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Billet de blog 16 décembre 2020

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‘La Géante’, les secrets de la montagne. Conte sauvage de Laurence Vilaine

"J’ai appris à vivre moche et vieille sans connaître le grain de ma peau, sans jamais m’y attarder en faisant ma toilette et évidemment sans que jamais personne ne s’y attarde"

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« Ni la lune ni le soleil n’entre dans le Bois noir. Y pénétrer, c’est dire au monde qu’on n’a rien à perdre et à demain si le diable veut bien, parce que c’est lui qui ouvre la route. »

Illustration 1
© Daniel Kovalovszky


« Ils sont montés dans les sommets, ses coups dans la caillasse, et les montagnes se sont refilé leurs échos, c’est leur manière de se débarrasser des tourments des humains pour revenir au silence et continuer de vivre des nuits paisibles sous les étoiles, enfin c’est ce qu’on croit, parce que ça ne disparaît jamais ces choses-là, ça tombe dans le fond et un jour ou l’autre, ça remonte avec la débâcle ou les crues, ça fait couler la boue et jamais c’est la paix. Au fond des gorges, les douleurs des femmes et des hommes troublent les eaux claires, des hivers durant les chagrins essaient de remonter à la surface mais ils n’y arrivent jamais - on le sait quand vient l’été, le niveau des eaux baisse et on voit des marques de griffes sur les parois. » 


Une démente apparue depuis peu dans le village, « manteau jusqu’aux chevilles et le bord des manches plus loin que les doigts [...], bottines de ville emmaillotées dans des carrés de laine et montées sur des crampons d’un autre siècle », s’attaque à la Géante à coups de pioche, hermétique aux regards, imperméable aux autres, seule comme personne - sinon les aliénés - ne peut l’être sur cette Terre. Quelle colère, quelle rancoeur envers le monstre minéral guident les gestes destructeurs ? Le sol, à présent, subit à son tour le courroux insensé. 


« Jamais la géante n’a connu de cri de la sorte, jamais dans ses gorges, dans ses bois, dans ses grottes, parmi ses bêtes, jamais de ses milliards d’années d’existence ou bien ce cri peut-être venait-il de là, de ces milliards d’années-là jusqu’à cet instant, un long cri de guerre, celui-là même peut-être qui fait trembler les entrailles de la Terre, se dresser les montagnes et rugir les océans - le cri des hommes contre la mort. Elle avait creusé ce qu’il fallait et il n’y aurait plus qu’à descendre le corps et remettre la terre à sa place. Dans la caillasse, elle s’est jetée à genoux au bord du trou vide, elle n’avait rien que son chagrin à mettre dedans. »

Illustration 2
© Daniel Kovalovszky


Une autre femme l’observe, la folle, depuis le Bois noir. Noële, sorcière locale qui court tout le jour (elle laisse la nuit à son frère Rimbaud, bossu muet qui guette les hiboux) sur les lacets à flanc de montagne, à travers les tapis d’herbes hautes et les broussailles protectrices en quête de plantes médicinales qu’elle transformera en onguents, poudres et autres cataplasmes, Noële sait se rendre invisible : la Géante est son domaine depuis l’enfance, les lierres parures des chênes centenaires, les pierres dressées légendaires ses alliés. 


« La Géante, personne ne la connaît.
Jamais son nom sur une carte, pas une seule pancarte. 
Il n’y a que moi qui l’appelle comme ça.
Depuis l’enterrement de notre mère, Dio Madonna, j’avais sept ans.
Au cimetière, je n’avais pas pleuré, pas récité de prière, pas pris la main de mon père. Les poings serrés, j’avais levé la tête et mis mes yeux dans ceux de la montagne.
Je lui avais dit, toi, tu t’appelleras, la Géante. 
Parce qu’il fallait que j’achète son silence. » 


Noële la guérisseuse de la montagne n’avait jamais vu la femme perdue, « la femme qui monte » comme elle la nomme, elle n’ignore pourtant rien de son identité, de la raison de sa présence. Des lettres provenant tantôt de la République démocratique du Congo, tantôt d’Amsterdam, de Lille aussi, s’invitent au milieu des descriptions organiques de la Géante, de ses paysages au fil des saisons. Le lecteur n’y comprend rien (un bouquetin passe), menace de rebrousser chemin (« la lune se pose sur un câble qui ne sert qu’à elle »), lutte pour trouver cohérence comme nos deux femmes bataillent contre la végétation sans pitié du relief, regards portés vers le sommet, évitant les gouffres sous les branches, sautant les talus dans un râle, empruntant faux chemins au prix d’épineux dans les yeux, de branches dans la poitrine. Mais la plume habitée de Laurence Vilaine, aussi vive que les souliers crottés de la narratrice, aussi généreuse que la flore personnage, et la promesse d’une prairie bientôt, bordée de parterres d’oreilles d’ours reposantes, bercée par le hululement d’un Petit-duc, l’encouragent à persévérer, à surmonter les obstacles. Le livre ne se donne pas plus aisément que la montagne : il faut lutter et faire ses preuves avant de découvrir ses merveilles. Avant de réaliser la virtuosité de son auteure. Les doigts se serrent sur les pages comme sur le bâton de la Tante en pleine ascension, redoutant les éboulements, et l’écrivaine de rire de la désorientation du lecteur, comme la Géante de celle des randonneurs novices. La Nature n’y est ni bonne ni mauvaise : elle y est rustre, indomptée, souveraine. Un homme malade dans une Maison froide, Parisien, chroniqueur pour de grands quotidiens, venu lutter au calme contre le mal qui lui dévore les yeux (« les mouches », métaphorise joliment Noële). Une Tante italienne qui n’en est pas une, protectrice rêche, sourde, inapte à la tendresse, dure comme les pierres du territoire. Une maîtresse reporter de guerre folle d’inquiétude. Un muet nommé Léon mais rebaptisé Rimbaud au hasard d’un devoir scolaire, sauvageon poète (forcément), venu au monde pour voir sa mère le quitter.

Illustration 3
© Daniel Kovalovszky

« La Tante le tenait par les pieds comme un lapin qu’on va dépecer et lui tapait dans le dos, j’ai vu deux minuscules taupes naissantes et fripées à la place de ses petits poings et le noir complet dans sa gorge, dans sa bouche grande ouverte, mais il n’a rien lâché. Sa voix est restée dans les ténèbres et il est venu au monde dans le dire à personne. Dio Madonna. »

La femme brisée menace, pioche aux pieds, d’enfoncer la porte d’une chapelle vide tandis que la narratrice de faire le point sur sa vie dans ce monde de taiseux, sur ce corps négligé qu’aucun bras n’a jamais enlacé, dressé seulement à la cueillette des cynorhodons (ingrédients principaux du poil-à-gratter...) et au liage des fagots, des fagots de bois qui sauvent les vies l’hiver. 


« J’ai appris à vivre moche et vieille sans connaître le grain de ma peau, sans jamais m’y attarder en faisant ma toilette et évidemment sans que jamais personne ne s’y attarde, en n’utilisant la baignoire que pour les grandes occasions et seulement de l’eau froide au robinet du lavabo, vite, pour me débarrasser du plus gros des graviers qui crissent sur l’émail. J’avais copié les mains qui brûlent dans mon cahier, j’ai essayé les caresses sous l’édredon. Sans baisers, sans bras à étreindre, la peau se flétrit et s’assèche. J’ai reboutonné ma flanelle jusqu’en haut, me suis relevée fermer la fenêtre et j’ai serré mon oreiller. » 

Noële découvrira bientôt la magie des mots, l’amour par procuration, témoin passive puis marionnettiste improvisée, tandis que le véritable personnage principal de ce conte envoûtant et sauvage, la Géante, se fera professeur de vie, gardienne discrète d’un amour aveugle, menaçante parfois avec ses ravins dissimulés puis douce soudain, parfums de gentiane, de bleuet, de bourrache, promesse d’un bouquet d’immortelles, baume offert aux cœurs malheureux.

Illustration 4
l’auteure Laurence Vilaine © Zulma

Un livre hypnotisant, ode aux forces oubliées de la nature, peuplé de lignes magnifiques, souffle poétique surgi des bois, et que l’on reprend une fois la lecture achevée pour bien réaliser la mécanique narrative au cordeau mise en place par l’auteure. Un beau conte, cruel et puissant comme la montagne, tableau de roches et de végétaux challenge, qui donne envie de vérifier ses semelles à la descente voir si par hasard un peu de cette terre-là, poussière de merveilleux, n’y est pas restée collée. De se précipiter ensuite sur la boîte aux lettres; au cas où. 


— ‘La Géante’, de Laurence Vilaine, éditions Zulma — 

(Photographies : le site de  Daniel Kovalovszky)

Illustration 5


    —- Deci-Delà —- 

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