Où s'arrête la réalité ? Où s'arrête-t-elle lorsqu'on est artiste et que le quotidien consiste justement à confondre les frontières du fantasme avec celles de la vie ? Peu importe, pourrait-on répondre, tant que l'œuvre y gagne âme. Sauf qu'à trop les mêler, ces bordures indistinctes, le risque est grand de ne plus y voir clair du tout et de payer au prix fort cet abandon de la lucidité. Kiyoshi Kurosawa, réalisateur japonais maître du film de fantômes - genre phare du cinéma japonais - plonge pour son premier film français (franco-belge, pour être précis) Olivier Gourmet et Tahar Rahim dans un huis-clos fascinant.

Même lorsque Jean (Tahar Rahim) s'extrait de la bâtisse banlieusarde, les rues sont vides ou les rares passants furtifs, de dos, comme si déjà il se faisait avaler par la grande maison proche de Gennevilliers qui est, en fait, le personnage principal de ce film. Comme si déjà le monde alentour ne comptait plus vraiment.

Hors de ces murs : le temps d'avant; les autres qui s'effacent. Paris et son tumulte, si lointains désormais.

Stéphane (Olivier Gourmet, géant charismatique toujours au bord de la colère ou de la fêlure) est un photographe reconnu, longtemps recherché par le milieu de la mode pour ses clichés atypiques. Il s'est éloigné de ce succès facile pour ne se concentrer, reclus dans sa demeure mystérieuse, que sur sa quête artistique. Un daguerréotype à taille humaine lui permet de reproduire des photographies analogues à celles de la fin du 19ème siècle, figeant à jamais les traits (l'esprit ?) tel un miroir parfaitement fidèle.

Sa fille Marie (troublante Constance Rousseau) lui sert de modèle depuis le suicide de sa femme. Vêtue d'une longue robe bleue d'antan, elle pose des heures durant jusqu'à l'épuisement (l'immobilité totale est requise pour ce long procédé), harnachée, droguée parfois. Même lorsqu'elle se déplace, rigide, lorsqu'elle parle, minimaliste, elle a quelque chose qui rappelle l'automate. Dévouée à son père cannibale, teint diaphane, coiffée telle une poupée, acceptant cette tutelle quasi incestueuse, ne se rebellant jamais ou si peu, elle ne s'inquiète que pour ses plantes, fragiles êtres vivants cultivés sous serre mais maintenant menacés par le mercure paternel qui s'approche, se répand, destructeur.

Jean, trentenaire sans accroche, sans projet, devient l'assistant de Stéphane. Tahar Rahim lui prête ses airs à la fois canailles, enfantins et pourtant toujours inquiets, comme en quête permanente d'une stabilité inaccessible. Il découvre alors les portes qui s'ouvrent toutes seules, la silhouette d'une femme qui se promène. La maison et ses habitants, cette présence flottante qui hante le lieu, le happent, sans même qu'il le réalise.

Mais la bâtisse est en danger : un projet immobilier risque de déranger sa torpeur étrange. Alors le rythme s'accélère car elle compte bien mettre ses occupants à l'épreuve, face à leurs mensonges, à leur culpabilité, si disparaître elle doit.

Les spectres de Kiyoshi Kurosawa ne sont pas sanguinaires, ils n'ont pas les yeux exorbités. Ils sont beaucoup plus effrayants : ils sont à l'image de nos souvenirs, tels que nos chambres noires les impriment; ils chuchotent à l'oreille, ne hurlent pas inutilement. Ils surgissent sans prévenir car, ils sont en nous chez eux.

Est-ce un film de genre, fantastique ? Un film d'ambiance ? Peu importe l'étiquette. La caméra filme le chaos caché, sous-jacent, comme elle le ferait avec un jardin japonais, bien trop ordonné, bien trop apaisant pour ne pas dissimuler une puissance infernale.

La mort joue, non pas perverse mais flottante, simplement présente, telle qu'on veut la voir. Ni amie ni ennemie, juste là. Les obsessions de chacun font le reste.

"La mort est une illusion", lance une vieille dame proche du départ venue se faire immortaliser. Suffit-il de le dire ?

Et les personnages vacillent, justement, lorsque soudain le réel se rappelle à eux, que la frontière avec l'illusion réapparaît brutalement.

Quant au spectateur, lui, il ressort sous le charme de ce conte atypique si subtilement filmé. Peut-être se retournera-t-il même à un moment, ayant l'espace d'une seconde cru sentir une présence derrière lui. Il n'y aura personne. Ou plutôt bien sûr : il y aura quelqu'un. Il y a toujours quelqu'un.    

 

- 'Le secret de la chambre noire', de Kiyoshi Kurosawa, dans les salles depuis le 8 mars 2017.  

LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE - Bande annonce © cinémaniak

 

[Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà', ed. du Net, et de 'Pierre Guerot & I', ed. H&O, en collaboration avec Pierre Guerot]    

 

 

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