‘Les cinq fois où j’ai vu mon père’, de Guy Régis Jr. In nomine...

"C’est donc cela ? Notre pays sens dessus dessous qui t’a toujours fait fuir ?"

 

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass



  « Tu sais jouer à l’ombre ?

- C’est quoi jouer à l’ombre ?

- Tu ne sais pas ? Ce n’est pas grave. Je vais te montrer.

- Mm... Pa-pa ! Pa-pa ! Pa-pa !

- Tu fermes les yeux. Je disparais. 

- Je ferme les yeux, tu disparais. Mm...

- Je disparais. Je fais l’ombre, et toi tu me cherches. »

    Papa Legba esprit messager et autres loas viriles et surpuissants, Papa Doc, sanguinaire dictateur grimé en Baron Samedi, fat Baby, sinistre héritier aux joues (et poches) pleines, sont omniprésents dans la littérature haïtienne. Mais où se sont volatilisés les pères de chair, où se planquent-ils, les géniteurs gommés ? Jouent-ils tous à l’ombre ? Jouer à l’ombre avec les fils Soleil... Pudeur ou gêne, leur disparition demeure généralement mystère non-élucidé, blessure des tréfonds survolée, un fait parmi d’autres, accepté, (mal) digéré, balayé par des secousses prétendues plus grandes, parlantes et communes. 


Le don du ciel est un prétexte certes romantique pour expliquer l’ultra-sensibilité et la rage de se surpasser des artistes insulaires mais, la répétition des absences masculines ne peut qu’intriguer le lecteur, surtout si celui-ci n’ignore rien des béances secrètes, des insécurités que laisse dans l’âme la défaillance d’un père.


Guy Régis Jrdramaturge et écrivain haïtien de renom, attaque frontalement la question de l’intime avec ‘Les cinq fois où j’ai vu mon père’ paru en 2020 (une pièce de théâtre éponyme fut également montée et jouée). Si l’ouvrage se revendique fiction, les transformations se font en fait à la marge et l’auteur ne nie nullement l’essence autobiographique du poignant récit. Un récit qui plonge ses racines dans le vécu de l’enfant amputé d’une moitié de lui-même mais aussi dans l’histoire spécifique du bouillonnant pays caribéen. 

« Je ne voulais pas le voir, celui-là. Je l’avais relégué dans un trou de ma mémoire. C’est pour cela que je pleurais comme il pleut. Pour elle, nous devions le revoir coûte que coûte. Moi qui déjà l’avais oublié. Moi qui l’avais effacé de ma mémoire, celui-là. C’est tout réduit, la mémoire d’un enfant. Menu, comme lui. C’est simple. Tout était mélangé. Sa venue. Sa disparition. J’appréhendais de le revoir. D’un coup, je pensais fort à lui, à cet homme que j’avais vu un jour, et les autres jours, il n’était plus. Je l’avais oublié, effacé. Cette pensée m’était tout étrange. Il était comme une contrariété dans ma tête. Il apparaissait et disparaissait. Alors je ne voulais plus y penser. Dans ma tête, il y avait si peu de place. Alors, je ne voulais rien entendre. Je faisais corps avec la pluie. J’étais l’eau qui coule. Pluie même. »

1980. Haïti, sous la dictature Jean-Claude Duvalier (‘Baby Doc’). Les larmes du ciel se confondent avec celles de l’enfant extrait de sa maison bleue, que l’on mène sans lui demander avis vers son père, cet inconnu qui resurgit brièvement tous les deux ou trois ans. Le jeune garçon-narrateur élevé seul par sa mère dans un petit village, sous l’œil commère des autres habitants, l’aura vu dans sa vie en tout et pour tout à cinq reprises, cinq occasions furtives qui donnent naissance aux chapitres et ont permis au gosse déboussolé de se rappeler que, non, il n’avait pas été amené sur cette terre par les seuls chants un peu sorciers de son adorée mère. 

La rancune et l’agressivité sont bannies de ce délicat roman, sans doute car la saison généralement éruptive de l’adolescence n’y est pas traitée. ‘Les cinq fois où j’ai vu mon père’ se penche plutôt sur la période du très jeune âge qui ne connaît du monde que le sien, réduit, et construit le futur à partir des émotions décuplées. Ce jour de pluie et de pleurs est la seconde "rencontre" du garçonnet d’à peine six ans avec cet homme à la longue moustache entretenue qui ne vit pourtant guère loin de la maison familiale, dans le même village de l’Artibonite au nom très lacanien : Liancourt.

« - Qu’est-ce qu’il a à pleurer ainsi ? Pourquoi pleure-t-il, ce garçon ?

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass

- Il veut te voir. Il voulait te voir.

- Mais il pleure. Il n’arrête pas de pleurer.

- Demande-lui. Va lui demander.

[...] 

- Je ne peux pas, voyons. Il pleure. Je n’aime pas les enfants qui pleurent. Je ne tolère pas les enfants qui pleurent. »

Il n’avait rien demandé, lui. Oublier cet individu à peine aperçu à l’âge de trois ans n’aurait pas été difficile. Mais pièce centrale d’une partie entre adultes dont il ne peut encore saisir les règles, le voici maintenant directement confronté au rejet, qu’il n’avait alors fait que soupçonner. Redouter. Mère ne parle pas, mère n’explique pas, mère chante comme un oiseau blessé pris dans les filets du passé, chante pour se dire du monde, couvrir ses bruits belliqueux ou douloureux, à celui-là, tandis que l’autre, sans préavis, de resurgir par intervalles comme saisi d’une envie pressante mais hésitante, de velléités aussi stériles que dérangeantes. Lacérations de l’âme, progressives et silencieuses.

Chuichuichuichui, le voisinage persiffle sans retenue.

« Ils avaient leurs raisons pour désirer le voir ainsi. Ils se souvenaient de la dernière fois qu’ils l’avaient vu. Plutôt du moment où il avait disparu. Dès que le ventre de la fille avait commencé à gonfler, il avait disparu. Ils aimaient dire cela ainsi quand ils me montraient et parlaient de moi, de façon légère, désinvolte, résignée. Il ne fallait pas le prendre comme une condamnation de leur part, m’avait dit mère. Les paysans pardonnent cela à un homme. Ils s’accordent même à dire : que sait un homme du ventre qui gonfle ? Tout cela ne le concerne pas. Tous les hommes fuient dès le premier signe du ventre qui pousse. Cela est même normal que l’homme disparaisse à jamais. Laissant le soin au propriétaire du ventre, à la mère, de se charger de la suite, de prendre sa responsabilité. »

Communion gantée et photographie, au nom du Père, du Fils, festin campagnard et danses, regards en biais. Les bonnes familles tiennent éloignés leurs mâles éduqués des paysannes, promesses de vie meilleure ainsi préservée, futur citadin bien sûr. L’oiseau noir dilettante n’accorde pas de droit à l’oubli au poussin. Refouler l’absent, refouler la douleur de se construire sans se savoir aimé, refouler l’amour éprouvé malgré tout : que refouler vraiment quand l’homme à la moustache débarque, soulève dans les airs, déclare enfin puis... s’envole à nouveau ? Que peut comprendre à l’irresponsabilité des hommes le garçonnet ignoré ? Comment l’impermanence pourrait-elle être un socle pour bâtir son identité ?

« Je ferme les yeux, tu disparais. Mm...

- Je disparais. Je fais l’ombre, et toi tu me cherches. »

Chuichuichuichui...

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass

Mère, femme de feu et d’eau, se roule dans la poussière, yeux exorbités, faisant reculer passants mais aussi tontons macoutes en gros bleu (milice terreur des dictateurs Duvalier. Non rémunérés, ses membres se payaient en extorquant, violant, tuant en toute impunité la population) : l’esprit vaudou Ogou chevauche la triste sacrifiée de la maison bleue du bout du village, sous les yeux du fils qui veille. « Tu partiras un jour aussi, tu me laisseras seule. Tu partiras, ils partent tous. »

« Tout sombrait, se liquéfiait de la voir passer, de la voir singulière longer la voie. Tout mourait autour d’elle. Aucune ombre ne la croisait, ne venait croiser sa propre ombre. Ni celle des hommes, ni celle de leurs déplacements sur les chemins tracés, leurs fiers chemins, tracés pour fuir leurs maisonnettes, leurs proliférantes constructions. Seule l’eau avec elle déambulait. Pour bien voir si c’était la mort de tout, elle poussa un cri. Son cri était un chant. Et aucun autre cri ne scandalisait, ne venait scandaliser, ne disloquait, ne venait disloquer et rendre silencieux, pantois le sien. Elle continua. Jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle était seule, vraiment seule. Qu’elle longeait seule le village. De grosses gouttes sifflaient, venaient siffler; giflaient, venaient gifler l’avalanche d’eau qui emportait tout; toutes les immondices amoncelées au coin des carrefours des quartiers sales. La pluie faisait pleurer les yeux. La pluie les écarquillait. La pluie cousait les paupières, accélérait les palpitations. La pluie tombait à dégueulasser la tête. De grosses gouttes tombaient et préparaient un gros miracle des eaux pour faire fuir les hommes et couvrir tout le village, tout le pays, toute la terre. À vider les lieux. À ravir tous leurs biens. À arracher tous leurs projets avec la terre. La pluie suivait sa marche. Et, pendant qu’il pleuvait, elle chantait. Elle chantait sa peine. Son chant était combat. Son chant était plainte. Son chant était d’acier, de fer. Son chant, sept fois, était le chant d’Ogou. 

 

Ogou bèbè o fa so

Sa ki fè mwen byen

ba yo lavi pou mwen

Ogou bèbè o fa so

Sa ki fè mwen mal

lèse san yo koule (7 fois) »

 

Portrait de l’enfant, portrait de la femme, portrait de l’homme promis à l’exil. Les réminiscences des rencontres reliées aux sensations gravées : la pluie fine qui se déverse, l’odeur des pelures de mangue qui s’accumulent... Joies éphémères, coups de poignard durables. L’ombre de la dictature Duvalier fils qui choit (1986), opportunité de disparaître vraiment, loin. Sans se retourner. Souvenir de crachats, de fierté mal placée.

l’écrivain et dramaturge Guy Régis Jr © Antoine Tempé l’écrivain et dramaturge Guy Régis Jr © Antoine Tempé

« Il n’y a pas de pays. Le pays n’existe pas. N’existe que nous. Tu le sais, cela. Les choses que nous faisons exister ne peuvent exister, n’existent pas sans nous. Toi, tu existes bel et bien. Non ? Tu as fui la décrépitude du pays, la décrépitude de tout, mais tu existes. Tu existes, non ?

- ...

- Laisse le pays. Laissons ce pays en paix. Laissons-le vivre, le pays.

- ...

- C’est donc cela ? Notre pays sens dessus dessous qui t’a toujours fait fuir ?

- ...

- Tu voudrais, aurais voulu ne pas y naître. Je sais. Je sais cela. Mais ce pays te poursuit encore. Tu ne peux t’en dépêtrer. Il est ton fardeau. Un pays est un fardeau dont on ne se débarrasse pas. Tu as beau vouloir être amnésique, comment effacer un pays ? »

Guy Régis Jr l’avoue, il cherche encore son père dans tous les visages d’hommes. Dans toutes les longues moustaches entretenues qu’il croise. La dédicace du livre : pour sa mère, à son père. Bouteille jetée, au fil des pages, langue légère et apaisée. Un très beau roman intimiste et sensible sur l’oubli, l’abandon, la résilience et l’exil. Sur le pardon. Sur les fondations parfois branlantes qui font de nous ce que nous sommes mais, ne nous définissent jamais pour autant : tout dépend de ce que chacun fait de l'héritage imposé. L’écrivain haïtien, lui, a décidé de faire de sa souffrance contenue des œuvres d’art pudiques et poétiques qui visent le cœur sans sourciller, évitent l’écueil du larmoyant ou du si tendance victimaire criard. L’élégance, cela se nomme. 

 

 

— ‘Les cinq fois où j’ai vu mon père’, Guy Régis Jr, ed. Gallimard — 

 

 

* voir également l’appel de Guy Régis Jr dans Le Point sur la situation politique en Haïti

&

‘Les cinq fois où j’ai vu mon père’ : Guy Régis Jr. sur les traces de l’absent sur AyiboPost,  média haïtien engagé et dynamique 

* ‘Plumes Haitiennes’ 

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- Illustrations du billet : voir le très beau travail de Vanessa Cass sur son site 

 

                                                     — Deci-Delà

 

 

Stromae - Papaoutai © StromaeVEVO




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