'30 bonnes raisons de sortir de l'Europe' : le livre choc d'Olivier Delorme

"De la genèse de l'Union, de la clairvoyance de de Gaulle devinant la main américaine,des faux prophètes créés pour entretenir le joli mythe (aah, Monnet, si proche de la CIA...) aux lobbys tous puissants"

     Étrange timing que celui-là. Le livre choc osant remettre en cause l'ADN de l'Union européenne, par l'agrégé d'histoire Olivier Delorme, ancien maître de conférences à Sciences Po, auteur et spécialiste de la Grèce, sort la semaine durant laquelle de nouvelles rétorsions de la Troïka à l'encontre de la Grèce, justement, sont annoncées. Aux calendes, l'allègement de la dette : le gouvernement grec légitimement élu a eu l'audace de vouloir augmenter les petites retraites. 'Nein !', 'no !', 'niemals !' de lui répondre en chœur la Commission européenne, le Fonds Monétaire International et la Banque Centrale Européenne.

Que la population soit au bord du désespoir, que certains n'arrivent plus à se soigner, que d'autres acceptent travail sans rémunération du moment que gîte et couverts sont assurés, peu importe du moment que l'orthodoxie bruxelloise est respectée et les 'réformes structurelles indispensables' (sic) menées. La population d'un pays bi-millénaire mis sous tutelle, lentement dépecé, à la souveraineté piétinée, désormais dirigé par des mémorandums dictés par l'étranger, en serait réduite à manger de l'herbe que l'étau ne se desserrait toujours pas. Que le parti néo-nazi Aube Dorée progresse encore, porté par l'exaspération et la désespérance, que les graines des drames de demain soient plantées sous nos yeux que certains cabris sautillants et aveugles nous assureraient encore et toujours que "l'Europe c'est la paix !", "l'Europe c'est la prospérité !", mantra des bienheureux qui n'ont plus le temps de réfléchir. Ni de regarder de plus près le fonctionnement du modèle qu'ils défendent.  

J'entends bien les soupirs et commentaires, déjà. 'Les europhobes sont de sortie', 'parler ainsi fait le jeu du FN', 'Mélenchon, sors de ce corps'. Justement : je me permets ici une disgression (non sans importance) avant d'aller plus avant. Aborder ce livre en mettant totalement de côté les positions et du Front de Gauche et du Front National (pas de parallèle automatique, si ce n'est qu'ils sont les deux principaux partis euro-sceptiques) pour ne se concentrer que sur la question : qu'est-ce que précisément l'UE ? Qu'est-ce que cette Europe qu'on nous fabrique et nous présente comme vitale ? Voilà la seule question qui vaut et que chaque citoyen un tantinet éveillé devrait se poser.

Nous nous habituons de plus en plus - et c'est dramatique, et c'est symptôme d'un ramollissement de l'exigence citoyenne - à une privatisation artificielle de certains thèmes et même désormais mots (souveraineté, nation, patriotisme, laïcité, etc...)

Ce livre me semble très intéressant pris sous cet angle, et permet, dès lors que l'on accepte de se plier à cet exercice pas si facile, de réaliser à quel point le sujet est tabou et (volontairement ?) accolé à deux partis bien définis. Critiquer, interroger au moins l'UE et les terribles jugements médiatiques tomberont : 'populisme', 'complotisme', 'extrémisme'. Qui se souvient, à l'époque de Maastricht et encore un peu après, de la liberté de ton d'un Philippe Séguin, d'un Jean-Pierre Chevènement, d'une Marie-France Garaud ? Quand exactement cette liberté-là a-t-elle disparu ? Leurs prédictions se sont réalisées mais, étrangement on a désormais de moins en moins le droit de toucher à la doxa officielle !

Toujours est-il que l'idéal pour aborder - et se faire son idée sur - '30 bonnes raisons de sortir de l'Europe' est de laisser ses certitudes, modes de pensée habituelles et surtout les éventuelles cartes militantes à l'entrée avant de s'y plonger.    Le titre, tout d'abord : '30 bonnes raisons de sortir de l'Europe'. L'auteur entend parler de l'Union Européenne, bien entendu. Il souligne ainsi sarcastiquement la prétention de ses besogneux technocrates à essayer de nous faire confondre les deux. Le jour où la vraie Europe, celle des peuples, celle que nous connaissons tous à travers nos voyages, ressemblera à l'usine à gaz (à fric ?) nommée UE, ce jour n'est pas prêt d'arriver !  

Trente chapitres denses, ciselés, argumentés; s'appuyant sur des chiffres, des faits, des références. Portés clairement par une voix forte, que l'on devine exaspérée devant l'inertie des peuples. De la genèse de l'Union, de la clairvoyance de de Gaulle devinant la main américaine, des faux prophètes créés pour entretenir le joli mythe (aah, Monnet, si proche de la CIA...) aux lobbys tous puissants. De la création d'une monnaie calquée sur le mark, pensée pour et par l'Allemagne, ne répondant qu'à ses propres intérêts tandis qu'elle met à genou les autres nations (satellites ?) Du fonctionnement d'un 'Parlement' croupion, de l'abandon progressif de la souveraineté nationale au profit d'une entité justement pensée pour aspirer le politique et obtenir ainsi enfin une... communauté de consommateurs (de produits d'Outre-Atlantique ? TAFTA par-ci, CETA par-là). Tout cela avec l'accord de politiques nationaux médiocres, devenus des gestionnaires (le poste de gestionnaire doit être bon vu le nombre de candidats au poste), qui n'hésitent pas à tordre la Constitution française pour l'adapter à des traités inspirés par un ordolibéralisme mortifère, décidés par un pouvoir non-élu, idéologue, anti-démocratique. Le livre déroule la logique implacable qui a mené à la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui : accepter sans broncher d'entendre Mr Juncker, président d'une toute puissante Commission emplie de membres au pédigrée catastrophique (collusion, conflits d'intérêts, renvois d'ascenseur loin de tout contrôle démocratique) et ancien arbitre quatre étoiles luxembourgeois de l'évasion fiscale, déclarer sans gêne "il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens." Fermez le ban.  

"C'est simple, pourtant : ce qui est bon pour vous, ce n'est pas l'Etat social - auquel le capitalisme d'Europe occidentale a dû se résigner après 1945, par peur de la 'contagion' communiste - ce qui est bon pour vous, c'est l'économie sociale de marché. C'est-à-dire la liquidation de toutes les entraves au marché qui, enfin libre, assurera à tous - et donc à vous - une prospérité universelle et permanente. Quelles entraves ? Cette vieillerie rigide de droit du travail, ces nocives allocations qui paralysent votre sens inné de l'initiative et vous incitent à la paresse, les obstacles au licenciement qui brident la nécessaire adaptation des entreprises à la concurrence libre et non faussée, les retraites trop précoces, les pensions et salaires excessifs qui plombent la compétitivité des entreprises - contrairement aux dividendes qui ne l'altèrent jamais. Voire les salaires tout court ! Devenez auto-entrepreneur sans droit, payé à la tâche par celui qui devrait vous salarier ! Jouissez sans entrave de vous transformer en agent actif, payé avec un lance-pierre, de l'Uber-économie si chère à Kroes et à ses jetons de présence. Réjouissez-vous de pouvoir travailler le dimanche ou jusqu'au milieu de la nuit afin de satisfaire le droit du consommateur, transformé en droit fondamental de l'Homme, de consommer n'importe quoi à n'importe quelle heure ! Mais toutes ces 'réformes'-là n'ont pas été décidées par des hommes politiques français, élus. Elles ont été élaborées dans le huis clos européen, entre technocrates et détenteurs du capital."  

Olivier Delorme ne présente pas un tract ni un ouvrage de science-fiction, mais bien un essai historique énergique. Qui ne peut que nous faire sursauter quand on réalise notre inertie, voire notre indifférence, alors que notre destin nous échappe sous nos yeux. Le traité de Lisbonne, la mise à terre de la Grèce, la main-mise de Mme Merkel sur toutes les décisions économiques, l'explosion de la classe politique espagnole suite aux exigences absurdes et intenables de Bruxelles, la menace de sanctions financières contre le Portugal s'il ne file pas droit : un autoritarisme de fait, hors contrôle démocratique, qu'il serait de mauvaise foi de nier.

Alors, le Brexit : premier coup de pioche inattendu (douloureux passagèrement, certes) contre le géant de papier ?

Alors, l'UE : une belle idée ? 

Olivier Delorme présente ici un ouvrage indispensable, intelligent et surtout citoyen, qui met à bas les masques, les ficelles insoupçonnées d'une propagande bien installée. À découvrir absolument !                          

 

-- '30 bonnes raisons pour sortir de l'Europe',  Olivier Delorme, H&O éditions  --           

 

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(Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà' et de 'Pierre Guerot & I' en collaboration avec Pierre Guerot

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