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Billet de blog 17 avr. 2021

‘Combats’ : un brillant conte de Néhémy Pierre-Dahomey sur la dette haïtienne

La dette française : cause principale du cercle infernal de la misère haïtienne, étrangement éludée dans les écoles de l’hexagone

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© Wilson Bigaud


 Les combats de coqs et de chiens sont ici décrits comme de grandes batailles épiques. Les crocs, les becs et les ergots acérés des bêtes transformées en héros tacticiens deviennent les armes décisives pour l’avenir des habitants de Boën, localité de la plaine du Cul-de-Sac. Les poitrails s’entrechoquent telles des armures, nuages de poussière et râles furieux, poils souillés par le sang ennemi et plumes qui volent tandis que celle de Néhémy Pierre-Dahomey d’accélérer encore la description des luttes fratricides. Le lecteur encourage bassa voce comme s’il avait lui-même misé quelques gourdes (la monnaie haïtienne), ici Biss l’Imbattable - gallinacé stratège - là Le-maître - lévrier sans peur - avant de maudire in petto la perfidie, la cruauté des adversaires.
« Une musique monte. C’est un air de bandjo sous une voix rauque, peinant à percer la masse épaisse de testostérone qui sature l’atmosphère. Le combat reprend en deux temps trois mouvements, et les coqs semblent avoir oublié qu’ils se sont déjà vus et détestés. Ils recommencent avec une hargne toute neuve.
Cette fois La Bête-Immonde est plus fébrile : elle fuit presque le combat. Biss s’avance, La Bête esquive en tournant le dos. Cela dure quelques tours. Ils explorent les quatre mètres de diamètre de l’arène et pendant ce temps, plutôt que d’être déconcerté, Balthazar se soulage d’un grand rire affreux. Puis il s’arrête subitement de ricaner. À cet instant La Bête-Immonde se retourne contre Biss l’Imbattable avec une telle violence qu’elle mériterait de figurer dans un livre religieux. » 
La mise à mort du coq vaincu puis celle, inattendue, du volatile victorieux sera l’épisode qui ravivera les hostilités entre deux demi-frères qui règnent sur cette modeste campagne de l’île depuis des décennies et se partagent le soutien d’une population haute en couleurs : Ludovic et Balthazar Possible. Les deux descendent d’un propriétaire créole respecté mais le premier d’une mère mulâtresse, épouse officielle, le second d’une maîtresse « négresse des mornes ». Ludovic l’héritier s’est proclamé notaire. Il est devenu rapidement « le livre ouvert de la plaine du Cul-de-Sac » et le juge de paix officieux de la région, tant son autorité semble naturelle. Il entend même éduquer les enfants alentour, s’improvisant bâtisseur d’école. Balthazar quant à lui travaille dur à entretenir sa mauvaise réputation à coups de brigandage et de violences gratuites mais il sait tenir à distance les trop curieux représentants de l’Etat venus de la capitale, Port-au-Prince, ce qui arrange chacun.

La Ronde © Wilson Bigaud


Nous sommes en 1842, la Révolution de 1804 qui fit d’Haïti la première république noire au monde est suffisamment proche dans le temps pour faire dire au narrateur : « il est vrai que le pays est si neuf que tout un chacun, d’une certaine façon, est un personnage historique. » 
De la confrontation feutrée puis violente entre les deux frères, Néhémy Pierre-Dahomey tire un conte politique et rural lumineux qui illustre entre autres les tensions entre les Créoles et les Bossales, malheureusement toujours d’actualité. 
Les Créoles, nés sur l’île, sang mêlé et donc peau plus claire, ayant repris le mode de gouvernance des colons (l’esclavage en moins, évidemment). Les Bossales, majoritaires, esclaves africains, déracinés par définition, rejetant violemment tout système inspiré par les asservisseurs européens. Au lieu de s’unir et se fondre au fil du temps pour ne plus former qu’un seul peuple aux cent nuances de peau, les descendants des deux groupes ont entretenu cette méfiance réciproque, cause de bien des maux (les Américains lors de l’occupation du pays en 1915 ont d’ailleurs volontairement réactivé cette concurrence insensée, par pur opportunisme, tandis que le dictateur Duvalier père a utilisé cet antagonisme historique pour développer la théorie du noirisme, maintenant la société haïtienne dans une dangereuse logique coloriste). 
« L’aîné tient le benjamin pour responsable du décès de sa mère [morte peu après la révélation de l’infidélité paternelle]. Le benjamin tient l’aîné pour responsable du déni de son père. Les deux s’en veulent pour leur nuance d’origine ainsi que pour leur filiation, l’un mulâtre-mulâtre et l’autre mulâtre-quarteron, comme souillé de négresse. » 
Les mots semblent violents pour qui ignore que du temps de la colonie française un esclave mulâtre préférait se suicider plutôt que d’être acheté par un homme noir libre. 
Terrible poison lent inoculé par les Français.

l'auteur Néhémy Pierre-Dahomey © Astrid di Crollalanza


Néhémy Pierre-Dahomey avait déjà séduit en 2017 avec son premier roman, ‘Rapatriés’ (Prix Révélation de la Société des Gens de Lettres), l’histoire d’une jeune femme haïtienne échouant à s’exiler aux États-Unis, premier rideau levé sur une réalité haïtienne que d’aucuns préfèrent continuer d’ignorer ici. 
Il récidive avec ce passionnant second roman, ‘Combats’, tout juste paru au Seuil.
En plus d’une ironie mordante qui donne des ailes au récit, le jeune auteur marie habilement l’histoire de cette bourgade perdue à la grande, la tragique, sans jamais tomber dans le cours magistral.
Pour autant, ici et sous cette forme, quelques données sont nécessaires pour ne point trahir l’intention du livre, révéler au contraire sa grande habilité. 
En 1825, la monarchie restaurée en France, Charles X « concède » par une ordonnance l’indépendance au pays (celui-ci l’était de fait depuis 1804 mais, comme disait Audiard...) Il exige d’Ayiti en contrepartie le dédommagement des colons, propriétaires des plantations qui se considèrent spoliés. Le montant est fixé à 150 millions de francs or, l’équivalent de trois années de production. Jean-Pierre Boyer, le président haïtien, obtempère d’autant plus facilement que la France menace d’envoyer ses puissants navires canonner l’île. La dette sera séculaire car si le capital sera remboursé en 1880, les intérêts aux banques françaises, eux, ne seront réglés que dans les années 1950. 1950... autant dire hier. 
La France, comme les autres puissances européennes, ne pouvait tolérer qu’une insurrection d’esclaves parvienne à renverser le régime colonial, à vaincre les troupes napoléoniennes et à se proclamer république libre, jacobine et noire, sans réagir. Elle saisit donc le nouveau pays à la gorge. Tandis que les secondes ne trouvèrent rien à redire au châtiment.

Chickens © Wilson Bigaud


La dette française : cause principale du cercle infernal de la misère haïtienne, étrangement éludée dans les écoles de l’hexagone.
Ce sont sur les conséquences directes de cette dette scélérate (oubliée ou méconnue des Français) que nous invite à nous pencher Néhémy Pierre-Dahomey.
Les taxes drastiques assomment dès lors les Haïtiens. « Avec un tel système ruineux, le pays diminue ce qu’on appelle sa dette de l’indépendance, mais se garantit une pauvreté durable pour les siècles à venir. Afin de continuer à vivre, mener ses grands travaux et se renouveler, l’État central mobilise quand bon lui semble les citoyens pour des journées de labeur sans solde. La corvée, c’est trimer toute la sainte journée en échange d’une maigre survie alimentaire sur le chantier. Certains acceptent de bon cœur, ils sont en général soldats. D’autres finissent tout de même par le faire, sous la pression armée des soldats. »

Fortune Teller © Wilson Bigaud


Mais les soulèvements ne tardent pas et l’État haïtien décide de sévir. Un grand recensement est lancé, en vue d’une perception améliorée de l’impôt, d’une efficacité redoublée des rafles pour la corvée.
Voici le cadre dans lequel se déroule ce combat de coqs. Tandis qu’une nouvelle tentative de recensement se prépare, menaçant l’équilibre et les codes des Boënnais, Balthazar Possible arrivera-t-il à faire taire sa rancune et à s’allier à son aîné ? Paloma la femme vaillante qui se rêvait maman parviendra-t-elle par sa faconde et ses formes impressionnantes à tenir son monde ? Pourquoi tout le village partage chaque nuit le même rêve, gallinacé géant frappant à la porte ? Le mauvais œil rôde, les hommes s’échangent de petits mots titrés ‘Combats’. La marchande de tabac se meurt dans la honte et les non-dits, abandonnant sa fille silencieuse à un monde de plus en plus menaçant. Mais la jeune Aïda n’est pas n’importe qui : elle peut d’une simple prière faire tomber les hommes. 
« Le malheureux caporal est tombé du cocotier suite à la demande d’Aïda, écho de la clameur publique. Il était là, allongé au pied de l’arbre, comme en pleine sieste, sans une goutte de sang, la gueule ouverte et un filet de bave bleue prolongeant sa langue. »

Rustic Scene © Wilson Bigaud


Aïda, entourée d’une aura de mystère et de peur, « part chercher sa verve ainsi que ses mots très loin au fond de sa gorge, plus loin encore, juste à côté de son âme, en seul cas de besoin. D’où leur précision et leur grande force. » Petite reine chanterelle à l’esprit habité par les contes de la vieille Guinée ancestrale, elle redonnera bientôt espoirs oubliés aux habitants, poésie pacificatrice mais, le Verbe retrouvé, le souvenir de la magie orale feront-ils le poids face au cynisme du monde ? Aux haines sans âge, à la fierté immature des hommes ? Au nouvel ordre en passe d’être établi ?

Combats’, un livre au style aérien mais à l’analyse puissante, un regard nécessaire sur l’histoire haïtienne et donc sur la nôtre (en cette période de commémorations napoléoniennes, davantage encore). Mais aussi la confirmation d’un talent définitivement à suivre. 

— ‘Combats’, Néhémy Pierre-Dahomey, éditions du Seuil — 

 * voir aussi ‘Combats, de Néhémy Pierre-Dahomey : le poison de la division' sur AyiboPost, média haïtien dynamique et engagé 

* & ‘Plumes Haïtiennes’ 

- illustrations : œuvres du peintre haïtien Wilson Bigaud 

- portrait de Néhémy Pierre-Dahomey : Astrid di Crollalanza. Retrouvez son travail sur son site 

                                  — Deci-Delà

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