‘Dans la maison du père’, de Yanick Lahens. Au son de l’assotor

« Que fais-tu encore ici ? Que fais-tu encore dans cette ville quand tu as tout ça en toi ? »

'Made in Haïti' © Seth 'Made in Haïti' © Seth

21 août 1934, place du Champ-de-Mars, Port-au-Prince. Une petite fille accompagne son père à travers une journée historique. La main émue de l’homme serre celle de l’enfant, la guide au sein d’une foule bigarrée, fiévreuse. « Sans s’en douter, Anténor Bienaimé venait de me donner une leçon pour la vie. Leçon de passion et d’orgueil. Leçon si forte que la petite fille de cinq ans que j’étais toucha pour la première fois une limite des choses inconnue jusque là, incomprise sur-le-champ. » Les Américains quittent la ‘terre des hautes montagnes’ après dix-neuf années d’occupation. La Dessalinienne résonne, le drapeau bleu et rouge est monté, les noms des pères de l’Indépendance (1804) sont sur toutes les lèvres, français et créole se mêlent en une clameur grandissante : Haïti se reprend à rêver d’un destin. En 1915, le spectre de la guerre approchant, la doctrine Monroe en bandoulière (condamnation de toute intervention européenne dans les affaires des Amériques), l’influence des exilés allemands sur l’île stratégique des Caraïbes devenait insupportable aux yeux de l’Oncle Sam. Sous le prétexte de remettre de l’ordre dans la pétaudière qu’était devenue la première république noire (six présidents en quatre ans, assassinats politiques, exils forcés, exactions incessantes), les Marines débarquèrent et s’installèrent pour presque deux décennies. Plus préoccupés par la défense de leurs intérêts économiques que par le développement réel d’Haïti, les massacres et le racisme décomplexé des boys accentuèrent l’humiliation d’un peuple encore hanté par la colonisation française et l’esclavage. « La chaleur, les odeurs fortes, la clameur sourde, tout cela me donna l’étrange impression de m’approcher d’un grand fauve assoupi ou d’une gigantesque pieuvre encore endormie. Et quelque chose dans cette fièvre trahissait des violences et des soifs si loin enfouies qu’on les croyait oubliées. » Le 21 août 1934, Alice Bienaimé a cinq ans, ne comprend pas tout mais découvre le parfum de l’espoir collectif. 
Huit ans plus tard, Alice Bienaimé est prostrée dans le jardin. Elle bascule vers son avenir. 
« Je cours dans l’herbe, tourne à nouveau sur moi-même, bougeant les bras d’avant en arrière jusqu’à être prise d’un léger vertige... Et soudain, quelque chose comme une force obscure et gaie me prend à revers et change mes rythmes. J’ôte mes chaussures, mes chaussettes blanches, et j’essaie de retrouver les mesures d’une autre musique, celle d’autres gestes scandés par un tambour et entrevus quelques semaines auparavant dans une clairière retirée, à Rivière Froide, là-bas dans un faubourg de la ville. Genoux pliés, j’arrondis les épaules, j’ondule le dos et avance à petits pas à peine saccadés. Je m’accroupis jusqu’à toucher le sol et bouge sans jamais m’arrêter. Au bout d’un moment, je ne danse plus, c’est la danse qui me traverse et fait battre mon sang. 
L’homme au costume d’alpaga blanc me suit des yeux. Depuis quelques secondes. Je ne le sais pas encore. Sans me quitter un seul instant du regard, il éteint sa cigarette, se dresse sur son siège puis avance vers moi. Les veines de son cou se gonflent à mesure qu’il me regarde. Il marche de plus en plus vite. Très vite même. À quelques mètres de moi, il court à toutes jambes, me rattrape et s’abat sur moi comme une torche dans un champ de canne. Il me tient brutalement par les épaules, me crie d’arrêter tout de suite cette danse... maudite et me gifle.
Je commence par crier très fort. Puis je gémis tout bas en me couvrant le visage des deux mains. Au milieu des peurs, je sens la lente montée de la honte. De la colère aussi. Elles se déversent dans ce qui est déjà ma souffrance la plus lointaine. Je me couche sur l’herbe. Pendant des secondes qui me semblent devoir durer toujours. Puis l’envie me prend tout à coup de mourir tout de suite, là sous leurs yeux, la joue contre l’humidité de la terre.
Au loin, la musique du gramophone tourne encore. Dans le vide cette fois. »  
'Made in Haïti' © Seth 'Made in Haïti' © Seth

Ces deux souvenirs a priori sans lien qui lancent le premier roman de Yanick Lahens (paru en 2000) forgeront le caractère de la narratrice tandis que ‘Dans la maison du père’ incarnera lui la genèse de l’œuvre à venir de l’auteure caribéenne. Quelle laideur est apparue, quelles frayeurs refoulées sont remontées à l’esprit paternel qui puissent justifier cette violence inhabituelle ? Sans l’expliciter davantage, Lahens vient de mettre le doigt sur le noeud gordien qui immobilise la société haïtienne depuis deux cent ans. Derrière les tempes soudain gonflées d’Anténor Bienaimé, les seigneurs mulâtres et les serfs noirs. Derrière sa tension qui monte, les paysans bossales (descendants directs des esclaves), la bourgeoisie créole (branche minoritaire des métis affranchis), les autocrates de la capitale et le son de l’assotor (voire celui du lambi). Derrière son impulsivité, son rejet des racines que sa fille vient innocemment de déterrer. Anténor Bienaimé - il doit se le jurer intérieurement - ne fera pas entrer le cheval de Troie dans sa cour. Car la joue chauffée de la gamine de treize ans révèle le moule incassable de la compétition forgé lors de la période coloniale (réutilisé d’ailleurs par les Américains), piège mental, mimétisme dramatique, qui annihilent les velléités d’avancées communes et prépare l’arrivée de l’ogre Duvalier de cette rivalité à la terreur, il n’y avait qu’un pas. Il fut vite franchi »). La gifle n’efface pourtant pas la fête du 21 août 34; les deux vont devoir cohabiter, antagonistes mais aussi puissantes l’une que l’autre. Comme toujours avec Yanick Lahensl’histoire de ses personnages embrasse celle du pays, l’une éclairant l’autre et inversement (d’où l’importance des dates pour bien saisir son propos). 

« En avant de cette image, il n’y a pas de commencement. L’image est centrale. Elle est le mitan de ma vie. Elle résume l’avant et éclaire déjà l’après. » La prise de conscience des forces contradictoires et des histoires qui font l’âme d’Ayiti mais, également, la révélation de la danse. Alice Bienaimé dansera pour exister, pour s’exprimer, raconter par son corps habité toutes les histoires tues, les influences imposées par la rigoise aussi. Dans la demeure du père est un roman, il n’est pas autobiographique. Mais le lecteur ne peut bien sûr pas s’empêcher de remplacer mentalement les chaussons de ballerine d’Alice par la plume de Lahens

Le grand-père paternel se sortit seul de la pauvreté (« ne croyant pas au crédit, il acheta un fonds de commerce comptant aux Gonaïves et vécut dans la hantise constante de faire faillite, de retourner à la simple condition d’un travailleur de la terre, fût-il propriétaire ») et sa descendance finit par accéder à la petite bourgeoisie. Le coup porté par son fils dit tout de l’insécurité qui irrigue encore, malgré le temps et les biens matériels, la psyché familiale. Alice Bienaimé grandit dans ce milieu protégé (autant que cela est possible dans ce pays en constante ébullition), aiguise son regard et sa curiosité en préférant la faconde et le grand cœur de la servante Man Bo, symbole de la masse noire trimante, la compagnie de l’impétueux oncle Héraclès à celle des demoiselles Védin, institutrices qui s’étaient jurées de « faire de ces jeunes négresses que nous étions des filles colorées de la France, métropole ancienne et lointaine. » Les portraits subtils, bienveillants mais redoutables quand il s’agit de souligner les ambiguïtés (l’ADN du style Lahens) s’enchaînent et brossent le profil d’une société aussi fière que proche souvent du désespoir, de la résignation. Ainsi, jamais commères n’ont été rendues plus attachantes que par ces mots-scalpels : « Plus leurs vies étaient étriquées, plus elles déversaient du fiel sur ce qu’elles croyaient secrètement être le bonheur qu’elles ne connaissaient pas. Regrets décharnés, blessures silencieuses, rêves racornis, comme autant de lames intactes dans leur fourreau et qui attendaient de pouvoir fendre un jour le monde en deux comme un fruit mûr. Avec les ragots, elles identifiaient pour un moment la cause de tous leurs malheurs et s’unissaient pour tenter de se protéger les unes les autres en tissant de leurs mots des filets aux mailles bien serrées. »  Et encore, beaucoup plus tragique, à l’annonce du massacre de vingt-mille Haïtiens à la frontière dominicaine (‘massacre du Persil’, octobre 1937) : « Ma mère s’essaya de nouveau au piano avec un peu plus d’obstination cette fois, se rattrapant d’avoir été distraite mais ne sachant plus s’il fallaitu un y croire encore. Man Bo, qui avait discrètement prêté l’oreille au bref récit du massacre, se contenta de pousser une longue plainte avant de vaquer à ses occupations. J’en profitai pour jouer aux osselets, oncle Héraclès pour lire. » Vingt-mille morts. 

l'auteure Yanick Lahens © Iris Geneviève Lahens l'auteure Yanick Lahens © Iris Geneviève Lahens

Mais loin de se laisser emporter par son appétence pour les croquis psychologiques, aussi parlants soient-ils,  l’écrivaine replace l’image de la gifle fondatrice au centre du récit quand, bravache, Alice Bienaimé assiste à sa première cérémonie vaudoue. « Après les premières litanies et les prières catholiques, l’houguenikon entama son chant. Sa voix mit l’après-midi en morceaux et mon cœur à vif comme dans une gerbe d’épines. La foule reprit ses premières incantations en les magnifiant, en les amplifiant. Des hommes et des femmes de plus en plus nombreux sortaient des broussailles et descendaient des montagnes avoisinantes. Mme Prévilor surgit de la foule, ason à la main, et prit la direction du service, convoquant d’obscurs pouvoirs, ceux de la terre, des airs et de l’eau. C’était à l’évidence une femme puissante, robuste, aux seins volumineux, qui savait réclamer obéissance quand elle posait ses grands yeux sur les hounsis et même sur le grand bouc attaché à un arbuste à l’une des portes du péristyle [...] Je sentis au creux de l’estomac le poids d’une matière paralysante tandis que mes membres se transformaient en une substance molle. » Le son du tambour assotor monte en puissance, le souffle des loas et des rebelles marrons suppliciés grandit, le visage de Makandal (premier Spartacus noir haïtien) apparaîtra peut-être avant la fin, les fidèles entrent en transe et Alice Bienaimé ne rate rien de cette nouvelle leçon vers laquelle sa soif de comprendre pourquoi le liant originel est nié l’a menée. 

Restera-t-elle vivre sur l’île aux montagnes ou suivra-t-elle le bouleversant conseil de son amoureux Edgard : « Que fais-tu encore ici ? Que fais-tu encore dans cette ville quand tu as tout ça en toi ? » Que fait-elle sur cette terre colère si friande de ses meilleures volontés, si avide de sa jeunesse ? La question est d’une cruauté sans limite, ou plutôt la situation du pays l’est. Alice Bienaimé se fera-t-elle cygne avant que pintades, léopards, chimères ensuite puis autres créatures assoiffées de sang et de chairs vierges ne surgissent encore et toujours des profondeurs du refoulement et ne dévastent tout sur leur passage ? Yanick Lahens, avec cet ouvrage annonciateur de l’œuvre à venir, mêle la tendresse, le vivant explosif au chaos en marche, interrogeant frontalement une société haïtienne en quête, enfin, de solutions.

Dans la maison du père’, premier roman du Fémina 2014, est aussi bien une porte d’entrée sur l’histoire fascinante et mouvementée - euphémisme - d’Haïti qu’une fenêtre sur l’œuvre d’une écrivaine à la plume aussi touchante qu’acérée. Car la grâce et l’assurance ne sont, loin s’en faut, pas propres aux étoiles de la danse.

 

- ‘Dans la maison du père’, Yanick Lahens, ed. Wespieser - 

 

Yanick Lahens vient de recevoir le Prix Carbet 2020 de la Caraïbe et du Tout Monde pour l’ensemble de son œuvre 

 

* voir également ‘Failles, de Yanick Lahens. Penser Haïti’ 

* ‘Plumes haïtiennes’ 

('Made in Haïti', de Seth)

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Deci-Delà — 

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