Rahan, héros voltairien en peau de bête (expo)

"Se faire donner des leçons par un homme préhistorique : avouez qu’avec tous nos manquements, nos oublis et nos marches-arrières idéologiques, on ne l’aurait pas volé."

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    Le muscle saillant ferait rougir n’importe quelle gym-queer sur-protéinée. La crinière est plus flamboyante que jamais. Quant au slip en peau de bête, il est toujours fièrement porté et relèguerait sans effort les modèles Andrew Christian en 3ème division.

Et ce regard, ce regard sur le monde peu amène qui le porte : toujours et encore curieux mais, rarement dupe. Avide de comprendre, gourmand de transmettre.

Ce mâle de 49 ans à la virilité paisible et qui porte beau (il est né en 1969 dans le mythique Pif Gadget - anciennement Vaillant - du temps où le magazine appartenant au parti communiste se voulait pouponnière de héros français aux valeurs positives, plutôt que relais des sempiternels super-héros américains invincibles) a le droit à sa première exposition dédiée.

La Huberty & Breyne Gallery, à Paris (91 rue St Honoré), a en effet eu l’idée heureuse - et baroque, en ces temps de marketing  XXL de Star Wars aseptisé & co – de ressortir des archives 160 planches et 60 dessins originaux des aventures de Rahan, imaginé par André Chéret et Roger Lécureux.

Dès les premiers pas dans la galerie (libre d’accès), le héros vintage nous balance à la face, posé sur un rocher, guettant l’horizon inconnu, une bonne dose de nostalgie. Rhaaa, Rahan… Souvenirs lointains de l’enfance (et de ses premiers troubles pour certain(e)s) qui ressurgissent.

Son coutelas en ivoire accroché à la taille et son collier à dents d’ours géant autour du cou (ses seuls biens. Le gonze n’est pas matérialiste), le fils des âges farouches parcourt le monde, à la rencontre de ses semblables, le grand-peuple-de-ceux-qui-marchent-debout.

Il croise, dans cette quête de ses frères, des hominidés plus ou moins bienveillants, ne cesse de s’extasier devant les ingéniosités de la Nature, entouré tantôt d’inoffensifs ‘longues-jambes’ (kangourous), tantôt de sauvages ‘wampas’ (ptérosaures) et autres ‘goras’ (tigres à dents-de-sabre) sur-vitaminés qu’il zigouille uniquement pour sauver son boule ou se nourrir. Ni la pêche par électrocution ni la chasse à courre n’étaient encore d’actualité.

Le fils de Craô, chef du clan du Mont Bleu (décimé par ledit volcan), n’a pas attendu Cyrulnik pour découvrir la résilience. Apprendre des plus astucieux, transmettre aux moins éveillés : les Autres seront son salut, la Connaissance sa bannière.

Féministe, écologiste, pédagogue et universaliste ; démocrate avant l’heure, luttant contre l’obscurantisme (ah, les sorciers et autres membres de tel ou tel clergé, fut-il préhistorique, manipulant les plus naïfs pour asseoir leur pouvoir et imposer leur vision de ce que doit être une société humaine) : à y regarder de près, ce blondinet solitaire est furieusement moderne ! Les Lumières transposées à l’aurore de l’Humanité. « Plus les hommes seront éclairés, plus ils seront libres » pourrait reprendre à son compte notre Rahan voltairien.

A moins que…ce ne soit l’inverse. Certains, s’il revenait sur le devant de la scène (pas en dessin-animé, par pitié. Tentative médiocre a déjà été tentée), trouveraient bien le moyen de le traiter de ‘laïcard’(nouvelle insulte à la mode). ‘Laïcité de combat’ ou ‘laïcité modérée’ (sic), pour sûr qu’il se ferait allumer pour son peu d’appétence pour le culte du dieu Mammouth ou celui du chef-des-eaux-agitées (voire celui du disque solaire-qui-se-couche-dans-le-grand-lac-salé). Quand bien même il ne les agresse pas (ni ne juge leurs fidèles), se contentant de démonter leur fonctionnement.

Drôle d’époque, décidément. Farouchement régressive.

Car oui, en visitant cette rétrospective, au départ parti sur l’idée d’une visite légère même si forcément teintée de mélancolie, on réalise soudain que les héros de bd peuvent aussi porter des messages politiques (dans le bon sens du terme : vie de la cité). Comment, dès lors, ne pas la recommander ? En espérant sincèrement que beaucoup continueront de faire connaître à leur progéniture ce héros athée, rationnel, humaniste, au message fraternel plus atypique que jamais (la fraternité entre hommes, en ce moment, les réfugiés pourraient nous en parler…), via cette expo pourquoi pas, mais aussi par la découverte de la réédition de toutes ses anciennes aventures aux éditions Lécureux

Se faire donner des leçons par un homme préhistorique : avouez qu’avec tous nos manquements, nos oublis et nos marches-arrières idéologiques, on ne l’aurait pas volé. Cqfd.

 

Chéret-Lécureux. Rétrospective Rahan’, jusqu’au 27.01.18, à la Huberty & Breyne Gallery 

 

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[Frédéric L’Helgoualch est l’auteur de ‘Deci-Delà (puisque rien ne se passe comme prévu’)  et de ‘Pierre Guerot & I’, en collaboration avec Pierre Guerot]

 

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