'L'Homme nu', de Marc Dugain et Christophe Labbé : analyse d'un nouvel impérialisme.

"Car la philosophie libertarienne (chacun pour soi, abolition des états, des impôts, création d'une élite entrepreneuriale) portée par les Bill Gates, Mark Zuckerberg, le défunt Steve Jobs et autres souriants grands patrons 2.0 (ah, le joli story-telling, la success-story bien ficelée...) s'accommode très mal de ce vieux bidule que l'on nomme démocratie."

         Imaginez un monde où, sous couvert de santé publique et de gestion des dépenses, chacun se verrait équipé d'instruments de mesure de son poids, de ses efforts physiques quotidiens, du nombre de calories avalées matin midi et soir, ces données étant directement envoyées aux assureurs. Le montant de vos cotisations serait calculé selon vos 'efforts'.

Bonus : vous avez été obéissant, vous aurez votre remise tel un nonos. Malus : vous êtes un feignant pathologique, potentiellement coûteux, vous allez banquer.

Un monde où chaque mail, texto, note numérique, message privé via les réseaux seraient expédiés dès leur écriture au-delà des frontières nationales, étudiés, archivés, par des inconnus sans visage ni légitimité.

Un monde où les élections présidentielles se joueraient in fine entre les algorithmes choisis par les candidats pour influencer les indécis.

Un monde où votre web cam pourrait s'allumer discrètement et à distance, où votre PC pourrait être visité à volonté par des services étrangers, et ce sans mandat bien entendu.

Un monde où la lecture de votre ebook serait décortiquée de loin (quelles pages avez-vous sauté ? Sur lesquelles vous êtes-vous attardé ?)

Un monde où la vie privée serait annihilée.

Ce monde monstrueux existe et, nous y vivons.

Marc Dugain (auteur entre autres du remarquable 'La Malédiction d'Edgar', qui interrogeait déjà la réalité de la démocratie américaine à travers le parcours d'Edgar Hoover) et Christophe Labbé (journaliste d'investigation au Point) relient ce que nous devinions vaguement, dans leur ouvrage 'L'Homme Nu', chez Robert Laffont.

Ils nous parlent d'une dictature invisible, celle du numérique. Américaine de fait.

Intrusive, globale, cynique, dissimulée derrière des smileys abêtissants, des icônes infantilisantes, des prétentions louches à nous 'simplifier la vie'.

Balayons de suite le scepticisme de certains : nul discours anti-modernité ici. Les auteurs ne sont pas des réactionnaires ronchons et sont les premiers à reconnaître la formidable révolution qu'a été la naissance du web. Ce qui ne les empêche pas de s'interroger sur ses dérives (inscrites dès le début dans les gènes de cette invention militaire).  

Factuellement, ils reprennent l'histoire du 2.0, racontent la montée irréversible des géants Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), les nouveaux rois du monde, toujours plus gourmands de data-données (nos goûts, nos choix, nos clics, nos humeurs, nos positions physiques à tout moment). Rappellent au passage la célèbre maxime qui meut les réseaux sociaux :

        "lorsque c'est gratuit, c'est que vous êtes le produit."

Un exemple parmi cent : Facebook, numéro deux mondial de la pub en ligne, Facebook et ses 1,4 milliards d'utilisateurs (20 millions en France), Facebook, ses 'amis', ses cœurs et ses identifications sympathiques (tout est sympa sur FB) à qui nous avons cédé l'accès à notre intimité, nos listes, nos pensées, nos photos, en signant 'j'accepte ces conditions d'utilisation', vient de se doter d'un outil de tracking acheté à Microsoft, encore plus efficace que les cookies mouchards.

Appelé Atlas, il permet de pister chaque membre du réseau social.

De le baguer, repérer, pister même lorsqu'il n'est pas sur FB. À la trace, la firme de Mark Zuckerberg suit donc près d'1,4 milliards d'humains n'importe où sur la toile.

Pour ce qui est de la liberté individuelle, on repassera.

"Depuis 2010, l'humanité produit autant d'informations en deux jours qu'elle ne l'a fait depuis l'invention de l'écriture il y 5300 ans. 98% de ces informations sont aujourd'hui consignées sous forme numérique. Apple, Microsoft, Google ou Facebook détiennent 80% de ces informations personnelles de l'humanité." Le secteur du data (traitement de cette masse de données intimes pour mieux cibler les consommateurs) : un véritable gisement d'une croissance de 40% l'an et dont le chiffre d'affaires atteindra 24 milliards de dollars en 2016.

Certains de soupirer, haussement d'épaules en prime : " Oui, bon. Business is business. " Ah, le relativisme appliqué aux valeurs fondamentales... On s'habitue à tout, n'est-ce pas ?

Peut-être sursauteront-ils davantage en découvrant la porosité, voire l'alliance complète, entre ces Gafa et les services secrets américains.

La donne change : d'un ultra-libéralisme insatiable on passe à un problème politique majeur. Et ce, à l'échelle mondiale.

Car c'est bien d'une nouvelle forme d'impérialisme dont nous parlent les auteurs. Consentie, sans bain de sang ni coup de force. Mais, sans limite non plus.

Le 11 septembre 2001 a été le déclic qui a rapproché les entités privées et publiques. "La lutte contre le mal" a été le slogan. La surveillance mondiale, les moyens." Quelle que soit l'origine ou la destination d'une information (un mail par exemple), ses fibres transitent à un moment ou à un autre par les États-Unis." Open-bar, pourrait-on dire, pour la NSA.

Les révélations d'Edward Snowden, sur cette écoute généralisée par les USA de ses 'amis' (en politique, il n'y a pas d'amis. Au mieux des alliés, au pire des ennemis) n'ont rien stoppé au 'jeu'. À peine retardé la décision officielle de Bruxelles (le Safe Harbor, alors) d'autoriser les big data à transférer les données personnelles des internautes européens outre-Atlantique. Officieusement, de toute façon...

D'éminents spécialistes de pointer du doigt l'importance des moyens humains plutôt que technologiques pour pister les terroristes ? La ligne "pour trouver une aiguille dans une meule de foin, mieux vaut contrôler toute la meule" a prévalu. À nouveau ici en France, avec la loi Renseignement.

L'hégémonisme, tentation irrésistible...

Impossible de résumer le livre ici en quelques lignes, il est trop dense. Mais les sujets, si nombreux (Twitter et son encouragement à simplifier le monde, notre mode de pensée, en 140 caractères; la naïve croyance de beaucoup dans la neutralité de Google; les rêves de faire entrer le numérique à l'école dès le plus jeune âge, les impôts quasi nuls payés par ces world companies, etc) sont habillement mis en perspective pour en montrer la logique commune. Terrifiante.

Car la philosophie libertarienne (chacun pour soi, abolition des états, des impôts, création d'une élite entrepreneuriale) portée par les Bill Gates, Mark Zuckerberg, le défunt Steve Jobs (qui, pas fou, conscient des dégâts sur l'attention, interdisait le numérique à ses jeunes enfants) et autres souriants grands patrons 2.0 (ah, le joli story-telling, la success-story bien ficelée...) s'accommode très mal de ce vieux bidule que l'on nomme démocratie.

Dès lors que l'aigle américain, ses services (pour l'hégémonie du renseignement) et les big data (dans le but avoué de transformer les citoyens en consommateurs dociles) se sont alliés - les auteurs de se moquer de la 'résistance' médiatique d'Apple à débloquer les téléphones des terroristes de San Bernardino... - pendant que nous continuons de tweeter, poster nos selfies (même les caméras de rue intelligentes pourront sous peu nous identifier individuellement de dos) et liker frénétiquement puisque rien ne semble plus réel s'il n'est pas numérisé, nos politiques auraient dû le voir et réagir. Au lieu de cela, complètement déconnectés, inconscients du nouvel ordre mondial, silencieux, totalitaire, qui s'est imposé depuis les années 2000, ils observent leur ancien pouvoir se faire deleted.

Ils se débattent tels des canards sans tête dans leur théâtre d'ombres, désormais loin, bien loin, des vraies manettes.

Et, nous, idiots utiles, bienheureux égocentriques, de nourrir toujours plus les monstres virtuels, gourmands et étrangers qui entendent nous remodeler sur notre fauteuil, nous formater, nous asservir. Nous menacer de révélations publiques compromettantes (puisqu'ils ont le matériau, forcément), si nécessaire ?

Il est trop tard ? Se retirer des réseaux sociaux est le meilleur moyen de déclencher la lumière rouge au-dessus de votre nom (vous devenez suspect, 'anormal') ? Pour sortir de la caverne platonicienne, un livre à la main, il ne l'est jamais.

Un livre qui fait passer le '1984´ de George Orwell pour un tendre conte pour enfants. Un ouvrage à lire. Absolument indispensable.  

 

-'L'Homme Nu - la dictature invisible du numérique', par Marc Dugain et Christophe Labbé (Plon-Robert Laffont).        

 

- Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà' (ed. du Net) et de 'Pierre Guerot & I' (H&O ed) 

                                               

13244676-1030812220333728-1902288266191510452-n

                                                

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.