"Cent euros de l'heure" : les mémoires cash d'un escort

"Mais quelle ironie lorsque Sébastien allume son téléviseur en plein débat sur le Mariage pour Tous et tombe sur un député de droite à la tribune, remonté comme jamais, vent debout contre le projet de loi alors qu'il...l'avait pour client, docile et fort urbain, à domicile voici quelques jours. Des ébats aux débats, pourrait-on dire, les masques changent..."

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      «J'ai la jeunesse, ils ont l'argent. Ils veulent du sexe, je suis à louer».

Regard félin ne lâchant pas son intervieweur, entre deux taffes, une main qui se balade sur l'entrejambe et l'autre qui s'élance vers une tignasse désordonnée, Sébastien abandonne sans se forcer les contorsions sémantiques, les arguties poético-socio-psychologiques habituelles, aux hypocrites qui pèsent leurs mots. Aux petits bourgeois qui s'ignorent, se contorsionnent et tremblent à l'idée de chiffonner qui que ce soit. Ou - pire - de révéler à tous leur morale ô combien commune, voire leurs désirs secrets de transgression (ô combien vulgaires). 

Alors qu'un escort milanais secoue la curie vaticane et l'opinion ces jours-ci, ce livre-témoignage d'Alain Schwarzstein tombe à pic. À pic pour rappeler que les robes ecclésiastiques ne sont pas les seules à frissonner lorsque l'existence des travailleurs du sexe est évoquée. 

Sébastien, 28 ans, escort gay en 'fin de carrière', n'est pas l'auteur de ce livre. Il s'est confié au scénariste et réalisateur Alain Schwarzstein qui, lui, s'est chargé de retranscrire fidèlement et ses propos (sans ambages, sans tabous, avec ce sens de la formule qui fait mouche qu'ont souvent les bourlingueurs de l'existence), et son approche de la vie (qui en vaut bien une autre). Le résultat donne un ouvrage décoiffant que d'aucuns jugeront cynique et putassier (ça tombe bien : c'est le sujet, pourrait-on leur répondre dans un sourire narquois) tandis que d'autres, au contraire, (et j'en suis) trouveront touchant car à vif et sincère, et ce de la plus désarmante façon possible tant le jeune homme est surpris d'être ainsi invité à se raconter ("ça va intéresser qui, ma vie ?")

"J'aurais pu embrasser un métier n'occupant ni les mains ni la tête, genre homme tronc derrière un comptoir, boulot qui consumerait ma vie sans m'accorder la moindre joie. Eh bien, me prostituer figure-toi ça m'en donne, et ce n'est pas seulement une question d'argent. On traverse tous les milieux, l'esprit s'en trouve éveillé, les sédentaires au cul coincé produisant rarement des esprits ouverts. On y rencontre bien sûr des abrutis, mais aussi des types bien."

Bien entendu, le lecteur n'est pas obligé de prendre au mot toutes les affirmations de Sébastien. Ni de ne pas froncer les sourcils lors de certains passages un peu trop descriptifs. Mais, son analyse portée par son histoire personnelle interpelle et même fascine. Elle trouve toute sa logique. Oblige chacun à s'interroger sur la sienne, de logique.  

La réduction de la sexualité en simple mécanique (quelques conseils, messieurs, sont même prodigués par-ci par-là) intrigue. Cette transformation de sa sexualité en source de revenus dans une société cynique qui s'étourdit de l'importance de la beauté et du bien-être intérieurs alors que, dès que l'on se penche un peu, dès que l'on s'enquiert de ce qui se passe vraiment sous les couettes, le culte de la fraîcheur, de la jeunesse et d'un certain idéal normé (gay ou hétéro, peu importe), il n'y a guère que cela. Tout le monde le sait. Tout le monde l'observe. 

Ce décalage, ce manque d'imagination (aah, le démon de midi... aah, les Grindr et "+ de 40, c mort"...), Sébastien le décrypte avec ses mots. Avec son expérience. Avec ses rencontres, de la passe occasionnelle (presque accidentelle), aux voyages payés pour effectuer une prestation VIP; de la maison de passe allemande craignos, glauque au possible, à la rencontre opportune avec un fonctionnaire de la CAF ("c'est lui qui m'a conseillé de demander l'aide sociale. J'avais déjà culbuté un type de Pôle Emploi, cette nuit-là je me suis fait la CAF, il me manque encore un type de l'Assurance Maladie").

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Car des hommes (Sébastien ne fait pas les femmes) de toutes les classes sociales font appel à lui. Dès qu'il s'agit de sexe, les fantasmes sont assez égalitaires. Au moins, voici un domaine...

Mais quelle ironie lorsque Sébastien allume son téléviseur en plein débat sur le Mariage pour Tous et tombe sur un député de droite à la tribune, remonté comme jamais, vent debout contre le projet de loi alors qu'il...l'avait pour client, docile et fort urbain, à domicile voici quelques jours. Des ébats aux débats, pourrait-on dire, les masques changent...

"Cent euros de l'heure" est donc un ouvrage touchant, indubitablement dérangeant.

Pessimiste mais, réaliste, pointant une hypocrisie sociale intemporelle ("cachez ces putes que l'on ne saurait voir ! Et encore moins comprendre !") Sa force, outre son ton, le ton de son héros charismatique, vient sûrement du fait qu'il ne prend pas de position binaire sur les travailleurs du sexe. Est-ce bien ? Est-ce moral ? Est-ce mal ? Est-ce la fin de la civilisation ou son début ? Peu importe. Ces vies existent. Ces parcours aussi. Ils répondent à des demandes discrètes venant de tous les milieux. A des besoins égoïstes n'hésitant pas parfois, souvent, à asservir pour se satisfaire. En quoi ces chemins atypiques seraient-ils plus condamnables que ceux des - que sais-je ? - traders, banquiers ou politiques ? Qui mieux que ces professionnels des plaisirs tarifés pour nous parler des obsessions de notre société

Et puis, bien entendu, ce livre est avant tout l'histoire d'un survivant. D'un jeune homme conscient de l'imprévisibilité de la vie; de sa dureté. Des masques et des jeux sociaux. Brutaux. Intéressés.

Et puis aussi, l'histoire d'un garçon qui ne peut faire l'amour quand il est amoureux. "Cent euros de l'heure", en vrai, est l'histoire d'un romantique qui avance tête haute, comme il peut pour ne pas être blessé.

On en est tous là, non ? 

 

- 'Cent euros de l'heure', d'Alain Schwarzstein, aux éditions H&O 

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[Frédéric L'Helgoualch est l'auteur du recueil de nouvelles 'Deci-Delà', ed. du Net, et de 'Pierre Guerot & I', ed. H&O, en collaboration avec Pierre Guerot

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