'Botafogo', d'Aluísio Azevedo : un livre culte pour mieux comprendre le Brésil

"c'étaient des convulsions baignées de larmes dans la frénésie de l'amour, de la musique faite de baisers et de délectables sanglots, la caresse d'une bête féroce, une caresse à faire souffrir, à faire éclater de jouissance"

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

 

       Difficile, une fois ouvert, de ne pas garder en main jusqu'à la fin ce roman d'Aluísio Azevedo (1857-1913). Seules les (fâcheuses) contingences de la vie quotidienne vous obligent à le refermer de temps à autre en soupirant, rageant en secret de devoir abandonner à ses magouilles le cynique João Romão, seigneur du bidonville; lâcher du regard la belle et sensuelle Rita, véritable Carmen de Bahia («et si je t'aime...»); ne plus guetter du coin de l'œil, mi-effrayé mi-fasciné, Firmo l'agile voyou, terrible capoeira à la lame facile; ou encore se détacher brusquement de Jerônimo, l'émigré portugais solide, bienveillant et travailleur, désormais en proie à la fièvre propre à ce pays un peu fou qu'est le Brésil.

C'est que... Oye ! Quel livre ! Quel souffle, quel style ! Balzac et Zola avaient un frère de plume du côté de Rio et, peu ici le connaissaient !

Paru en 1890 sous le titre originel 'O Cortiço', cet ouvrage est vite devenu un classique de la littérature brésilienne, dépassant le cadre réaliste ou naturaliste pour influencer aussi bien autres écrivains, chanteurs que musiciens. En France, il ne fut traduit qu'une fois, en 1955, sous le titre 'Botafogo', fameux quartier de Rio. Les éditions H&O, qui le rééditent mais à partir d'une nouvelle traduction (la précédente souffrait de nombreux contresens), ont décidé de conserver ce second titre. La version antérieure avait également conséquemment 'élagué' l'œuvre : environ 10% du roman avaient sauté, et ce afin de ne point froisser les lecteurs par trop... sensibles. C'est que, Azevedo n'écrivait ni pour enjoliver une réalité faite de tensions sociales, de racisme même pas larvé (l'abolition de l'esclavage ne datait que de deux ans au Brésil, de 1888), de pauvreté crasse dans laquelle la majorité se débattait tandis que d'autres, nouveaux aristocrates d'un empire chancelant ou/et vrais capitalistes aux dents longues s'élevaient et s'enrichissaient en écrasant sans vergogne les plus malchanceux; ni pour flatter par de belles images cartes postales, 65 ans plus tard, les esprits bourgeois européens en manque d'exotisme coloré mais inoffensif.

La description sans filtre d'une scène d'amour homosexuelle avait - bien évidemment - disparu dans la version traduite alors par Henry Gunet.

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Portée par l'éditeur d'H&O Henri Dhellemmes et par le traducteur Olivier Bosseau (qui signe une introduction solide pour bien permettre au lecteur de saisir l'importance de ce roman nerveux et ambitieux dans la culture brésilienne), cette réédition restitue dans la langue de Molière l'intégralité du travail envoûtant et éminemment sensuel d'Azevedo - les jeux avec la langue compris (ainsi ces points d'exclamation qui surgissent sans raison apparente au milieu d'une phrase, maintenant ainsi une tension permanente, coups de foudre s'abattant au hasard).

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Mais trêve de louanges, penchons-nous déjà sur le titre original, 'O Cortiço', devenu 'Botafogo' - conservant ainsi l'idée d'un quartier spécifique - pour mieux saisir le sujet du roman.

 Le cortiço, au Brésil, est un ensemble de maisonnettes fonctionnant en mode collectif au cœur de la cité, louées voire sous-louées par une population précaire et besogneuse. Il se distingue des favelas en ce que ces dernières sont plus excentrées et se constituent de bric et de broc, avec des matériaux de fortune, dernier recours de survie. Si comme dans la favela l'insalubrité est importante dans le cortiço, ses habitants ne sont pas extrêmement pauvres mais plutôt précaires (puisqu'ils doivent tout de même s'acquitter d'un loyer, ce qui nécessite d'avoir un emploi, même informel ou illégal). Le cortiço, de par sa surpopulation systématique et son mode de vie collective, est souvent comparé à une ruche bourdonnante. Loin d'être un souvenir du passé, le cortiço existe encore dans les grandes villes brésiliennes comme Rio de Janeiro, São Paulo ou Recife

C'est dans la vie survoltée d'un cortiço à la fin du XIXème que nous convie Aluísio Azevedo. À travers le parcours de ses cent personnages, tous plus atypiques (ou typiques, plutôt, on ne sait plus) les uns que les autres, l'auteur nous dresse le portrait d'un Brésil en ébullition, d'un pays-continent basé à la fois sur l'inégalité sociale et raciale, sur la violence, mais aussi sur une sensualité à fleur de peau, omniprésente à travers la musique, la saveur des plats, la transpiration des corps et la moiteur des soirs qui fouettent les sens, sans oublier la proximité permanente avec la mort qui pousse chacun à profiter de chaque instant (quand elle ne fait pas trop vite perdre la tête à d'autres). S'élever ou juste survivre, en sacrifiant ses valeurs ou ses illusions : 'Botafogo' est par bien des aspects très violent et ne révèle pas que les âmes des quelques cariocas dépeints mais, il souligne plutôt les parts sombres de chaque humain, au-delà les âges et les continents. S'élever ou survivre. Puisque juste vivre n'est plus une option.

«Et sur cette terre trempée et fumante, dans cette humidité chaude et boueuse, commença à remuer, à grouiller, à croître, un monde, une chose vivante, une génération qui paraissait éclore spontanément, ici même, dans ce marais, et se multiplier comme des larves dans le fumier.»

Azevedo n'hésite pas à comparer les habitants à un bestiaire peu engageant, insectes et autres vers. Non pour les humilier (sa tendresse pour ses personnages attachants se fait bien trop sentir), mais plutôt pour souligner de son humour grinçant à quelle médiocre hauteur la société brésilienne tenait ces bougres trimant tout le jour, bâtissant le Brésil de demain, se saoulant la nuit venue à grandes rasades de cachaça et de sambas endiablées pour oublier leur infortune. Déjà, le gouffre entre le Brésil des propriétaires et celui de...tous les autres. 

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João Romão, le bâtisseur de cette cité ouvrière-bidonville, tandis qu'hommes et femmes de son royaume chutent et se laissent détruire par leurs passions sous ses yeux indifférents (lui, déjà dévoré entier par l'avidité), se met à rêver d'anoblissement et de mariage arrangé, et ce sous le regard lourd de l'esclave Bertoleza (qui hante tout le livre). Et pourtant, il faut le voir relever ses manches de chemise sans réfléchir, sauter dans la fosse pour, entouré de ses obligés pouilleux, monter des barricades pour empêcher la Police d'entrer dans SON cortiço ! Dans LEUR cortiço ! Une défiance envers les autorités qui n'est pas sans rappeler, 128 ans plus tard, celle des favelas. Une solidarité entre galériens, entre gangs, qui n'a pas disparu, faute de mieux...

"Ce livre est peut-être l'une des meilleures introductions sociologique et culturelle à ce pays continent, à ce monde de saveurs, de fête, de violence, d'injustices sociales, de révolte et d'insurrection, de machisme, de racisme, de repentance, de religions larvées, de blasphèmes et de théologie sociale, le monde également du samba, de la capoeira."

Ce passage du préambule d'Olivier Bosseau résume parfaitement ce grand livre à (re)découvrir. Tant par ceux qui veulent saisir le Brésil d'aujourd'hui, comprendre celui d'hier que par tous les amoureux de la Littérature. Pour preuve, un extrait pour conclure ce billet. Certes, les extraits doivent être courts dans ce format présent de publication et celui-ci ne l'est pas mais, vous ne le regretterez pas : savourez donc cette langue, laissez-vous porter par ce style. N'est-ce point magnifique ?

«À l'exemple de la première guitare, d'autres s'éveillèrent. Finalement, la monotone cantiga des Portugais remplit d'une âme inconsolable l'immense cour de la cité, se détachant du bruyant enjouement qui venait de là-haut, dans la villa de Miranda.

         Ma terre, toi que j'adore

         Quand me reverras-tu ?

         Cet exil me fait tort

         Mes souffrances au rebut !

Affligés par le fado harmonieux et nostalgique des exilés, tous, même les Brésiliens, ressentirent une tristesse alourdie s'abattre sur eux. Quand, soudain, fit irruption un chorado bahianais venu du cavaquinho de Porfiro accompagné de la guitare de Firmo. Il ne fallait rien de plus que ces quelques accords de musique noire pour que le sang de tous ces gens s'éveillât aussitôt, comme si on leur avait fouetté le corps avec de vilaines orties. D'autres airs suivirent, et d'autres encore, toujours plus ardents et plus délirants. Ce n'étaient plus deux instruments qui jouaient, c'étaient des gémissements lascifs, des soupirs lâchés à torrents qui couraient en ondulant, comme des serpents dans une forêt incendiée; c'étaient des convulsions baignées de larmes dans la frénésie de l'amour, de la musique faite de baisers et de délectables sanglots, la caresse d'une bête féroce, une caresse à faire souffrir, à faire éclater de jouissance.

Et cette musique de feu s'agitait follement dans l'air comme le vif arôme des plantes brésiliennes autour desquelles se nourrissent, en tournoyant frénétiquement, taons sensuels et bourdons venimeux, ivres du délicieux parfum qui les tue de volupté. Et le sémillant crépitement de la musique bahianaise fit taire les accents mélancoliques d'outre-mer. Ainsi, à la lumière éblouissante des tropiques s'affaiblit la fraîche et douce clarté des cieux de l'Europe, comme si ce soleil américain, rouge et embrasé, venait dans sa concupiscence de sultan boire la larme apeurée de la reine déchue des mers ancestrales.» 

 

 

- 'Botafogo', d'Aluísio Azevedo. H&O éditions 

 

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