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Billet de blog 15 mai 2022

« Le Cantique du rasta » de Sharon Paul : Kaya, le dernier prophète

« Oui, tout était bien à sa place »

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© DR


     Une femme amoureuse se cambre, ne retient plus sa jouissance face aux assauts de ce mari que toutes les femmes désirent. Un chiot erre dans la poussière des rues, mort-vivant bientôt déchiqueté dans l’indifférence générale par les karapats, les acariens suceurs de sang. Un père disparu réapparaît via les effluves de la gandia, une tourterelle messagère sur le crâne. La jeune prostituée des bas-fonds de Port-Louis, née « pour permettre à d’autres d’être d’honnêtes femmes », se sent appartenir pour la première fois à la communauté humaine à l’écoute d’une chanson à la radio. Les énergies libérées du village rastafarien des dignes descendants des esclaves noirs, aussi craints que méprisés, remontent vers le centre de la capitale, intrigantes, sulfureuses. Hypnotisantes (« ceux d’en haut en reçoivent les vapeurs mais ne savent pas d’où elles viennent exactement. Ils en ont une vague idée, mais, comme pour le curry, il y a une épice qu’ils ne parviennent pas à déceler et à nommer »). 

L’histoire de Nas de débuter. 


  « Les premières notes vinrent du sitar, puis on entendit le tabla et le djembé. La voix de Nas se greffa aux mélodies des instruments. Les sons étaient lâchés dans l’Univers, et Nas les attrapait et les transformait en voix d’homme. C’est à ce moment précis que cette île connut le plus merveilleux des assemblages de mélodies, d’instruments et de vibrations de cordes vocales. Ceux qui étaient autour ne savaient pas s’il fallait fermer ou ouvrir les yeux. Ils avaient envie de se perdre dans ce qu’ils entendaient mais, en même temps, ils voulaient voir la magie opérer. Mais qui était cet homme ? Comment pouvait-il ne faire qu’un avec ces trois instruments ? Comment cette voix, venant d’un simple être de chair et d’os, pouvait-elle si bien se confondre avec les instruments ? »

Zistwar revoltan © Kaya - Topic

 Le seggae venait de naître (mélange du séga, chant et danse traditionnels mauriciens hérités des esclaves, avec le reggae jamaïcain) et son génial créateur d’être adoubé par les rastas de Chamarel, « ce peuple du bas de l’île qui a repris son histoire en main et qui, tel le contenu d’une marmite en feu, bouillonne. » Nas, simple maçon créole mauricien repéré dans son garage par Mémoire, vieux musicien respecté aux dreads très politiques, alors qu’il entonnait le chant du prince arraché à sa terre par les esclavagistes européens (« Ti ena enn gran prins / Ki zot finn anbarke / Depi Lafrik ziska Moris ») venait de rencontrer son destin. 

Derrière la figure de Nas, celle d’une véritable légende musicale océanienne : le chanteur Kaya

Kaya, musicien mauricien inventeur du seggae, assassiné en prison en 1999 © Michel Vuilermet

Chantre de l’unité mauricienne, voix des laissés-pour-compte créoles mais aussi triste symbole de l’injustice, de la répression, dont la fin violente à 38 ans en 1999 fut interprétée par beaucoup comme un féroce avertissement lancé à ceux qui seraient encore tentés de bousculer l’ordre social très conservateur de l’île. 

« Nous avons été un peuple de rebelles 

Aujourd’hui, nous sommes endormis 

Comment pourrait-on se réveiller 

Si nous confondons amis et ennemis

Oui, nous sommes une race de pions

Une race qui n’a même pas de nom

Nous avons été un peuple d’histoire

Aujourd’hui, nous sommes dans le noir 

Comment pourrait-on se rappeler 

Si de nos ancêtres nous ne voulons rien garder 

Oui, nous sommes une race de pions

Une race qui n’a même pas de nom

Oh oh oh, nuit magique, révèle en moi ton cantique

Tu dois me croire

Mon peuple ne sait pas voir

Quand il est dans le noir »

Arrêté quelques jours après un concert organisé par l’opposition pour demander la légalisation de « l’herbe magique », pour avoir fumé un joint sur scène, Kaya, qui réunissait des foules immenses (jusqu’à 40.000 personnes) auxquelles aucun parti politique ne pouvait prétendre, fut arrêté et emprisonné. 75% des occupants des geôles mauriciennes y croupissaient alors pour délits liés au cannabis, le pouvoir ne transigeant pas sur la consommation d’une drogue pourtant utilisée jusque dans les cérémonies hindoues

Kaya ne ressortit pas vivant de sa cellule. 

Février noir, 20 ans après // Bande annonce © Kwa Films

Le crâne fracassé (« des blessures infligées par lui-même », selon ses gardiens), celui qui prônait le dépassement des particularismes et des origines pour s’unir dans une même identité nationale, ouverte et tolérante, aura été une étoile filante ne brillant qu’une décennie, de l’album ´Seggae nu la mizik’ en 1989 à ‘Simé la limiere’ en 1998. 

Suffisamment pour marquer autant le milieu musical que la société entière, tant par son œuvre, son message, son meurtre (jamais résolu, bien entendu) que par les émeutes de 1999 qui suivirent l’annonce de son décès. 

« C’est ça que nous sommes pour eux ? Là, dans cette cité où, de génération en génération on se tait et on ne dit rien ? On accepte notre histoire maudite. On accepte notre vie de chien. Et là, là, quand l’un de nous chante... Quand il change notre réalité, quand il chante notre souffrance, ils le tuent ? Ce goût amer qui se trimbale dans nos gorges de père en père, de mère en mère leur est-il si difficile à écouter ? Oui ! Oui ! Nous autres, nous évacuons ce goût infect avec le rhum. Mais eux, ce soir, ils nous ont craché à la figure avec notre propre sang ! »

    ‘Le Cantique du rasta’, premier ouvrage de la jeune trentenaire mauricienne Sharon Paul (aussitôt récompensé par le Prix Indianocéanie 2021), de père chinois et de mère créole, est un hommage sensible à l’histoire et à la mémoire de Kaya, « le dernier prophète » dont l’aura et le pouvoir de conscientiser ceux qui avaient pris l’habitude de ne plus questionner menaçaient trop d’intérêts, en particulier ceux de l’élite hindoue, autant qu’une critique en creux des puissants freins sociétaux, culturels, invisibles (certes hérités de la cynique construction coloniale mais toujours peu remis en cause depuis l’Indépendance) d’une nation entièrement bâtie sur le communautarisme. 

« Ils longèrent les ruelles de Port-Louis, cette capitale puante et dégoulinante d’ordures. Les eaux sales se mêlaient à la viande que les vendeurs de nourriture jetaient chaque soir. Celle de la vieille était là, dans le drain longeant les ruelles. Les chiens s’en approchaient mais passaient leur chemin à la vue des moutouks, ces larves de mouches qui se tortillaient dans la chair morte jonchant le sol. Ce repaire de moutouks restait là jour et nuit jusqu’à se dessécher. Les deux hommes continuèrent de marcher. Ils affectionnaient particulièrement cette ville où chaque chose était à sa place. De l’hôtel du gouvernement jusqu’au front de mer, les statues de la reine Victoria, de Mahé de Labourdonnais et de sir Seewoosagur Ramgoooam trônaient. Chinatown et le quartier musulman étaient parfaitement délimités. Le collège des sœurs de Lorette se trouvait près de la cathédrale et l’église de l’Immaculée Conception se situait, elle, rue Saint-Georges. Toutes les banques étaient réunies dans le même quartier, et toutes les prostituées rassemblées au jardin de la Compagnie. Avec leurs fronts dégoulinant de sueur et leurs peaux moites, les deux hommes marchaient et jubilaient. 

Oui, tout était bien à sa place. »

Kaya en concert © DR

   À l’origine de cet ordre, de ce compartimentage systématique, la volonté du colon britannique d’organiser en communautés les différentes composantes de la société mauricienne (toujours la même technique du diviser pour mieux régner) : les Blancs et les créoles, les Indiens venus chercher du travail après l’abolition de l’esclavage, les Chinois, les musulmans puis tous les autres nouveaux venus. De ce creuset atypique, une extraordinaire diversité a bien jailli, donnant tout son piment et ses couleurs à Maurice. Mais les appétits politiques laissent peu de place aux projets des idéalistes. 

Les hindous, numériquement supérieurs, remportaient à l’aube de l’Indépendance (1968) toutes les élections. Un nouveau système représentatif fut donc mis en place pour rassurer les minorités, le ‘best loser system’, donnant des sièges de députés supplémentaires à un certain nombre de candidats selon leur appartenance ethnique ou confessionnelle. 

Alors qu’aujourd’hui l’idéologie de l’hindutva l’emporte en Inde avec l’inquiétant Narendra Modi, la précaution ne semblait pas, a posteriori, totalement inutile. 

   Mais le système survit mal à la modernité, au désir des jeunes générations de se mélanger, de s’exempter du poids de l’essentialisme, du déterminisme. De l’assignation systématique, institutionnalisée.

   La Constitution mauricienne reconnaît quatre catégories principales : les hindous, les musulmans, les Chinois et la "population générale" (essentiellement les Blancs et les créoles, descendants des esclaves africains et des colons européens) et jusqu’en 2014 aucun candidat à une élection ne pouvait prétendre se présenter s’il ne notifiait pas son appartenance. 

Une approche de la citoyenneté qui, certes, trouve sa justification dans l’histoire mouvementée de l’île mais qui, désormais, encouragement perpétuel aux luttes inter-ethniques ou religieuses, est devenue un piège retardant la symbiose entre toutes les parties de la population, un boulet qui empêche la transcendance par le même sentiment national de ne plus former qu’un seul peuple, au destin commun : le mauricien. 

l’auteure Sharon Paul © éditions Atelier des nomades

  « Ils se demandaient pourquoi le rasta avait voulu chanter sur cette musique-là. Il disait de danser mais, sur ce rythme, on ne pouvait danser comme on le fait sur du séga. Pourtant, il se passait bien quelque chose. Quoi ? Ils ne le savaient. Ils étaient tous plongés dans une sorte de torpeur jusqu’à ce que le chanteur de séga monte sur scène.

  - Allez ! Allez ! Cassez vos reins ! chanta-t-il. »

   Pour avoir su trouver les mots et arranger les sons pour gagner enfin les oreilles de tous, en mêlant les secrets de la mer des Caraïbes aux enchantements de l’océan Indien, Kaya/Nas le « chanteur rasta » deviendra la figure culturelle majeure de l’île Maurice. Avant d’en devenir sa victime expiatoire. 

  « Le changement. Les leurs l’ont toujours vécu ou attendu. Des siècles de servitude ont conduit à la liberté. La colonisation a fait place à l’indépendance. Maintenant, on attendait que la misère du peuple noir se change en opportunités. Ce peuple qui, sur cette île, ne pouvait être nommé comme les autres l’étaient, eux. Dans les documents officiels, les créoles étaient ce qu’on appelait ‘la population générale’. Le terme ‘créole’ désignait tellement de choses : ethnie, langue nationale, habitants des îles, boucles d’oreilles. Mais sur cette île-là, les créoles étaient surtout les ‘eux’ qui s’opposaient aux ‘nous’. Ils étaient l’autre qui s’oppose au je. Et on attendait que quelques intellectuels débattent de la question de l’appellation et y apportent un changement. Le changement, les politiciens le proposaient aussi à tour de rôle et de mandat. Les prêtres, eux, les dimanches, décrivaient cette vie nouvelle qu’on passait son temps à attendre dans la vie actuelle. Pour Nas, c’était désormais dans cette sonorité qu’un changement semblait possible. »

© DR

  L’artiste n’aura pas vu son rêve se réaliser mais il aura certainement participé à l’émergence et à la maturation dans les esprits de l’idée d’union dépassant les clivages et les origines, lui dont la mémoire est encore entretenue par tous les progressistes, créoles et autres, de l’île. Dont Sharon Paul qui, elle, en plus, le fait voyager au delà des frontières, nous le fait rencontrer ici en France sous les traits attachants d’un jeune homme passionné, sensuel et curieux dont on suit le parcours, l’éveil et la prise de confiance mais qui se brûlera bientôt les ailes pour s’être trop approché de la politique (coup de griffe de l’auteure aux organisateurs machiavéliques du concert de Rose Hill).

Un récit court mais vif, musical bien sûr, d’autant plus poignant que le lecteur n’ignore rien de la fin de la chanson et que la colère sous-jacente de la jeune auteure reste froide, d’autant plus cinglante. 

Kaya, le planteur de graines, le souriant porteur d’espoir. Dernier prophète sacrifié, doux révolutionnaire rasta aux mots tranchants comme la vérité. Dont le message et la réflexion dépassent évidemment désormais - grâce aussi à la littérature - les limites de l’île, en ces temps de crispations identitaires planétaires, de rêves immatures mais grandissants d’étiquettes à apposer, de repli « safe » sur les minuscules nombrils, sur les grotesques territoires lilliputiens rassurants. La tourterelle des songes éveillés s’est envolée dans le nuage de fumée dispersé, n’est pas réapparue dans celui des gaz lacrymogènes mais, elle ne s’éloigne jamais vraiment. Se tenant prête pour la Soul Revolution

« Oui, c’est à toi que je parle

Dis-moi ce que tu sais 

De l’autre qui vit à tes côtés

Je sais bien que sur cette île 

On ne vit pas ensemble 

Juste à côté, de l’autre côté 

De son nom tu ne connais que

Missié Blanc, Femme Malbar, Ti Créole, Sinwa et Lascar »

— ‘Le Cantique du rasta’, de Sharon Paul, ed. Atelier des nomades. Prix Indianocéanie 2021

    * Île Maurice toujours, voir aussi ‘Davina Ittoo ou la quête des sens. Il était une île...’                                               

                                                             — Deci-Delà — 

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