'Indu Boy', de Catherine Clément. Les derniers jours d'une icône : Indira Gandhi.

"dans un pays où les veuves se précipitaient encore sur le bûcher de leurs défunts époux pour les accompagner jusque dans la mort, où des milliers de femmes pas assez dotées étaient brûlées vives dans les cuisines des faubourgs, comment cette jeune fille certes bien née est-elle parvenue au sommet, consolidant la démocratie indienne après l'indépendance ?"

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    Juin 1984. Opération Blue StarDans la région du Penjab, le prédicateur séparatiste sikh Bhindranwalé s'est retranché avec ses partisans dans le Temple d'Or, lieu le plus sacré des Sikhs. Indira Gandhi, Premier Ministre, décide de donner l'assaut pour déloger ces fauteurs de troubles qui menacent l'unité de la jeune nation indépendante (d'autant que d'autres régions grondent). Mais les rebelles sont plus lourdement armés que prévu et l'opération de police se transforme en véritable scène de guerre. Entre 1000 et 1500 Sikhs sont tués (contre 100 soldats gouvernementaux). 

Blue Star devient l'étoile noire de Mme Gandhi : jamais elle ne se pardonnera ce massacre. Jamais les Sikhs, qu'ils soient en Inde ou ailleurs, ne lui pardonneront son sacrilège. 

Octobre 1984. Indira Gandhi est assassinée par deux de ses gardes du corps, dont l'un à son service depuis des années. Ils étaient Sikhs. Ses services l'avaient prévenue, avaient éloigné ces hommes. Elle les avait fait rappeler, au nom (officiellement) de la laïcité qui ne tolère aucune discrimination.

 

Indira Gandhi. Un nom familier, un visage inoubliable aperçu tantôt dans les journaux de l'époque, tantôt dans les livres d'histoire. Petite femme, pouvoir immense; regard noir perçant, sourire énigmatique. Et un héritage encore discuté. 

Indira Gandhi. L'Inde. 

L'Inde. Indira Gandhi.   

«Assis sur l'herbe, un parterre de personnalités politiques vit les hommes de la famille transporter la bière ouverte au sommet d'un bûcher de santal. La France était représentée par son Premier Ministre, Laurent Fabius. Dans son pays, on entendit alors la voix de Léon Zitrone annoncer solennellement sur une chaîne publique "la première retransmission en direct d'une crémation en Inde".
Rajiv, le fils aîné, fit sept fois le tour du corps de sa mère et plongea une torche sous les bûches. 
Au bout d'une petite heure, Rajiv Gandhi fracassa le crâne de sa mère avec un bâton, libérant ainsi son âme immortelle. Le bûcher brûla encore deux jours.»
En 1984, année de l'assassinat d'Indira Gandhi, j'avais 7 ans. Peu probable que j'aie été autorisé à assister à cette "première retransmission en direct d'une crémation en Inde". Le geste filial final, tout spirituel qu'il fut, non, ceci aurait - pour le moins - par trop imprimé ma jeune mémoire. Par contre, je me souviens avoir souvent vu le visage de cette petite femme énigmatique portant sari au milieu des grands de ce monde en costard, au journal télévisé. Qui était donc cette Premier Ministre au regard fier, au port altier, cette dirigeante qui gouverna à quatre reprises d'une main ferme ce pays alors émergent, récemment indépendant et promis à occuper une place de choix sur la scène internationale, fort alors de ses 800 millions d'habitants ? 

Sans doute ces réminiscences m'ont-elles - heureux choix ! - guidé vers le dernier ouvrage de Catherine Clément, 'Indu Boy', aux éditions du Seuil

'Indu Boy' : tel était le surnom d'Indira enfant, fille unique ("fille unique, bon, mais une fille quand même. Pas un garçon") aux cheveux courts du Pandit Nehru, figure de proue de la lutte pour l'indépendance (au côté du Mahatma, homonyme et figure tutélaire), premier Premier Ministre de l'Inde en 1947, et de Kamala, mère adorée mais tuberculeuse, méprisée par son grand homme de mari, qui "passera sa vie à mourir, allongée". Son engagement politique, il viendra de son immersion familiale dans la lutte contre l'occupant anglais, elle la brahmane (caste supérieure des dirigeants), de son désir de se rapprocher de son géniteur, lui si fort pour galvaniser les foules mais si inapte aux effusions privées. Et puis aussi, de tenir - de mourir - debout, elle. 

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Si 'Indu Boy' retrace le parcours de cette femme extraordinaire, il ne s'agit pas pour autant ni d'une biographie ni d'une enquête (même si les faits sont historiquement avérés). Catherine Clément a pris soin d'apposer la mention 'roman' sur la couverture. Elle peut ainsi donner la parole à Mme Gandhi en lui laissant parfois les rênes de la narration. 

«À Washington, le président Nixon me détestait, et Henry Kissinger, son ministre des Affaires étrangères, également. Nixon me traitait de "vieille salope" et de "vieille pute" et se demandait pourquoi je ne tuais pas les réfugiés, tout simplement. Les Américains sont de telles brutes... 

J'ai toujours détesté les présidents américains. Le président Johnson a bien failli me plaire, il me tournait autour avec admiration, je crois même qu'il a voulu flirter avec moi et à la fin ? Le paternel président américain m'a fait du chantage. Oui, oui, petite fille si mignonne, vous aurez votre aide alimentaire si vous votez comme il faut aux Nations Unies... Nous, l'Inde, nous avons trois mille ans. Quel âge ont ces péquenauds ? Le malheur, c'est qu'ils sont l'une des deux grandes puissances militaires du monde.»

La philosophe-écrivain, grande vulgarisatrice des mystères de 'la plus grande démocratie du monde', peut ainsi aussi librement présenter la thèse qui nourrit son livre, s'appuyant sur le témoignage clé en 2005 de Harbant Singh, ancien journaliste de confession sikh : l'assassinat d'Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs le 31 octobre 1984, la Premier Ministre y a elle-même - consciemment et secrètement -contribué. Un suicide programmé. Ou plutôt, pour coller à la philosophie de Mme Gandhi qui entendait incarner l'Inde jusque dans sa chair : un sacrifice exutoire pour réunifier le pays. Son pays. Vie privée, raison d'Etat : tout se confond. 

Car il y a plusieurs personnages centraux dans ce roman passionnant qui déstabilise nos certitudes occidentales. Mme Gandhi, bien sûr. Mais surtout l'Inde. Et la Mort, omniprésente. Les trois se mêlent, se confondent et finissent par s'unir pour écrire l'Histoire. C'est bien de cette incroyable fusion dont nous parle avec talent et de manière habilement progressive Catherine Clément.  

De son enfance solitaire à subir les sarcasmes de ses tantes (impitoyable, elle se vengera arrivée au pouvoir), dans un pays où les veuves se précipitaient encore sur le bûcher de leurs défunts époux pour les accompagner jusque dans la mort, où des milliers de femmes pas assez dotées étaient brûlées vives dans les cuisines des faubourgs par des belles-mères toutes-puissantes (nouveau mariage, nouvelle dot), comment cette jeune fille certes bien née (les castes, réalité toujours actuelle, incompréhensible à nos yeux) est-elle parvenue au sommet, consolidant la démocratie indienne après l'indépendance, aidant à la naissance du Bangladesh, détruisant le pouvoir des maharajas, faisant entendre avec force la voix du pays auprès des grandes nations (en jouant habilement de la confrontation URSS/USA) ? 

Catherine Clément (et ceci n'est point un reproche car, comment faire autrement ?) peut difficilement cacher son admiration pour Mme Gandhi. D'ailleurs, le livre s'ouvre sur un entretien entre l'auteure et la femme politique, filmé par Josée Dayan, avec des questions écrites par Simone de Beauvoir. Elle ne tombe pas pour autant dans l'hagiographie, bien au contraire. Les zones d'ombres de la période Indira sont passées au crible (l'instauration de l'état d'urgence, par exemple, permettant censure et emprisonnement des opposants), même si, sur l'abominable stérilisation forcée des populations pauvres dans les années 80, pour contrôler la natalité galopante (opération lancée par son idéologue de fils Sanjay, qui mourra bientôt dans un accident d'avion, plongeant sa mère dans une mélancolie lugubre qui la transformera en bigote hindoue, elle, la laïque de toujours !), la théorie de l'ignorance n'est guère crédible. Indira Gandhi savait. Indira Gandhi contrôlait tout. Et elle a laissé faire. 

Mais il ne s'agit pas d'en faire une déesse ni un monstre froid, bien au contraire. Ses zones d'ombre révèlent toute la complexité de l'Inde (revoir cette interview avec un journaliste anglais qui la rudoie et qu'elle renvoie dans ses cordes d'un :

"L'Inde est un immense pays, contrairement à l'Angleterre. Il y a des forces opposées puissantes. Rien n'y est simple, comprenez-le et ne vous en mêlez pas").

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Catherine Clément semble, à travers ce portrait, ce roman qui se dévore tant les rebondissements s'enchaînent, démontrer ce qu'elle disait déjà dans un autre livre, 'Promenade avec les dieux de l'Inde' : "On peut vivre 20 ans en Inde et ne toujours pas la saisir." 

Un simple meeting politique peut se transformer en massacre, les mouvements de foule sont des tsunamis. La politique, toujours, fait couler le sang. Encore et toujours la Mort, cette rôdeuse.

«Je commençais à parler quand un choc me fracassa la bouche, le sang s'est mis à couler jusque sur mes lèvres, il en pleuvait des gouttes sur le tapis, on m'avait lancé une grosse pierre en pleine face. J'ai rabattu le pan de mon sari pour étancher le sang et j'ai repris la parole en criant « Ce n'est pas moi que vous insultez, c'est le pays, c'est l'Inde !» Ils se sont calmés. En Inde, la politique fait toujours couler le sang.»

Cet ouvrage ne se lâche pas, donc, tant il est dense et instructif. La vie familiale des Nehru se confond avec les grands événements de l'histoire indienne. Jackie Kennedy la condescendante passe furtivement; Mère Teresa également, elle et son mouroir de Calcutta jouxtant le temple de la terrible déesse Kali, dans lequel des milliers de chèvres bientôt égorgées geignent tout le jour. De l'anecdotique qui devient géopolitique. Du spirituel qui se mêle aux jeux politiciens du maintien au pouvoir. Passionnant. 

Au temps des blockbusters, 'Indu Boy', en plus de son sujet palpitant, fait réaliser à quel point l'Histoire est riche, surprenante et dépasse toujours même les meilleures fictions. Un 'Game of Thrones', par exemple, pourrait passer pour un gentillet livre pour ados en comparaison du destin incroyable de cette femme et de ses combats. Quand en plus c'est l'érudite et pédagogue Mme Clément qui tient la plume pour nous le raconter, que demander de plus ? 

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Laissons la parole à une Indira Gandhi prête à mourir, lassée mais gardant fermement en mains les rênes de sa destinée, jusqu'au bout, espérant encore que son fils Rajiv reprendra le flambeau (il sera assassiné - la Mort, toujours - par des Tigres tamouls mais, sa femme italienne... L'Histoire ne s'arrête jamais) :

«Ils sont prêts. Moi aussi. C'est peut-être aujourd'hui. Je suis comme le platane du Cachemire, desséchée et brisée en deux. Il me reste l'espoir qu'après mon assassinat, le parti du Congrès fera prêter serment à mon fils Rajiv immédiatement. Un peu des Nehru me succédera, un autre platane repoussera.»

 

- 'Indu Boy', roman, Catherine Clément, aux éditions du Seuil 

 

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(Feuilles volantes

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