‘La commode aux tiroirs de couleurs’, d’Olivia Ruiz. L'España dans le sang.

" Tout autour de toi vite vite Il s’en va puis il revient Tu crois le tenir, il t’évite Tu crois l’éviter, il te tient "

 © Olivia Ruiz © Olivia Ruiz

   Et si je t’aime...

   « Je ne résiste pas, je m’abandonne, je m’offre. Je succombe sans retenue à ses baisers, puis à ses caresses, puis à tout son être m’enveloppant comme de la soie. Ça ne ressemble pas à une première fois. Plutôt à une chorégraphie que nos corps auraient répétée des heures durant pour atteindre une telle fluidité. Pourtant, notre danse s’écrit au fur et à mesure que nos peaux s’apprivoisent, dans la lenteur et l’écoute, dans ce que le plaisir peut avoir de plus sacré et de plus mystique. Nous voyageons dans notre corps, soumis à nos propres sensations autant qu’à celles de l’autre. Ce silencieux dialogue, rompu par instants par nos souffles sauvagement courts, est d’une pureté biblique. » 

L’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser et Rafael est si magnétique. « Il est trop. Trop beau. Trop viril. Trop sûr de lui. Trop fier. » Trop madrilène pour que la jeune Rita (non pas la protectrice des musiciens mais l’adolescente envoyée en France par ses parents avec ses sœurs, loin de la brutalité franquiste) n’y voit pas la main du destin. Elle qui a appris à étouffer son accent espagnol, à parler posément comme une sage Française des années 40, à étouffer caractère volcanique et emportements passionnés pour contourner la méfiance, les railleries et les quolibets qui accueillirent les 450.000 républicains franchissant la frontière à partir de 1939, fuyant les chasseurs de rouges du général victorieux (la Retirada), son sang s’échauffe face au charismatique jeune homme qui planque armes sous leur lit, pigeons aux noms pas ambigus du tout (Mata et Hari) sur le balcon, face à son alter-ego, celui avec lequel chaque minute semble promesse d’une vie pleine de sensualité et de silences complices. Rien n’y fait, menace ou prière L’un parle bien l’autre se tait Et c’est l’autre que je préfère Il n’a rien dit mais il me plaît  
Rita peut bien s’inventer une vie tricolore, renier ses origines en songeant, rationnelle, mieux s’intégrer : Rafael l’espion la lit tel un livre mais, flamenco amoureux oblige, n’en dit rien.

« Mi gatito, tu pensais vraiment que tu réussirais à faire croire à un chat que tu es un chien ? Si tu es un oiseau, tu peux faire croire à un chat que tu es un chien. Mais quand deux êtres de la même famille se rencontrent, aussi différents soient-ils, ils se reconnaissent, sans aucun doute. » 

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Un voyage clandestin « sans risque » pour apporter support aux résistants républicains. La nouvelle du drame (la capture de Rafael par l’armée de Franco) qui arrive et voici Pepita, la mère du courageux hombre, qui hurle dans la cour entourée de la communauté, avalant la page annonçant la nouvelle comme si tuer le messager empêcherait une Rita désormais enceinte d’apprendre les terribles tortures subies par son héros. Doigts tranchés, yeux arrachés : la saleté de la guerre civile de se rappeler au souvenir des exilés. Même réfugiés à Narbonne, le général peut les frapper encore, et en plein cœur. 

Et si je t’aime prends garde à toi

l'auteure © Olivia Ruiz l'auteure © Olivia Ruiz

La narratrice fait nuit blanche, assise devant la commode, pendant que son enfant dort dans la pièce adjacente. Une commode aux tiroirs de couleurs, héritage de son Abuela, sa grand-mère récemment décédée. Cette Abuela du nom de Rita. Dans chaque compartiment du meuble bariolé, les souvenirs d’une vie, des secrets qu’il était temps de révéler à une niña à présent mère mais toujours en quête de ses origines; ultime cadeau. Le deuil transformé en voyage. La découverte de ce grand-père caché et l’ouverture des autres tiroirs mèneront la narratrice et le lecteur vers des arbres fruitiers aux racines de plus en plus profondes, vers un baromètre obstinément bancal, vers une pute gouailleuse (vulgos mais touchante) du bois de Boulogne, vers un bar de la Marseillette dans lequel la vie des âmes blessées mais pudiques (qui cachent leurs cicatrices sous la faconde et les mots hauts) se réinvente. Mais aussi aux abords des frontières du reniement de soi, de la négation de ses fondations. L’amour est loin tu peux l’attendre Tu ne l’attends plus il est là. Tenus par la main ferme de Rita qui déplie sa vie passionnée mais aussi rongée par la culpabilité (l’abandon de sa fille, de son pays natal) via graines, foulard bleu et autres médailles de baptême, petites traces - énormes preuves d’amour, la niña narratrice et le lecteur partent à la découverte de femmes exubérantes et généreuses : Pepita la mère vengeresse, Cali la fille rebelle, les tantes Leonor, Carmen et la Madrina, la gironde. 

« Madrina dira devant toute la communauté, en apprenant que de ses conseils naîtrait neuf mois plus tard un petit être :

- Foutue Rita, dès qu’un homme la regarde un peu trop dans les yeux, elle tombe en cloque !

La voix de Madrina porte : j’ai l’impression, à compter de ce jour, que les hommes de l’immeuble baissent les yeux en me croisant. Elle aurait pu faire gober n’importe quoi à n’importe qui avec son impétueuse assurance. Quel morceau, celle-ci ! »

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

Portraits vibrants de femmes loin d’être en chocolatqui enchaînent deuils et combats sans rien perdre de leur optimisme insensé, et d’hommes, guerriers du quotidien. Le bestial Maisel, qui parle si « crûment. Rafael disait qu’il avait envie de moi, Maisel dit qu’il a envie de me baiser. Un autre niveau de délicatesse » et qui décillera Rita sur la cruauté partagée des belligérants en temps de guerre. André, le mutique grand-père, qui adoptera Cali et ouvrira son cœur le grand-âge venu. Tout autour de toi vite vite Il s’en va puis il revient Tu crois le tenir, il t’évite Tu crois l’éviter, il te tient 

Il te tient comme ce roman qui transpire l’humanité, rempli de la douleur de l’exil, de la fureur et de l’énergie hispaniques et est une très belle surprise. Une nouvelle corde ajoutée à l'arc de l'artiste-interprète (et quelle corde !), « méditerranéenne jusqu’aux bouts des griffes ». Le style fluide et les images sont ceux de la conteuse. Et derrière le rappel de l’importance de la famille, de la connaissance de son histoire, Olivia Ruiz qui fait de sa narratrice une psychologue dans un centre pour réfugiés de rappeler à tous que les immigrés d’hier peuvent être les talents d’aujourd'hui et les graines du moment les pousses de demain. Si la chance leur est laissée. ‘La commode aux tiroirs de couleurs’ : un très bel enfant de bohème, un roman touchant sur la transmission, la reconstruction et les aspérités de chaque existence. Et sur la mémoire, forcément pleine de couleurs, de nuances et de teintes faussement contradictoires.

 

- ‘La commode aux tiroirs de couleurs’, d’Olivia Ruiz, ed. Lattès

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       Deci-Delà

 

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