‘La Nuit des Rois’ : force du Verbe & du crépuscule. Philippe Lacôte, griot inspiré

La nuit des Mots, du griot retrouvé, la nuit du sacrifice expiatoire, le temps revenu du bouc-émissaire enchanteur

Bakary Koné dans 'La Nuit des Rois' Bakary Koné dans 'La Nuit des Rois'

     « Tu ne le vois pas mais, ça a commencé. C’est un combat d’initiés. »

  Gestes déstructurés (sublime tableau, charismatique Laetitia Ky), mystérieuses incantations silencieuses venues de la nuit des temps, deux souverains-magiciens s’affrontent devant leurs troupes, depuis des promontoires opposés.  

    « Pendant des années, on n’entend pas parler des Romans et puis, d’un seul coup... la MACA leur appartient. Ils doivent faire couler le sang. »

  Le militaire en charge de la MACA (prison ivoirienne surpeuplée à la sinistre réputation) et ses hommes se terrent, réduits pour une nuit au rôle de spectateurs impuissants. 

« La seule prison au monde gouvernée par un détenu ! » soupire, mi-blasé mi-apeuré, le maton en chef. "Laissons-les s'entretuer", ose une gardienne. À tour de rôle, ils se relaient devant une petite ouverture creusée dans le mur; inquiets de la suite, fascinés.

 « Les mots qui sortiront de sa bouche auront quelle couleur ? Espoir ou tristesse ? Amers ou sucrés ? » Peu importe mais, ils sortiront ! Ils sortiront cette nuit de la bouche du nouveau prisonnier, Roman désigné. Conteur obligé.

- Je ne sais pas raconter.

- Il croit qu’il a le choix !  

'La nuit des Rois', de Philippe Lacôte 'La nuit des Rois', de Philippe Lacôte

Ils se déploieront, s’envoleront, transporteront les hommes agglutinés ici dans ces ténèbres poisseuses, tous ces Microbes, voleurs, tueurs, violeurs, innocents, opposants politiques mêlés, en âge, parfois rendus fous par la promiscuité et l’absence de lumière, oubliés du monde, valets et maîtres, masse violente, désespérée (sensuelle aussi), vers les temps ancestraux des rois et des reines fratricides, des totems et des sorciers. Ainsi en a décidé Barbe Noire (impressionnant Steve Tientcheu en dangôro faussement placide, repéré dans ‘Les Misérables’ de Ladj Ly), véritable empereur des geôles. La lune sera rouge, cette nuit : le Verbe doit triompher ! Et au petit jour, le crochet de boucher surplombant l’escalier devra être occupé. Telle est la loi de la MACA.

« Tu as la tête de quelqu’un qui doit être condamné. C’est mon sentiment. Je veux faire couler le sang une dernière fois » lance en guise de seule explication, bouteilles d’oxygène à portée de main, le patibulaire Barbe Noire, lui aussi condamné par la loi impitoyable de la MACA (le roi de la prison doit se suicider lorsqu’il est empêché par la maladie) au jeune Roman terrifié (émouvant Bakary Koné en pickpocket intronisé griot de force, son premier rôle). À peine précipité dans ce monde de testostérone archi-codé et déjà nommé prince mais, « prince sans royaume », prince éphémère qui ne pourra briller qu’une nuit, celle de la lune rouge. La nuit des Mots, du griot retrouvé, la nuit du sacrifice expiatoire, le temps revenu du bouc-émissaire enchanteur.

Tandis que les hommes se soulagent avec Sexy, homme-femme travesti qui survit en offrant ses charmes, les ambitions s’aiguisent pour la succession de Barbe Noire, qui s’affaiblit. Une gorge est tranchée, un serpent envoyé à l’assaut, un demi fou chuchote dans un coin (irremplaçable Denis Lavant, impeccable, toujours là où on ne l’attend pas). Les hommes-danse se déhanchent, rythmes tribaux en tête : le corps viril, ce dernier outil disponible. Une femme albinos pointe son doigt accusateur au son d’un tambour, un éléphant charge, un collier de feu met fin à l’histoire de Zama King, le fils du griot aveugle qui connaissait le langage des chevaux, Zama King le légendaire chef des Microbes (ces jeunes défavorisés ultra-violents, politiquement utilisés lors de la crise post-électorale 2010-2011 en Côte d’Ivoire). Tension maximale, permanente, esthétisme africain, crépusculaire, à couper le souffle. 

Roman grimpe sur le tréteau, gorge nouée : la lune rouge est là. Son histoire sans fin doit commencer. 

« Si Dieu dit que je suis Roman, celui qui doit vous raconter des histoires toute la nuit, alors je serai Roman. Si Dieu dit oui, alors personne ne peut dire non. »

Laetitia Ky dans ' La Nuit des Rois' Laetitia Ky dans ' La Nuit des Rois'

Les prisonniers muscles tendus, torses bombés, l’encerclent comme un seul homme, sueur dégoulinant, regards fixes, carnassiers. La charge homo-érotique (pudeur de gazelle de nombreuses critiques, jusqu’à présent, qui ignorent cette zone grise) est aussi intense qu’inquiétante : la foule se fait personnage unique autour du visage angélique de Bakary KonéSexy passe une tête, elle ne connaît que trop bien la puissance et l’immunité possédées par ce personnage-là. Le Verbe devra vaincre, le récit permettre l’évasion, même temporaire. Rite immuable dont la chute n’a que peu de chance d’être modifiée. 

Roman invoque l’imaginaire commun, convoque les mythes bibliques et les sorts du continent noir, les détenus de mimer alors les mots prononcés, gestuelle théâtrale improvisée. L’immersion oppressante dans la plus grande prison du pays devient soudain porte ouverte vers mille chemins oubliés. 

LA NUIT DES ROIS Bande Annonce VF (2021) © Bande Annonce Film

Philippe Lacôte, réalisateur franco-ivoirien (‘Run’) a connu la MACA pour y avoir, enfant, visité sa mère emprisonnée un an, co-fondatrice du Front populaire ivoirien, parti d’opposition de l’ère Houphouët-Boigny. Son film, intensément poétique, n’en est pas moins une réflexion sur les jeux de pouvoir, d’influence et de survie, dépassant la période de la chute de Laurent Gbagbo. Métaphore politique d’autant plus hypnotisante et choc qu’elle s’appuie sur une photographie ultra-maîtrisée, certaines scènes ressemblant véritablement à des peintures (la lune rouge derrière les barreaux, Roman accolé au mur de la prison, la reine-magicienne silhouette en transe,...) Derrière l’évocation de Zama King (le ‘Scorpion enragé’), des Microbes et du quartier Sans-Loi d’Abidjan, ‘La Nuit des Rois’ interroge par ricochets la situation et le devenir de la jeunesse ivoirienne défavorisée, livrée à elle-même ou aux mains de politiciens manipulateurs habiles (qui n’est pas sans rappeler la situation haïtienne, au passage). La force et la sensualité de ce film hommage à l’imaginaire ivoirien, au « réalisme magique », laissera le spectateur français qui aura eu l’heureuse idée de tenter cette expérience sans voix, comme ébranlé par la richesse culturelle et visuelle exposée ici dans un cadre qui pourtant ne semblait pas s’y prêter (la prison), par la maîtrise totale mais néanmoins toujours aussi mystérieuse du récit par le griot, ce magicien hors du temps aux yeux doublement ouverts, et sur le monde visible et sur celui invisible qui mélange les époques, relie les destinées.

« Si tu veux avoir une chance de survivre, ne finis jamais ton histoire. N’oublie pas, Roman : continue jusqu’au matin. » Survivre par le Verbe. Ou périr à cause de sa mauvaise utilisation.

Steve Tientcheu dans 'La Nuit des Rois' Steve Tientcheu dans 'La Nuit des Rois'

 Filmer les mots, leurs effets sur les esprits : tel est bien le sujet de ce film, de ce conte sanglant et poétique, qui transpose, perpétue, magnifie la tradition orale africaine. Le film a déjà été présenté à la Mostra de Venise, a représenté la Côte d’Ivoire aux Oscars en 2021 et semble promis à un très beau succès critique et, espérons-le, public. 

 

— ‘La Nuit des Rois’, de Philippe Lacôte, sortie le 8 septembre 2021 (dans 72 salles pour le moment en France, sur tout le territoire) 

* voir l’interview du réalisateur sur ‘Jeune Afrique’ 

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                                                                   — Deci-Delà

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