«Antoine des Gommiers» de Lyonel Trouillot: du bidonville, soudain la poésie

Dans le bidonville port-au-princien, les corps s’écroulent sur eux-mêmes sans préavis, sans rappels ni fanfare. Si les balles perdues ne sont pas toujours coupables - les vies de misère n’ayant pas besoin d’aide pour choir au débotté, fruits gâtés trop rapidement-, le résultat reste le même. « Les pauvres, monsieur le président, ils ramassent tout ce qui traîne et se le jettent à la figure ».

 

 © Wilberte Dessalines © Wilberte Dessalines


   Dans le bidonville port-au-princien, les corps s’écroulent sur eux-mêmes sans préavis, sans rappels ni fanfare. Si les balles perdues ne sont pas toujours coupables (les vies de misère n’ayant pas besoin d’aide pour choir au débotté, fruits gâtés trop rapidement), le résultat reste le même. Personne ne sursaute plus, même lorsque la plus ancienne occupante du corridor, la respectée vendeuse ambulante Antoinette, décide subito de devenir al bwa chat. 

La bourgeoisie barricadée dans ses villas sécurisées sur les hauteurs (vague d’insécurité oblige), le bas de la capitale haïtienne est abandonné au marché informel. Antoinette y quêtait clients pour nourrir sa famille.

Mais elle ne distribuera plus de baffes à la volée, ne placera plus ses chiches espoirs dans la damnée loterie truquée ni n’évoquera plus jamais avec fierté son aïeul Antoine des Gommiers, mythique devin de Grand’ Anse dont le nom a fini par passer dans le langage courant. ‘Cela, même Antoine des Gommiers n’aurait pu le prévoir’. 

« Antoinette, un jour ses jambes l’ont lâchée. Elle est tombée alors qu’elle traversait la Grand-Rue. Sa pacotille s’est répandue dans tous les sens. Parfums. Savons. Barrettes. Épingles. Crèmes éclaircissantes. Tout le petit monde féminin qu’elle portait sur sa tête. Danilo est venu me chercher à la banque. Quand je suis arrivé sur le lieu de chute, des tap-tap zigzaguaient encore pour éviter le corps. Des gamins se battaient pour récupérer les restes de la marchandise. Les adultes avaient déjà emporté l’essentiel. Elle était couchée sur le côté, et quand je l’ai retournée, j’ai vu que son visage avait fini d’exprimer cette tristesse muette qui avait été son apparence quotidienne. Je ne voyais plus aucune douleur. La mort, c’est une autre image. Je préfère son image de morte. Elle est vide. On peut donc lui donner n’importe quel contenu [...] Du vivant des gens, on les aime pour ce qu’ils sont. Ils sont là. On n’a pas à les inventer et c’est leur présence qu’on aime. Mais, une fois qu’ils sont morts, il faut leur donner une autre consistance. »

Il y avait bien eu quelques signes, à la réflexion, l’honnêteté oblige à le dire.

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« Les jambes d’Antoinette avaient vieilli trop vite, et les hommes lui foutaient la paix. En général, dans le corridor, si les hommes, même les plus fauchés et les moins attirants, cessent de courir après une femme, c’est qu’elle est prête pour mourir. »

Mais tout de même, cela reste rude à encaisser d’aller au pays sans chapeau sans plus de façons. Franky et Ti Tony, ses jeunes fils, se retrouvent avec une paire de sandales fatiguées et un vieux bracelet pour tout héritage, seuls à présent dans le corridor (qui n’est pas encore la Cité avec les « vrais chefs, les vrais gangs, les vrais pauvres » mais demeure tout de même une aire d’exclus). Ils ne se répandent pas, Franky et Ti Tony : on pleure intérieurement dans les bidonvilles de Port-au-Prince, cloisons fines obligent, voisins aux aguets, rassurés de découvrir plus malheureux. Il y a des règles. 

Comme celle de faire ce que l’on a annoncé vouloir faire lorsqu’on aspire à être respecté. C’est ainsi que la ‘colonne’ (le copain) Pépé, futur caïd, assassinera maître Cantave, le bon professeur qui aimait tant la belle langue (« Le style, c’est l’homme »). Pour avoir trop lancé du ‘cancre’ à un Pépé soupe au lait, une balle, de nuit, puis un bras tranché au hachoir (« pour éviter les effets de manche »). Même des actes de l’effrayant gamin pour qui les compositions « c’était les cicatrices dessinées sur le corps des autres » surgit une certaine forme de poésie. Enfin, peu conseillée, certes. 

De même, il faut s’y méfier de la gentillesse qui s’annonce gratuite, dans le corridor. Les deux frères l’ont appris d’un jeune garçon aux allures de gnome inoffensif qui leur fit un jour, sourire jovial accroché, découvrir la mer (la décharge de ferraille, de plastique, d’os humains, de tout ce dont les habitants peuvent avoir besoin de se débarrasser, « mer qui n’est pas que de l’eau »). Lorsque le tandem manqua de se noyer, le sourire du jouvenceau fit place à une face dure, intraitable : 40 gourdes (la monnaie haïtienne) pour les sortir de là. Tarif non-négociable, le prix de la vie ce jour-ci. Le tandem rescapé ne lui en voulut pas, au petit truand : chacun ici gère sa survie comme il peut, aux autres d’y voir clair dans les jeux. Loterie permanente. Certes, les dons de l’aïeul n’auraient pas été du luxe dans telle situation mais, hélas, ils ne leur avaient pas été transmis. Le corridor a ses règles. Franky et Ti Tony ne s’épanchèrent donc pas lorsqu’Antoinette mourut. 

« Franky, il vit avec les morts et les figures de style. Et il n’a qu’eux pour rigoler. Les morts et les figures. C’est le seul dans le corridor à savoir ce qu’on appelle une hypallage. Il a tenté de m’expliquer. Mais moi, quand les mots sont trop longs et les phrases trop complexes, je m’endors, et Franky il reste à parler tout seul. Avec les mains, pour le concret, il ne sait rien faire. La dernière fois qu’il a manié un marteau, on était tout petits, et son pouce il l’a pris pour le clou. Antoinette m’a foutu des baffes. Franky, c’était son préféré, et s’il était maladroit, c’était à moi de payer pour sa maladresse. Notre enfance, c’était comme ça. Puis, quand il a voulu jouer au peintre en essayant de nous imiter, Danilo et moi, il s’est pris la tête dans un câble et il y a laissé ses jambes. Pour le concret et les choses de la vie courante, c’est la maladresse même. Mais, avec les mots, il a des doigts magiques. Brillant, c’est ce que disait maître Cantave. Tellement brillant qu’il arrive à mettre dans la bouche des gens les mots qu’ils auraient dû dire s’ils avaient appris à parler. Les choses qu’ils auraient dû accomplir s’ils avaient appris à agir. Franky, avec les mots il fait des gens des gens. Je veux dire qu’il les recommence. Avec un cœur. Des rêves. Des sentiments. Même des accomplissements. Je lui reprochais de n’avoir pas de métier. Je me suis trompé. Le mien, c’est d’aider Moïse à faire ses comptes. Et de remplir les fiches des clients. Et de trouver des solutions aux problèmes concrets. Le sien, c’est de bleuir. Antoinette. La plaine. Un chien qui passe. Donnez-lui n’importe qui ou n’importe quoi, il en fera quelque chose de meilleur, d’irréductible. Attendez, je cherche le mot juste pour décrire ce qu’il fait. Voilà, j’ai trouvé. Il leur donne une aspiration. »

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Ti Tony le débrouillard, peu porté sur les études, persuadé d’avoir été le moins aimé. Franky l’intello, le maladroit du quotidien mais orfèvre dès qu’il s’agit de trouver le mot juste. Deux frères que tout sépare, deux frères que tout unit.
Si Ti Tony s’improvise narrateur de cet ‘Antoine des Gommiers
 lumineux malgré le décor fin du monde, guide le lecteur à travers les mœurs et virages du corridor, Franky, lui, nourrit le roman de ses écrits, de sa « thèse », sur l’ancêtre mystérieux, vieux sage disparu dont les dons et la bienveillance hantent encore les mémoires et les bouches haïtiennes. 

L’un admire en silence la faconde de celui qui les fait vivre et sait se mettre les chefs des gangs dans la poche tandis que l’autre s’extasie secrètement sur la plume et l’art de « vivre avec les mots et les morts » de son frère, jurant sans le dire de le protéger du monde quoi qu’il en coûte. Il est son fragile petit roi, il mettra à son service son bagout et son énergie.

« Les livres, je ne m’en suis jamais approché. Ce que racontent les autres, ça ne m’intéresse pas. Mais lire les mots qu’écrit Franky, c’est comme maintenir le contact. Nous ne sommes pas très bavards. Alors il écrit, et je lis. Ça fait comme une conversation. Même si les choses dont il parle, elles me semblent d’un autre monde. »  

 © Wilberte Dessalines © Wilberte Dessalines


 La Seconde Guerre Mondiale, le séisme de 2010, la mort imminente d’un homme trop jaloux, l’innocence d’un prisonnier bientôt libéré par un dessin d’enfant : les prédictions du Maître couvraient le global comme le personnel, oracles poétiques toujours justes. De sa visite aux Gommiers et de ses recherches, Franky a ramené matériel jauni, lettres-témoignages d’époque qui lui permettent de retracer l’étonnante histoire d’Antoine. Hommage masqué à sa mère qui admirait tant le vieillard magicien, hommage porté par la leçon de feu maître Cantave : « Le style, c’est l’homme. » 

« Il y avait aussi des voix pour dire qu’Antoine des Gommiers n’avait jamais apporté son soutien aux tricheurs et s’opposait dans sa sagesse à ces faiblesses ordinaires que sont la vanité et l’appât du gain. Ils se contentait de rappeler à ses visiteurs qu’ils possédaient tous en eux la capacité d’accomplir un peu de bien. Aussi mystérieuses qu’elles aient pu paraître, ses prédictions étaient le fruit d’une saisie instinctive du jeu des causes et des conséquences qui liaient le passé, le présent et l’avenir. Ce que l’on prenait pour un don était en fait un art double d’une amitié : un grand désir de voir le chemin que tu portes en toi. »

Nageur hors-pair (même les oiseaux de mer guettaient ses gestes), maître d’un lakou dont la réputation était parvenue jusqu’aux stars d’Hollywood, le décalage entre la grandeur morale prêtée au vieil homme en costume blanc et le quotidien âpre et sans horizon d’Antoinette et de ses fils, descendance mal lotie, saute aux yeux. Un geste gauche de l’apprenti écrivain, perché là-haut près des fils électriques désordonnés, finira de noircir le tableau.

Mais Lyonel Trouillot extrait poésie de chacun de ses personnages, révèle leur intériorité cachée, de la pute réaliste qui ne voulait pas retourner en enfance au Triangle (des Bermudes), homme de main aux poignes sculptées pour démolir. L’hommage tendre au peuple des bidonvilles, l’encouragement à cultiver sa spécificité faite de clairvoyance (acquise par la nécessité d’être constamment sur le qui-vive) et de culture orale de la fable. Comment rêver encore, sinon ? La nourriture et l’eau ne sont pas les seuls besoins humains. Même les mots de Georges Castera pénètrent, se faufilent dans les impasses et gagnent les cœurs sans espoir. Il lui faut de la spiritualité, à l’homme, pour tenir debout. Davantage encore quand aucune main ne se tend. Il lui faut une vue.

l’écrivain Lyonel Trouillot © Jane Evelyn Atwood l’écrivain Lyonel Trouillot © Jane Evelyn Atwood

En Haïti les premiers ouvrages sont la plupart du temps auto-édités, les jeunes talents se saignant pour publier leur premier recueil. C’est aussi à cette rage tripale de se s’en sortir, à cet amour de la culture populaire et lettrée malgré les obstacles matériels, bouée ultime, moyen de s’en tirer par le haut que le roman souligne. Rêver sa vie pour la changer. Sinon, comment ?

« Il y a des fois, monsieur le président, où ce qu’il faut chercher, c’est la fable. Mieux. Ou pire. Il y a des fois où tout ce qu’on nous laisse, à nous, les gens du corridor, c’est une fable. Ou, pour parler votre langue, des faits ou des données pour inventer une fable. Antoine des Gommiers, devin ou pas devin - qu’est-ce que j’en ai à foutre ? -, Il trainait là par terre. Partout et nulle part. Surtout chez les pauvres. Comme une menace qu’on n’arrête pas de se lancer. Les pauvres, monsieur le président, ils ramassent tout ce qui traîne et se le jettent à la figure. Alors Franky l’a ramassé. Franky, c’est mon frère. Oui, je l’ai déjà dit. Mais j’insiste pour ne pas oublier. Mon frère. Qui a perdu son Antoinette et ses jambes. »

Antoine des Gommiers est incontestablement un roman majeur dans la riche œuvre du grand écrivain haïtien. L’humanité saute au visage du lecteur, portée par des inventions langagières tendres et dures à la fois, elle déborde des pages, lui retourne l’âme. La pudeur et les silences des deux frères, le regard tendre mais sans concession de l’auteur sur la situation sociale (et donc politique, explosive en ce moment avec le risque du retour d’une dictature) du pays font l’effet d’une décharge électrique. Si la beauté de la langue fait vaciller, la réalité décrite poignarde. Longtemps le regard éteint d’Antoinette, les leçons divinatoires de l’auguste sage en costume blanc, la gouaille tendre de Ti Tony et la sensibilité élégante de Franky vivront, nourriront telles les fables transmises de la bouche à l’oreille la vie intérieure de celles et ceux qui savent entendre les voix des frères, les cris transcendés des lutteurs haïtiens. La question ensuite : que sauront-ils à leur tour en faire ? S’intéresseront-ils enfin à l’actualité de l’île, aux appels lancés par les plus grandes plumes dont Lyonel Trouillot est l’un des meilleurs représentants ?

 

— ‘Antoine des Gommiers’, Lyonel Trouillot, éditions Actes Sud — 

* Lire l’appel de Lyonel Trouillot dans Télérama : ‘Tout citoyen haïtien est en danger’ 

* voir aussi ‘Plumes Haïtiennes& ‘Antoine des Gommiers’, de Lyonel Trouillot : les âmes à vif du corridor et l’espérance réveillée sur AyiboPost, média haïtien engagé et dynamique

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Illustrations : cordialité de Wilberte Dessalines, plasticienne d’origine haïtienne vivant actuellement au Pays Basque. À partir de matériaux de récupération (papier mâché, pneus, cartons), elle réalise des tableaux en relief et des sculptures au style onirique et exubérant qui semblent surgir et prendre vie sous l’œil du spectateur. L’africanité et les pulsions de vie haïtiennes, révolte, fierté, poids du passé mais aussi esprit de fête et sensualité se mêlent avec puissance dans ses œuvres atypiques. Son compte Instagram Sa prochaine exposition à l’espace Louis Delgrès, à Nantes, à partir du 3 septembre 2021, ‘Les marrons de la liberté’.

                   — Deci-Delà

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