier se statufie dans le noir intégral, couché sur le sol poisseux de l’oubliette, puis se redresse, se force à bouger ce corps même plus visible, comprenant que la lutte contre la folie, contre l’engourdissement et de ses membres et de son esprit seront désormais les combats permanents de sa nouvelle vie (sans évoquer ceux contre le scorbut et autres gales). Un droit commun vient bientôt le rejoindre. Seul le bruit des entraves métalliques résonne, ils ne se verront jamais. L’entente entre les deux catégories de forçats hantant les prisons de Nicolas II n’est pas évidente : les droit commun dénonçant le mépris des prisonniers politiques, les politiques soulignant la brutalité, l’individualisme des droit commun. Il faudra bien pourtant s’entendre avec ce féminicide qui lorsqu’il se décide à parler ne cherche qu’à provoquer; se serrer contre lui pour ne pas mourrir de froid. Tenter de le comprendre, utiliser le verbe pour demeurer humain sinon : à quoi bon encore avoir des idéaux, rêver de révolution, de changer le monde ? 

« Une créature qui ne se voit pas elle-même, qui est assise, lovée dans un coin, enveloppée de la capote d’un assassin, incapable de faire jaillir la lumière. Qui en est capable ? Seul Dieu qui a dit "que la lumière soit" et la lumière fut. Lui en est capable. Comment y est-il parvenu ? Par une phrase. Par le verbe. Par le verbe ? Tu peux très bien user de la même parole. Tu es une créature qui ne se voit pas elle-même, mais la parole tu la possèdes. Tu tentes même d’atteindre quelque chose par la parole. Tes lèvres murmurent tant de mots. Parfois ils se transforment en chant. Tu appelles ça poésie. Des formes se révèlent à toi à travers ces paroles. Qu’est-ce que tu entends par là ? Qu’est-ce que tu vises ? Personne ne te le demande. C’est toi seul qui l’exiges de toi. Tu n’es pas croyant ? Pourtant si, tu es croyant. Tu ne crois pas en Dieu ? Et pourtant tu crois. Tu ne peux pas te raconter d’histoires. Alors essaie de dire que la lumière soit. Crois que cela se produira et cela se produira effectivement. » 

Cet épisode du cachot, qui lance le récit, est central car il donne les clés de ‘Dans les bagnes du tsar’, texte mémoriel magistral écrit en 1958, sur la fin de sa vie, par le grand écrivain russe de langue yiddish H. Leivick (brillamment traduit par Rachel Ertel et publié pour la première fois aux éditions L’Antilope). Ténèbres et lumières (fussent-elles d’un éclat infime), recherche imperturbable de l’humanité en chacun (soldats, compagnons de cellule, gardiens) et références quasi mystiques à sa culture juive (traversée des steppes menant à la Léna vécue comme la sortie d’Egypte, apparition du prophète Elie via un vieil homme serviable; incroyant peut-être mais d’une incroyance d’autant plus fidèle à ses origines que le futur auteur du ‘Golem’ perçoit l’approche de tempêtes dévastatrices, bientôt). 

H. Leivick, né en 1888 dans une misérable bourgade juive de Biélorussie, renonce assez tôt à la pratique religieuse de ses ancêtres mais "remplace les prières rituelles par sa poésie, vécue comme une sorte de sacerdoce. Écho, guide spirituel et moral", il est reconnu comme l’un des plus grands représentants de la littérature yiddish. À seize ans, il devient militant du Bund (le Parti socialiste juif) mais est arrêté en 1906. Il est condamné à six ans de travaux forcés dans les bagnes du tsar puis à l’exil perpétuel au fin fond de la Sibérie. ‘Dans les bagnes du tsar’ est un témoignage bouleversant de cette période de sa vie (de 1906 à 1912), un testament littéraire mais surtout un avertissement aux générations futures.

Une sorte de dernière halte avant les abîmes du XXème siècle : le Nazisme et le Stalinisme.

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La Russie, lorsque le jeune H. Leivick est jugé, est en pleine ébullition. La révolution de 1905 a échoué et les mécontentements sociaux sévèrement réprimés par l’armée impériale (Dimanche Rouge de janvier 1905). Police politique de Nicolas II et oppositions (socialistes, révolutionnaires, anarchistes, libérales ou/et démocrates) se radicalisent de concert. Les Juifs subissent depuis plusieurs siècles des lois d’exclusion en Russie, tels les quotas à l’université, l’interdiction d’habiter les grandes villes, la relégation en ‘zone de résidence’. Sans parler des pogroms épisodiques, sinistres répétitions avant les purges staliniennes (au nom d’un athéisme d’Etat poussé à l’extrême) et bien sûr avant la Shoah par les Nazis (quant au système carcéral du régime, camps sibériens inclus, il ne sera pas aboli par les Bolchéviques mais plutôt démultiplié et affermi). Ce contexte pré-révolutionnaire (1917 approche) explique la férocité des sentences (bagne et Sibérie pour la simple distribution de tracts), tout comme celle de la répression par un pouvoir aux abois. 

Le jeune prisonnier et ses compagnons de cellule résistent au bagne, aux différentes prisons, aux maladies du corps et de l’esprit; ils survivent à la traversée à pied des steppes, étendues infinies, en direction de la Sibérie, vers les villages-prisons bientôt recouverts par la neige, balayés sous peu par des vents polaires. Leivick, Elick, Chapiro et la délicate (et forte pourtant) Slava combattent avec le langage, avec la confrontation des idées (même à partir d’un rien. À partir de quoi d’autre ? Ils n’ont plus rien); avec la défense de leurs idéaux, même si ceux-ci chancellent et perdent peu à peu en radicalité. Ainsi, comment croire à la construction d’une société égalitaire lorsque certains camarades se jettent sur un bout de saucisson tels des fauves, sans même songer à le partager, oubliant tous leurs beaux discours théoriques ? Comment croire en l’homme quand sa nature intrinsèque semble le pousser toujours au final vers son intérêt particulier ? Les querelles, dans un autre cadre picrocholines, dans les geôles surchargées révèlent sans pitié les âmes.

« Tu es soumis à ton sort, à ta chance, au hasard et, comme dans toute panique collective, la loi de la jungle règne, le plus fort l’emporte. Parfois la douleur monte en toi quand tu vois que même les politiques n’échappent pas à cette loi dans les moments de chaos et agissent telle une meute. Souvent tu te surprends toi-même à agir de la sorte et tu en as honte. Tu te jures d’être scrupuleux, de te surveiller. Parce que, après chaque bousculade, que tu t’empares d’un châlit ou non, il te reste une sorte de dégoût. Il vaut mieux dans ces conditions te soumette au sort. Ce que le sort, calme et muet, décide pour toi, accepte-le. »

Pourtant, le regard bienveillant d’un soldat, une orange offerte par un médecin courageux, de petits gestes anodins ailleurs mais ici essentiels et, l’espoir renaît. Et la poésie bien entendu, même en Enfer, les écrits dissimulés pendant les fouilles avec la complicité des autres condamnés. ‘Dans les bagnes du tsar’ est ainsi : oscillant sans cesse entre la description sans fard du processus de déshumanisation d’un système et entre la foi viscérale en l’être humain. La fraternité nous sauvera ou il en sera fini de nous tous.

H. Leivick parviendra en 1913 à s’évader du village sibérien dans lequel il était confiné à vie. Il rejoindra les Etats-Unis - New-York plus précisément - où il finira son chemin et d’où il produira son œuvre. Les éditions de l’Antilope ont été plus qu’inspirées en publiant ce récit formidable, subtil, riche, à la fois sombre mais aussi incroyablement lumineux. Parler de chef-d’œuvre pour ce témoignage unique n’est pas exagéré. Un chef-d’œuvre qui sonne comme un rappel, une sévère mise en garde. Car si l’individu garde toujours en lui une part d’humanité, il n’en va pas de même des systèmes politiques sans contrôle. L’Histoire nous l’a déjà démontré. Mais, les hommes ont-ils seulement encore envie d’avoir une mémoire ? Espérons.

 

- ‘Dans les bagnes du tsar’, d’H. Leivick. Éditions de l’Antilope

 

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Feuilles Volantes — 

 

 

 

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