‘Les marrons de la liberté’, de Sandra Dessalines. Aux briseurs de chaînes oubliés

Si ces statues-là s’animaient, par quelques sorts venus des mornes haïtiens, elles auraient de bien lourds souvenirs à partager entre elles. Ceux des marrons oubliés qu’elles incarnent, des résistants inconnus qu’elles représentent. Creuset des identités à inventer, modeler, bruit des chaînes, des cris toujours audibles

 

« je suis un mort blasé qui n’écarquille plus les yeux  devant la chute spectaculaire des rêves  chaque mot est un sursis  une histoire qui pourrit une autre  nourrit sa propre indifférence  c’est un corps nécropole qui nous unit » (‘Pur Sang’, Makenzy Orcel, ed. La Contre Allée) © DR « je suis un mort blasé qui n’écarquille plus les yeux  devant la chute spectaculaire des rêves  chaque mot est un sursis  une histoire qui pourrit une autre  nourrit sa propre indifférence  c’est un corps nécropole qui nous unit » (‘Pur Sang’, Makenzy Orcel, ed. La Contre Allée) © DR


     Le fleuve Artibonite aurait-il grandi au point de rejoindre la Loire, de relier la ‘Perle des Antilles’ à Nantes, la désormais paisible cité de l’Ouest ? Haïti, la nation aux incessants séismes (terrestres, politiques, sociaux) - tous superbement ignorés par la septième puissance mondiale qui a même oublié qu’Haïti fut une de ses colonies, la plus rentable qui plus est - à la ville gauloise régulièrement classée en tête du classement du « vivre-ensemble », de « l’éco-responsabilité » et autres « politiques locales d’ouverture aux cultures du monde » ? Les confluents invisibles existent depuis le XVIIème siècle, lorsque Nantes était le premier port de traite négrière (43% des expéditions françaises en partaient). Les passages grandioses, théâtre et autres majestueux bâtiments locaux doivent beaucoup au sang versé à l’autre bout du monde. Un mémorial d’importance existe certes depuis 2012 (seulement). Mais l’ironie ou l’esprit de revanche (saint Woke anglo-saxon, priez pour nous) ne sont pourtant pas de mise dans cette exposition centrée sur la force émotionnelle et le dénuement plutôt que sur le cours martial militant, anachronique (très air du temps), sur l’identification immédiate au-delà des couleurs de peau et des origines. Une exposition proposée par Sandra Dessalines et l’association Mémoire de l’Outre-Mer à l’espace Louis Delgrès qui se révèle être une invitation percutante à réfléchir aux chemins éternellement liés de deux peuples (même si l’un refuse de trop y penser). 

l'artiste plasticienne Sandra Dessalines © DR l'artiste plasticienne Sandra Dessalines © DR
 


     Les yeux clos, le visage comme soumis au supplice, l’homme cornu semble porteur de toute l’histoire de la traite négrière européenne sur la côte Atlantique (11 millions d’Africains déportés, 28 millions si on y ajoute la traite transsaharienne et celle dans l’Océan Indien) mais aussi de celle du marronnage, de la lutte contre la déshumanisation légalisée du Mexique à l’île Maurice, du Brésil à Haïti. Son casque zébu évoque les guerriers bizango, ces membres d’une société secrète du culte vaudou fondée en Haïti au début du XIXème par les esclaves pour résister à l’asservissement. Tout autant qu’une africanité exacerbée, revendiquée haut et fort depuis l’île inconnue vidée de ses habitants originels (les Taïnos, exterminés), et sur laquelle on l’a débarqué de force. 

Lui faisant face, trois femmes aux pommettes hautes, air fier mais épuisé par une vie d’exploitation, mains et bras entièrement dédiés à la récolte du café (Haïti, alors nommé Saint Domingue, fournissait la moitié de la production mondiale pour le plus grand bonheur des colons français et de la métropole triomphante), de la canne à sucre (la muselière en étain pour tout esclave surpris en train de manger de la canne dans les champs) ou encore au service domestique des maîtres (besogne considérée comme privilégiée mais pourtant non exempte des châtiments bestiaux prévus par le Code Noir de Colbert ni du droit de cuissage du maître blanc).

« Des tambours montaient de sourdes notes qui cognaient, cognaient contre d’invisibles murs avant de reprendre leurs grondements [...] Les tambours maintenaient leur plainte et faisaient de grandes trouées, lacérant l’après-midi. L’un des tambourineurs, ne tenant plus sur sa chaise, se leva pour faire résonner plus loin encore ce grand cône de bois. » (‘Dans la maison du père’, Yanick Lahens, ed. S. Wespieser) © Sandra Dessalines « Des tambours montaient de sourdes notes qui cognaient, cognaient contre d’invisibles murs avant de reprendre leurs grondements [...] Les tambours maintenaient leur plainte et faisaient de grandes trouées, lacérant l’après-midi. L’un des tambourineurs, ne tenant plus sur sa chaise, se leva pour faire résonner plus loin encore ce grand cône de bois. » (‘Dans la maison du père’, Yanick Lahens, ed. S. Wespieser) © Sandra Dessalines

L’une d’entre elles, sans doute la plus frappante du trio, voit son buste privé d’une partie entière, femme tranchée à vif, attachée ad vitam aeternam à un morceau de bois flotté orné de chaînes. Douleur du visage tourné vers le ciel aphone. Subjectivité du visiteur oblige, l’image d’une mère venant de perdre son enfant (mort en bas âge faute de soins ou arraché des bras maternels pour être revendu au plus offrant) a surgi. La malnutrition et la fatigue rendaient les grossesses risquées et réduisaient d’autant les chances de survie et des nourrissons et des mères. Le traitement quotidien des esclaves était si monstrueux (sauf cas exceptionnel tel le maître de Toussaint de Bréda, futur Louverture, ce qui ne justifiait en rien un système raciste entièrement tourné vers le profit et la déshumanisation du corps noir) qu’il revenait moins cher au propriétaire terrien d’importer de nouveaux esclaves africains « frais » plutôt que d’améliorer les conditions de vie des captifs déjà présents.

« La misère, je la connais, moi-même. Tout mon corps me fait mal, tout mon corps accouche la misère, moi-même. J’ai pas besoin qu’on me baille la malédiction du ciel et de l’enfer. » (‘Gouverneurs de la rosée’, Jacques Roumain, ed. Zulma) © Sandra Dessalines « La misère, je la connais, moi-même. Tout mon corps me fait mal, tout mon corps accouche la misère, moi-même. J’ai pas besoin qu’on me baille la malédiction du ciel et de l’enfer. » (‘Gouverneurs de la rosée’, Jacques Roumain, ed. Zulma) © Sandra Dessalines

    Si ces statues-là s’animaient, par quelques sorts venus des mornes haïtiens, elles auraient de bien lourds souvenirs à partager entre elles. Ceux des marrons oubliés qu’elles incarnent, des résistants inconnus qu’elles représentent. Creuset des identités à inventer, modeler, bruit des chaînes, des cris toujours audibles.
« voilà que je vous parle  sans maudire ma terre sur pilotis avec du sang dans son parterre  terre ligotée » (‘Le sang visible du vitrier’, James Noël, ed. Points) © Sandra Dessalines « voilà que je vous parle  sans maudire ma terre sur pilotis avec du sang dans son parterre  terre ligotée » (‘Le sang visible du vitrier’, James Noël, ed. Points) © Sandra Dessalines


   Sandra Dessalines, plasticienne d’origine haïtienne basée au Pays Basque qui emploie principalement le papier mâché comme technique de création, restitue donc leurs traits à quelques-uns de ces esclaves enfuis, réunis autour du vaudou (véritable lien unificateur sur cette nouvelle terre pour les déracinés, extirpés de force de régions africaines aux langues, mœurs et croyances différentes) et de quelques chefs emblématiques (Makandal par exemple, le plus déterminant), véritables précurseurs de la révolution de 1804 (indépendance de l’île). Femmes et hommes révoltés ayant repris leur liberté et leur identité au système esclavagiste alors mis en place aux Caraïbes, entre autres par la France monarchiste puis impériale, en gagnant les zones escarpées et sauvages de cette ‘terre des hautes montagnes’. Mais ce n’est pas tant sur le nouveau modèle de société viable créé depuis les mornes par ces communautés ni sur leurs techniques de combat et de lutte contre le joug de l’esclavage, de la tyrannie européenne (raciste et légitimée par la Très Sainte Croix romaine) qui mèneront les marrons à la déterminante cérémonie vaudoue du Bois Caïman (1791) que l’artiste autodidacte, influencée par le travail de Rémi Trotereau et de Marc Petit, met la lumière. Elle préfère, via le jeu des matières (bois flotté, perles, tissus) et des nuances restituées, faire surgir l’humanité blessée de ses modèles imaginaires. 

Des avis de recherche (authentiques) côtoient ce qui s’apparente à des masques mortuaires marqués par le sceau de l’injustice. 

« Étienne, fils d’un nègre libre, ancien prévôt de la salle d’armes du Cap, cuisinier, portant un collier de fer au col, tirant des armes, parti marron depuis 3 semaines. »

Peut-être ledit Étienne finira-t-il sous les crocs des chiens de combat dressés par le sinistre Rochambeau pour terroriser les marrons. Ou peut-être connaîtra-t-il le même sort que Colas jambes coupées, chef de bande supplicié dont la représentation en position christique tétanise le visiteur. 

Un autre Christ noir, d’ailleurs, est l’une des pièces maîtresses de l’exposition de la plasticienne au nom ô combien symbolique. Son visage angélique éteint, le coton proche (douceur apparente de la matière mais charge mémorielle sanglante) et la couronne d’épines symbole du martyre noir appelle au silence recueilli lorsqu’on lui fait face. 

« Mettre en lumière l’histoire objective de Nantes, de porter à la connaissance du plus grand nombre le passé non révisable de Nantes, dans cette page dramatique qu’ont été l’organisation et la mise en œuvre du Commerce triangulaire et de la traite des Esclaves. Ce projet fédérateur s’appuyait sur notre volonté d’appréhender cette histoire sans recherche de culpabilité, sans posture de victimisation » écrit le président de l’association Mémoire de l’Outre-Mer, Michel Cocotier.

« Chaque jour, j’emploie le dialecte des cyclones fous. Je dis la folie des vents contraires. Chaque soir, j’utilise le patois des pluies furieuses. Je dis la furie des eaux en débordement. Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques. Je dis l’hystérie de la mer en rut. »  (´Mûr à crever’, Frankétienne, ed. Hoëbeke) © DR « Chaque jour, j’emploie le dialecte des cyclones fous. Je dis la folie des vents contraires. Chaque soir, j’utilise le patois des pluies furieuses. Je dis la furie des eaux en débordement. Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques. Je dis l’hystérie de la mer en rut. » (´Mûr à crever’, Frankétienne, ed. Hoëbeke) © DR

Le travail de Sandra Dessalines s’inscrit définitivement dans cette logique, ce travail de mémoire qui dépasse évidemment le cadre nantais, et pousse par la force évocatrice de son œuvre le spectateur à regarder droit dans les yeux les briseurs de chaînes du passé, du passé commun. Tandis que quelques pyromanes irresponsables s’amusent actuellement à ressusciter la notion de « race » dans le débat public, sans précautions ni recul, ajoutant encore de la confusion à une époque qui n’en manquait pourtant déjà pas, une exposition subtile et poignante à ne pas rater.

 

Les marrons de la liberté’, de Sandra Dessalines, jusqu’au 1er octobre 2021 à l’espace Louis Delgrès (association Mémoire de l’Outre-Mer), 89 quai de la Fosse 44100 Nantes

 

 

Sandra Dessalines participe à de nombreux événements mémoriels et est joignable sur Instagram et sur FB. Voir son interview sur Nofi 

Pour aller plus loin : * ‘Histoire d’Haïti, la première république noire du Nouveau Monde’, Catherine Eve Roupert, ed. Perrin 

* ‘Toussaint Louverture’, Sudhir Hazareesingh, ed. Flammarion  

* ‘Les mondes de l’esclavage’, sous la direction de Paulin Ismard, ed. Seuil

voir aussi : 'Plumes haïtiennes'


« Mes voeux râpent le désastre, je résiste car songe frère du feu possible. Si j’ai vie à dire, c’est non le mur ma sève, non le barbelé mon fumier, mais un figuier qui renfloue le mot, un acacia qui ébranche le silence. »  (‘Atelier du silence’, Jean D’Amérique, ed. Cheyne) © DR « Mes voeux râpent le désastre, je résiste car songe frère du feu possible. Si j’ai vie à dire, c’est non le mur ma sève, non le barbelé mon fumier, mais un figuier qui renfloue le mot, un acacia qui ébranche le silence. » (‘Atelier du silence’, Jean D’Amérique, ed. Cheyne) © DR


                                  - Deci-Delà -

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