'Un Anglais dans mon arbre' : la parentèle enchantée d'Olivia Burton

« Vous connaissez l’adage ? D’abord les explorateurs, ensuite les missionnaires et finalement l’armée »...

   

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   Olivia Burton appartient - ceci est acté - à l’espèce des opiniâtres. Et l’exploration de son arbre généalogique nécessite, dans son cas, toujours un passeport valide. En 2015 paraissait ‘L’Algérie c’est beau comme l’Amérique’(Mahi Grand tenant déjà le crayon), roman graphique savoureux relatant la découverte de l’Algérie, terre perdue de sa famille Pieds-Noirs (branche maternelle). L’agrégée de Lettres Modernes se lançait alors sac à dos jeté à la va-vite sur l’épaule et cheveux au vent sur les traces de ses origines, pleine d’appétence pour les autres, le cœur ouvert aux rencontres mais prête, aussi, à confronter les fantasmes familiaux avec la réalité d’un pays magnifique, oui, mais meurtri et complexe. Le résultat était tonique, pertinent et frais.

En 2019, la dame récidive et se lance dans l’escalade de la branche paternelle avec ‘Un Anglais dans mon arbre’, aux éditions Denoël. À elle les kilomètres et l’écriture, à Mahi Grand encore la retranscription en dessins de cette aventure un peu folle, préparée quatre ans durant. Le résultat est un roman graphique aussi pepsi et réjouissant que le précédent. 

À la mort de son père, avec lequel elle entretenait une relation pour le moins distante (faisons court : le daron toxique l’avait abandonnée pour mieux refaire sa vie), Olivia apprend par un vieil oncle inconnu qu’un de ses ancêtres n’est autre que l’explorateur Sir Richard Francis Burton ! Ça claque déjà plus, niveau racines, qu’un bourgeois indifférent. Premier occidental à pénétrer dans la Mecque, aventurier anglais fantasque lancé sur la piste de la mythique source du Nil (la quête du Graal alors), traducteur du Kamasutra : la carte de visite du célèbre bonhomme a de quoi fouetter l’imagination. Explorateur, écrivain, poète, diplomate, soldat, ethnologue, linguiste, cartographe, historien, naturaliste, zoologiste, militaire et espion [vous pouvez reprendre votre souffle]. Le gonze ne chômait pas, jonglait avec vingt-neuf langues, onze dialectes, et autant sa vie extravagante que ses découvertes ont marqué son temps, fait vagabonder l’esprit de ses contemporains. Et désormais celui de sa lointaine descendante. 

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Car comme pour exorciser la douleur d’une relation médiocre avec son géniteur, comme pour faire le deuil d’une rencontre à jamais ratée, la dramaturge décide de refaire le chemin emprunté par son fascinant (-lui-) ancêtre jusqu’au Nil. Un arrêt maladie plus tard, et la voici repartie à l’aventure ! 

De Londres à Trieste, de Zanzibar au Rwanda, Olivia Burton et Mahi Grand nous plongent dans l’époque coloniale, celle des grandes explorations, dans les pas de l’extraordinaire aïeul. De l'histoire personnelle à celle avec un grand H; pour le meilleur comme pour le pire. De la société victorienne corsetée, impitoyable avec les réputations, à la révélation ébahie de la Ka’aba. Des fièvres africaines aux luttes immorales entre savants pour la postérité. Des stylos d’entreprise grimés en cadeaux de Noël aux vers apaisants d’un clerc allemand du XVème siècle. Les âges se chevauchent, se confondent, les coups de pinceau s’affinent. À nous le lac Victoria tout autant que les interrogations intimes et les belles rencontres humaines d’Olivia ! Mais la faconde de l’érudit aux mille vies (toujours présent sous la forme d’un fantôme jacteur) ne saurait cacher trop longtemps le revers d’une médaille par trop clinquante. 

« Vous connaissez l’adage ? D’abord les explorateurs, ensuite les missionnaires et finalement l’armée »... Derrière la découverte : la conquête. 

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Quant au tourisme de masse actuel, quant aux membres zélés de certaines ONG paternalistes, hop ! Au passage, l’air de rien, ils se prennent quelques coups de griffe bien placés. Avec finesse toujours, comme tout dans cette bd très subtile.

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Un Anglais dans mon arbre’ n’est donc pas seulement le portrait d’une jeune femme en quête d’elle-même mais est bien aussi la photographie de deux époques, de leurs questionnements et de leurs interactions. Au sens du rythme et de la narration d’Olivia Burton, répondent la légèreté du trait et l’œil aiguisé de Mahi Grand. Heureuse collaboration qui a donné jour à un ouvrage ma foi fort énergisant. 

Nota Bene : et bien sûr, puisque tout le monde le sait aujourd’hui : le Nil a plusieurs sources. Comme...chacun d’entre nous. Que d’aventures en perspective !

 

- ‘Un Anglais dans mon arbre’, d’Olivia Burton [scénario] & Mahi Grand [illustration], éditions Denoël

 

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