« Les Villages de Dieu » d’Emmelie Prophète : au sein des gangs haïtiens. Magistral

Entre désespoir, violence, cynisme et force intérieure, restera-t-il la moindre place pour l’amour, cette gentille utopie ?


img-3419-1

En Haïti, l’ombre des gangs se dresse aussi lors des catastrophes naturelles. Ainsi l’aide aux sinistrés du Sud frappés par le séisme du 14 août dernier sera-t-elle de facto soumise aux accords passés entre le gouvernement et les maîtres de Martissant, les gangs ultra-violents spécialisés en kidnapping et détournement qui contrôlent la route principale entre la capitale et la région ravagée par le tremblement de terre et empoisonnent la vie des habitants. Les chiens fous sans collier, originellement armés par des pouvoirs qui en ont perdu le contrôle, décideront donc de l’arrivée ou non des secours. Quelle forme ceux-ci prendront-ils d’ailleurs ? La narratrice, impitoyable, de se souvenir de l’après-2010.

l'écrivaine Emmelie Prophète © DR l'écrivaine Emmelie Prophète © DR

« La première fois que j’ai vu des Blancs de ma vie c’était à l’église. Il en venait plein, avec des maillots sur lesquels il y avait des inscriptions comme "Cœurs pour Haïti", "Ohio aime Haïti". Ils paraissaient toujours heureux dans notre paysage désolé, nous les aidions à donner un sens à leur vie, ils nous apportaient la charité qu’ils avaient recueillie en notre nom auprès de leurs compatriotes et nous offraient beaucoup de prières, tout en souhaitant que rien ne change pour nous afin qu’ils ne manquent pas de bonnes missions dans les années à venir et ne perdent pas l’occasion de sauver leurs âmes à eux. »

La plume tranche dans le vif, appuie là où ça fait mal, renvoie dans les cordes les précautions d’usage. L’académicien Dany Laferrière a déjà tout dit à propos du nouveau roman d’Emmelie Prophète (tout juste paru en France chez Mémoire d’Encrier). Laudateur ultime, le célèbre écrivain haïtien s’enthousiasme sans retenue pour ce roman halluciné qui colle au pas de Célia, jeune adolescente qui tente de survivre smartphone en main dans un quartier de Port-au-Prince cerné par la misère et les flingues : « Lisez ‘Les villages de Dieu’ d'Emmelie Prophète et vous allez tout comprendre du pays actuel. » Pour le journaliste du Nouvelliste (le plus ancien quotidien de l’ile caribéenne) Marc Sony Ricot, l’ouvrage « fait un tatouage dans notre mémoire. » Le Canard Enchaîné parle d’un « ouvrage écrit sans pathos, qui a la force d’un reportage ». Paru quelques semaines plus tôt au Québec, nos cousins d’outre-Atlantique ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en plaçant ‘Les Villages de Dieunuméro un des ventes

img-3420-1

Autant dire que voici un ouvrage attendu, alors que le monde éberlué a réalisé avec l’assassinat du contesté Président Jovenel Moise (sans doute victime de ses alliés de la veille, tel un vulgaire chef de gang) que même le premier des Haïtiens n’était pas à l’abri de la violence et de l’insécurité endémiques qui gangrènent le pays. Si un Président surprotégé adoubé par les Etats-Unis et les grandes familles, se prenant pour un tacticien hors pair (ne dédaignant pas lui-même les massacres) ne peut se sentir en sécurité, que dire alors d’une jeune fille pauvre même pas belle de la cité, enfant de crackée élevée par sa grand-mère, qui tente sans grand succès de vendre ses charmes pour manger ? 

« Passaient les jours, revenaient les nuits, recommençait la mort. Intraitable. Les cadavres en décomposition dans les lits des ravines, sur les terrains vagues, faisaient corps avec les immondices, témoins l’un et l’autre d’une époque déchiquetée afin qu’aucun souvenir ne subsiste. Aucun [...] Pour avoir vu passer chefs, sous-chefs, larbins, politiques, gens d’affaires par les corridors pourris menant chez les bandits, tous ces billets de banque destinés à corrompre avaient empoisonné tout le monde, surtout les pauvres [...] Ceux qui avaient fini par ne plus avoir de besoin du tout, réfugiés dans l’alcool et la folie, espaces d’isolement, postes d’observation. »

Célia s’y connaît en poste d’observation, en économie informelle, balles perdues et théâtre d’ombres, elle qui a grandi avec Grand Ma au cœur d’un de ces bidonvilles bâtis à la va-vite avec des matériaux de récupération dans les zones insalubres de Port-au-Prince, aux noms étrangement optimistes. Bethléem, Puissance Divine, Source Bénie, Cité de Dieu : autant de références bibliques qui ne suffisent guère à garantir la bienveillance de l’éventuel Créateur. 

« Grand Ma avait fait construire elle-même cette maison. Elle aimait le rappeler en toutes circonstances. Le soir, si elle entendait un bruit inhabituel sur le toit, souvent des pierres lancées par des gamins désœuvrés, elle s’asseyait sur le lit et s’adressait d’une voix claire à l’indélicat.

- J’ai fait bâtir cette maison moi-même, je n’ai pas de dettes, je n’achète rien à crédit, j’exige ma paix.

Son monologue pouvait durer plusieurs minutes, et elle faisait en sorte que les voisins l’entendent bien, Soline à la droite, Fénélon et Yvrose à sa gauche, Nestor derrière, plus loin Pasteur Victor et sa femme Andrise, en face Fany et sa sœur Élise, ceux qui passaient, ceux qui avaient une raison de l’envier ou de lui en vouloir. »

img-3421-1

Les Villages de Dieu’ est un livre de femmes, « les plus fragiles dans un pays où quasiment tout le monde l’est ». Comment survivre dans ce décor de plomb (au sens propre et figuré), entre les allégeances obligatoires auprès des protecteurs de la cité, la débrouille pour se nourrir, la quête de l’eau, les rêves tus tant ils semblent hors de portée ? Reste la religion, pour certaines. Lorsque le pasteur contrôle sa libido.

« Quelqu'un avait utilisé un spray rouge pour écrire sur toutes les façades ‘Vive Jésus’. Sans doute un des nombreux fous de Dieu qui habitaient la Cité. »

 Grand Ma la vieille marchande, ici depuis si longtemps que plus personne ne l’importune. Patience, Première Dame éphémère de la cité, compagne-trophée d’un chef de gang qui finira comme ses prédécesseurs, comme ses successeurs : une balle dans la tête, tirée par un de ses lieutenants. Lorette, qui se laisse chaque jour envahir un peu plus par la folie. L’image d’une mère indifférente vite disparue, ravagée par la drogue et le Sida, victime définitive d’un monde sans empathie. Tandis que l’oncle Frédo, refoulé des Etats-Unis, noie son échec dans la bouteille (« Tonton n’était pas un criminel, ni même un voyou, c’était un coureur raté qui n’avait pas su franchir les obstacles qui avaient été érigés devant lui dans un pays où il n’avait pas pu prendre pied. Il avait raté son entrée [...] Tonton, ce n’était personne, juste une loque, une âme en peine, un corps maigre dans des vêtements tachés, troués et chiffonnés »), Célia photographie son quotidien, les cadavres laissés par Joël, Cannibale 2.0 et Jules César de préférence. 

« Le corps avait été décapité. Il gisait dans le corridor, entre chez Edner et chez Joe [...] J’avais sorti mon téléphone et commencé à photographier le cadavre et tous les gens qui l’entouraient. C’est ce qui faisait la différence entre mes photos sur Facebook et celles des autres, je ne montrais pas que le cadavre, je permettais de voir la misère des gens, leur sidération, leur résignation. »

 Car la narratrice s’est forgée une réputation sur Facebook sous le pseudo C la flamme. Foutre le feu, tout recommencer, velléités révolutionnaires qui ne savent par où commencer. Ce ne sont pas les photos partagées puis supprimées par le réseau social qui sont insoutenables mais, la réalité. Un chef de gang aux yeux inquiets - comme tous les autres, conscients de leur destin - la transforme en chargée de com officieuse. Les habitants de la cité doivent sentir, voir, combien il est sauvage avec ses ennemis et bon avec ceux qui se soumettent. D’une renommée 2.0 locale au rôle d’influenceuse chargée de promouvoir de dangereux produits blanchisseurs d’épiderme (en creux, Emmelie Prophète de toucher du doigt l’obsession de la clarté de peau, cet héritage colonial empoisonné), il n’y a qu’un pas que Célia franchira sans hésiter. Les opportunités, par ici, sont moins nombreuses que les corps martyrisés. La morale, dans le coin, est un luxe bien prétentieux. 

Emmelie Prophète "Les villages de Dieu" par l'écrivain Dany Laferrière de l'Académie française © Camille Robitaille

Entre désespoir, violence, cynisme et force intérieure, restera-t-il la moindre place pour l’amour, cette gentille utopie ? Célia répondra-t-elle aux suppliques de son unique client Carlos, le suivra-t-elle loin de ce maelström destructeur ? « Personne ne pouvait marcher plus vite que ses regrets... » C’est que, la Cité de la Puissance Divine et ses habitants ne se quittent pas si aisément...

Avec ‘Les Villages de Dieu’,  Emmelie Prophète a pris un vrai risque. Celui d’être accusée par ses pairs ou ses compatriotes d’exhiber la misère alors que beaucoup d’auteurs haïtiens préfèrent souligner les réussites ou pointer les graines d’espoir, exaspérés par les clichés négatifs sur Haïti. Elle réussit magistralement à éviter cette critique tant son roman déborde d’humanité et pétrifie le lecteur qui y découvre un quotidien glaçant, un peuple ne pouvant compter sur son État pour le protéger mais seulement sur lui-même, mais aussi des souffles vitaux tempêtes, des caractères indomptables revenus de tout. Car il y a, derrière le sourire de l’écrivaine et la fluidité de son écriture, sa poésie affleurante, une rage, celle de jeter à la face de tous une réalité volontairement ignorée par eux jusqu’ici. ‘Tenez ! Regardez !’, semble-t-elle tonner.

Alors on ouvre les yeux. Et nos poings de se serrer. Notre indifférence (encore vérifiée avec notre mollesse à réagir au séisme du 14 août), notre méconnaissance de ce pays aux liens frères oubliés de nous sauter soudain violemment à la face.


— ‘Les Villages de Dieu’, d’Emmelie Prophète, éditions Mémoire d’Encrier — 

* Également, sur AyiboPost, média haïtien engagé et dynamique : Les Villages de Dieu’, d’Emmelie Prophète. Claque radicale, livre essentiel

* Voir aussi ce dossier AyiboPost/Connectas : ‘Le gouvernement des gangs’  

* Sur le séisme du 14 août 2021 : ‘Agir pour Haïti’ 

       ‘Plumes Haïtiennes’ 

b4ddde0f-18ab-4c2b-bb2c-220e3c7996f5-1
* Photos d’illustration : cordialité de Dieu-Nalio Chery, photo-reporter haïtien multi-primé mais forcé à l’exil par les gangs pour avoir... exercé son métier. Retrouvez son histoire sur AyiboPost 

                                    — Deci-Delà — 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.