'Beyrouth entre parenthèses’ : Sabyl Ghoussoub, agent trouble

« - Où habitez-vous ? - À Paris. - Mais encore ? - À Beyrouth. - Je ne comprends pas. - Moi non plus, madame. »

     « Un choc de civilisation entre le béton et les cœurs cimentés dans la haine, qui veulent palpiter pour battre et voler de leurs ailes lourdes Voler, voler en astéroïdes dans l’univers » : le poème de James Noël revient en tête à la lecture du dernier livre de Sabyl Ghoussoub, auteur précédemment du remarqué ‘Le nez juif’, aux éditions de l’Antilope déjà. De Pétion-Ville au plateau du Golan, de l’Europe barricadée qui engraisse les cerbères à ses bordures au mur israélien qui s’avance en Cisjordanie, de Beyrouth à Jaffa, d’une école privée parisienne à l’église maronite de Jérusalem : les écrivains n’ont pas besoin de passeports pour survoler les murs de la planète, d’autorisations pour décrire les haines réciproques qui ghettoïsent les hommes, pas besoin de dérogations pour faire se rejoindre dans l’esprit du lecteur leurs diagnostics délocalisés. Pour franchir physiquement les frontières, en revanche, comme le commun ils doivent montrer patte blanche, présenter les sacro-saints sésames. Encore davantage quand Israël est la destination et que le voyageur est libanais. Franco-libanais pour être précis mais les lumières, de toute façon, ont déjà viré écarlates au contrôle. 

« Elle tape le préfixe "+961", celui qu’on fait pour appeler le Liban, et scrolle tous les noms de mon répertoire.

- Qui est Ali ? Qui est Charbel ? Qui est Nour ? Qui est Mohamed ? Qui est Christine ? Qui est Piètre ? Qui est Sonia ? Qui est Loubna ? Notez-moi tous leurs numéros. Tous. »  

série ‘Rêve imaginaire' © Sabyl Ghoussoub série ‘Rêve imaginaire' © Sabyl Ghoussoub

Si la mère de Sabyl Ghoussoub lui disait dans ‘Le nez juif’ : « T’es moche, j’espère que tu te referas le nez quand tu grandiras. Et en plus tu ressembles à un juif », ici à l’aéroport Ben Gourion la sécurité qui le cuisine lui trouve plutôt une face de terroriste ou d’agent arabe. Allez vous étonner ensuite que l’auteur développe quelques soucis identitaires. 

« - Où habitez-vous ? - À Paris. - Mais encore ? - À Beyrouth. - Je ne comprends pas. - Moi non plus, madame. » 

Car si le thème est grave, le ton de ce court ouvrage à mi-chemin entre le roman et l’autobiographie sait se faire léger, volontiers provocateur. « Je ne vais pas vous mentir. Je me suis masturbé plusieurs fois sur vos soldates. Par vengeance ? Non, mais parce qu’elles me plaisaient. Votre page Google est un réel défilé de mode. Les femmes sont superbes, on en trouve pour tous les goûts, de toutes les origines, cela rend fou. Tapez "soldates libanaises", vous trouverez principalement des hommes. » Le feu des questions, bien entendu, après de telles sorties.... 

« - Comment vous appelez-vous ? Votre nom de famille ? Où êtes-vous né ? Comment s’appelle votre père ? Où est-il né ? Comment s’appelle votre mère ? Où est-elle née ? Où est-elle née ? Où est-elle née ? »

Pourquoi l’Etat hébreu alors qu’il est passible de prison au Liban s’il s’y risque (il est interdit à un citoyen libanais de se rendre en Israël) ? Pour mettre Beyrouth entre parenthèses, comme l’indique le titre, s’éloigner un temps de sa famille qui lui a désigné très tôt l’ennemi héréditaire, pour « combler les vides » de son histoire, les silences familiaux sur l’occupation du pays à partir de 1982, le soutien de ses proches aux combattants palestiniens. Ses amitiés diverses, ses rencontres dans les milieux artistiques parisien et beyrouthin, ses amours compulsifs aussi lui ont permis de comprendre depuis un moment que, non, le monde ne peut se résumer à un choix entre le noir et le blanc. Un goût des autres qui s’additionne à un solide esprit de contradiction. « À peine la voiture a-t-elle démarré que le chauffeur me demande si je suis français. Avant de partir, un ami juif franco-libanais m’avait conseillé de ne jamais répondre "libanais" mais toujours "français". J’ai répondu "libanais". »

Voir de ses yeux, derrière l’interdit. Dépasser les conflits sans fin, les détestations transmises en héritage. 

« Israël est inscrit en noir et la Palestine, absente. Elle m’en rappelle une autre (carte) que je voulais acheter aux puces de Beyrouth, la Palestine était inscrite en noir et Israël, absent. » 

l’auteur Sabyl Ghoussoub © Olivier Roller l’auteur Sabyl Ghoussoub © Olivier Roller

Dans la catégorie des sujets qui requièrent souplesse et nerfs d’acier, le conflit israélo-palestinien s’est toujours posé là. Les interlocuteurs marchent souvent au départ sur des œufs puis finissent par camper sur leurs positions sans avoir rien apporté au débat. Quid de la brutalité de Tsahal, des colonies qui violent tous les traités internationaux, ligne verte sous le bras, de l’humiliation quotidienne des Palestiniens ? Ah oui mais et le droit à l’auto-défense face aux roquettes du Hezbollah, aux bombes, aux menaces permanentes d’anéantissement, à l’antisémitisme endémique ? Mettre fin rapidement à la discussion avant qu’un mot maladroit ne fiche le feu, s’en tenir pour qui veut sortir par le haut au consensuel "deux États souverains qui vivront bientôt en paix", mazal tov, insch’Allah, amen etc, vite vite sujet suivant. Sabyl Ghoussoub a l’intelligence de partir de son expérience personnelle plutôt que d’une démonstration docte et faussement mesurée, de sa subjectivité de jeune libanais (« durant ce vol, mon identité française se transforme peu à peu en libanaise sans que je le veuille, sans que je puisse la contrôler ») persuadé depuis l’enfance de l’illégitimité de l’Etat hébreu. L’opération ‘Paix en Galilée’ en 82, avec ses 20.000 morts et 500.000 déplacés, l’occupation du Sud-Liban jusqu’en 2000, le soutien aux extrémistes chrétiens libanais durant la guerre civile puis la Guerre des trente-trois jours en 2006 ne pouvaient qu’orienter toute une génération vers l’exécration de ses voisins. Le long face à face-interrogatoire à l’aéroport sera l’occasion pour l’auteur-photographe de présenter son parcours, son travail artistique habité par le doute et la question centrale de l’identité, son refus de se laisser résumer à une nationalité, une confession, un clan. On retrouve d’ailleurs cette allergie à se définir, ce besoin d’affirmer sa singularité individuelle au lieu de brandir ses papiers d’identité dans le premier roman de Dima Abdallah, ‘Mauvaises Herbes’, paru à peu près en même temps, comme si toute une génération de Libanais était en quête d’un nouveau souffle, d’une nouvelle page à écrire. 

Enfin sorti du poste de sécurité, le narrateur se laisse guider par son amie Rose, galeriste installée à Tel-Aviv (Laura Schwartz, écrivaine franco-israélienne qui a beaucoup collaboré avec l’auteur se reconnaît).

« Je m’en veux d’être venu en Israël, je suis complètement à côté de la plaque, je n’ai rien à faire ici. Je ne suis même pas parvenu à me rendre à Gaza. Je lui explique la situation de son pays. Je lui demande si elle n’a pas honte. Elle ne me répond pas, elle me regarde. Je sens bien qu’elle veut me prendre dans ses bras, me dire que nous sommes bien trop sensibles pour ce monde et que l’art peut encore nous sauver. Je lui demande pourquoi elle se sent bien ici. Elle m’avoue que c’est la première fois qu’elle ne se sent pas minoritaire quelque part. Je réalise qu’en tant que chrétien libanais, je suis minoritaire partout. Dans le monde arabe et en Occident. J’imagine Rose m’objecter que ce n’est pas pareil, en France, je suis chrétien, comme la majorité, et au Liban, je suis libanais. »  

série ‘Sweet Jesus’ © Sabyl Ghoussoub série ‘Sweet Jesus’ © Sabyl Ghoussoub

De Ben Gourion en maillot de bain à une soirée débauche en Iran avec des fils à papa peu soucieux des injonctions des mollahs, de l’évocation d’un père communiste (« un homme qui n’a jamais renié ses convictions, il a donc arrêté de voter pour le parti communiste ») à la vision des oliviers libanais depuis une terrasse de Metoula (village israélien proche de la frontière) un verre d’arak à la main, de sa famille photographiée keffieh sur le visage à la rencontre avec son "double israélien", Sabyl Ghoussoub nous offre un portrait sensible sur fond de tensions immémoriales, un questionnement sur l’identité via une légèreté apparente qui n’est que pudeur en vérité. Une nouvelle réussite pour ce jeune artiste décidément audacieux, ancien directeur du Festival du film libanais à Beyrouth et commissaire de l’exposition "C'est Beyrouth" à Paris.  

Un extrait pour conclure, qui donne une idée des sentiers qui attendent le lecteur dans ce ‘Beyrouth entre parenthèses’ : 

« Cette peur de disparaître que j’ai toujours entendu chez mes amis juifs, une peur devenue irraisonnée, qui est encore plus fréquente chez les Israéliens. Je me souviens de ma rencontre à Paris avec Marc, l’un des meilleurs amis de Rose. Né à Paris, journaliste, il avait fait son alyah à vingt ans. Nos discussions sur le conflit se sont toutes achevées sur la peur, cette peur contre laquelle je ne pouvais rien et ne trouvais plus les mots. Je me disais que si devant cet homme éduqué, instruit, ouvert, il n’y avait rien à faire, nous n’avions plus qu’à boire de la vodka jusqu’à épuisement. Je pensais à la peur qu’ont les Palestiniens de disparaître. Je me rappelle avoir fini complètement ivre dans un bar PMU, à caresser les cheveux de Marc et à voir Rose observer "ces deux amis qui auraient été meilleurs amis dans une autre vie", comme elle me l’a dit après. »

 

— ‘Beyrouth entre parenthèses’, Sabyl Ghoussoub, éditions de l’antilope — 

 

- Photographies : le site de Sabyl Ghoussoub 

- janvier 2021 : Beyrouth entre parenthèses" reçoit une mention spéciale de la part du jury 2020 du Prix France-Liban

* Liban toujours, voir égalementMauvaises Herbes, de Dima Abdallah. Bouquet d’épines. Le Liban en plein cœur’ 

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                  —- Deci-Delà —- 

 

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