Brèches

Il se demande si elle l’entend, de derrière ses murs, cette petite musique salope qui monte dans la société, cette petite musique jouée par des bien-portants égocentriques convertis à vitesse grand V au darwinisme.

 © Frédéric L Helgoualch © Frédéric L Helgoualch

 

« S’il faut mourir ce n’est pas grave. Mais, souffrir... » 

L’interlocuteur se raidit à l’autre bout du fil. Un visage bleui, déformé par l’asphyxie, les convulsions et les râles d’un corps obstiné mais vaincu lui traversent l’esprit. 

Les oignons tranchés craquent avec délice sous mes dents d’enfant. La croûte croustillante, le fumet du plat, les pommes de terre pas tout à fait écrasées que je traque. Puis les rires, les rires qui résonnent une fois le hachis doré dévoré. Elle peut avouer : elle a une fois encore réussi à me faire manger de la viande. Je ne fais pas de crise ni de mine dégoûtée, je la regarde admiratif : oui, elle m’a menti mais, avec tant d’aplomb.

Il se demande si elle l’entend, de derrière ses murs, cette petite musique salope qui monte dans la société, cette petite musique jouée par des bien-portants égocentriques convertis à vitesse grand V au darwinisme. Lassés des privations (les pauvres chéris), ils ont tout de même bien profité de l’été, va ! Ils ont même pu initier le petit dernier au surf, ont fait de jolies photos collés-serrés. Histoires de vagues et de marées. De brèches, aussi. 
« Ça ne touche quasi que les vieux, c’est bon ! Ils auraient crevé de toute façon. De ça ou d’autre chose... » 
Tant que le bronzage va, tout va.

« S’il faut mourir ce n’est pas grave. Mais, souffrir... »  

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Les personnes âgées ne sont pas intubées, il ne l’ignore pas; elle le sait. L’aide au départ est laissée à la discrétion des soignants, à leur bon vouloir. À leur « éthique » dit-on joliment pour éviter de débattre frontalement du sujet. Aucune promesse ferme et définitive, et puis de toute façon les promesses n’engagent etc etc...

Tafna. Elle s’appelait Tafna, c’était une caniche royale d’une intelligence remarquable. L’animal répondait au doigt et à l’œil à sa maîtresse, je me demandais parfois pourquoi elle n’était pas plus affectueuse, plus expressive avec sa bête. Mais cette dernière, comme nous plus tard, semblait se satisfaire pleinement des rares gestes tendres  qu’il fallait alors décrypter entre deux interpellations autoritaires. Un regard, ici. Une caresse à la volée, là. Elles avaient trouvé un équilibre. Un moyen de communication, pudique. Filer droit, sinon la laisse ou l’accident. Bienveillance autoritaire : elle a toujours su faire.

La phrase a été lancée sur un ton similaire à celui utilisé un peu plus tôt, histoire de causer, lorsqu’elle détaillait le menu du déjeuner pris dans la salle commune. Elle est toujours ouverte, la salle commune; pas encore condamnée. Les résidents ne sont pas - pour l’heure - reconfinés dans leurs chambres comme au printemps dernier. Le service touché, lui, est devenu zone rouge. Coupé des autres secteurs, barricadé façon Area 51. Tous ses occupants ont disparu, cloîtrés. Plus besoin de retenir les Madame Z, les Monsieur X, de jongler avec les prénoms, elle avait du mal de toute façon, c’est toujours ça de gagné. Pas encore d’infirmières grimées en astronautes mais l’idée est plantée, tous les regards, toutes les pensées se tournent désormais vers le couloir maudit. La pandémie menace, la bestiole est entrée dans la forteresse. Deux contaminés, déjà. Sans doute condamnés. « Y en a une qui allait toujours manger là-bas - je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, elle devait connaître du monde. Du coup elle se retrouve bloquée sur son lit, interdite de sortie, comme ceux de là-bas. Punie, ha ha ! » Grimace nerveuse. Le petit-fils imagine la solitude et l’anxiété de la promeneuse mise fissa en quarantaine, mais se laisse vite détourner par le rire sarcastique de son aïeule. Le goût du tacle, des ruades arrières, est toujours là. Il lui a toujours été utile ce franc-parler un brin moqueur, bravache, un zeste brutal; cet enfumage défense/attaque bien utile pour éloigner les privautés, la condescendance, sociale ou générationnelle (selon les périodes). Le petit-fils se souvient de sa dernière visite, il était venu la chercher pour une balade à la plage (qui n’eut pas lieu, d’ailleurs. Il n’avait pas réalisé que la marche devenait pénible). Une pensionnaire trop curieuse, peut-être envieuse : « Alors on va au bord de la mer, madame ? Vous n’avez pas oublié votre maillot, j’espère ? » Réponse cinglante, sans un regard pour l’effrontée : « Si. Mais on ira tout nus, ce n’est pas grave. » Renvoi dans les cordes, ‘circule, girl‘. Même pas mezza voce : « Elle m’énerve, celle-là. Une fouine ! » Fière. Une femme fière, debout, qui n’a pas eu besoin de lire les grandes penseuses brandies constamment pour mener sa barque et tout son monde à terre. Elle n’a pas lu beaucoup mais elle a été, survécu aux bourrasques, fait son chemin. Elle n’a pas dévoré la presse (‘Le Télégramme’, oui, pages régionales), ne s’est pas penchée sur les conflits du bout du monde mais en a assez vu pour résumer son avis en une formule aussi propre que définitive : « Le monde est fou ».

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Hurlements surjoués, le canot pneumatique vacille. Elle, tenant le cordon, dans l’eau jusqu’aux épaules, avance avec assurance malgré la vase mouvante sous ses pieds. Les deux plus jeunes à bord, les deux aînés à la nage devant. Les cousins, ma sœur et moi, surpris par la marée depuis Mousterlin, sommes sauvés par notre grand-mère. La Mer Blanche est son domaine, elle en connaît chaque piège, chaque mystère, chaque richesse, mer haute mer basse. Elle nous parle de tourbillons sous-marins et de créatures géantes à pinces mais ne ralentit pas pour autant. Nous crions, nous imaginons des requins en approche, un kraken réveillé, des courants assassins, nous nous esclaffons. La traversée de la lagune prend des airs d’aventure à la Indiana Jones. 
Elle nous fera des crêpes et des bananes-chocolat au barbecue une fois rentrés. 

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Elle n’a pas non plus étudié le biotope du pangolin ni le marché de la viande de brousse mais elle a bien saisi l’irresponsabilité de l’homme et ses conséquences fatales. Debout même aujourd’hui, canne et autres objets un peu honteux (pour les mauvais jours) à portée de main. On ne survit pas à quatre-vingt-quatorze hivers bretons pour fléchir subito devant la dernière panique collective. On n’élève pas ses deux enfants, jeune veuve dans une société conservatrice, un voisinage commère, on ne protège pas une vingtaine d’autres venus de la DDASS sans maîtriser ses émotions, sans renforcer sa colonne vertébrale, quitte à endosser auprès des fragiles une réputation de dureté. « Le monde est fou », les drames de sa vie le lui ont prouvé, « le monde est fou » mais elle lui a toujours fait face avec succès. Seulement il est vrai les défenses ont baissé et l’ennemi invisible n’est plus qu’à quelques mètres. La bestiole a trouvé passage, elle s’est faufilée dans la forteresse. La direction et le personnel de l’Ehpad (aide-soignantes et infirmières admirables pour des paies de misère) tentent de colmater la brèche, d’aseptiser, de réguler, de reconstruire la bulle protectrice avec les moyens du bord (puisqu’il n’y a, paraît-il, « pas d’argent magique ». Pas pour eux en tout cas). Mais bien malin, cette fois, qui pourra prédire la suite. Le moindre postillon au sein de la communauté peut à présent ruiner le crépuscule qu’ils espéraient tous ici serein. Les incertitudes sur la transmission par aérosol ont marqué les esprits et plombé l’ambiance. L’air n’est pas vicié mais, il est suspect. La peur est devenue une intime pour des personnes qui n’aspiraient plus qu’au calme, à la sérénité. 

Ce n’était pas un vrai flingue, bien sûr. Une sorte de pistolet d’alarme plutôt mais le gazier, une fois dans le viseur depuis le haut des marches, n’y avait vu que du feu, il avait déguerpi sur le champ et elle ne le revit jamais. Son prétendant avait un passé criminel, elle venait de le découvrir et n’était pas, ce jour-là, d’humeur joueuse. Alors elle mit fin à la romance façon explicite. 
Ce qu’elle m’avait fait rire, ce jour-là. 

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Elle l’avait programmé, pourtant, son crépuscule sécurisé. Organisé toute seule de A à Z. Vendu sa grande maison (qu’elle louait l’été aux touristes pour arrondir sa retraite, se réinventant hôtesse de luxe dans ce petit coin de paradis finistérien) pour en prendre une plus petite de plein pied en centre-ville, lorsqu’elle avait senti ses jambes fatiguer. Puis le choix de la maison de retraite, son financement, la vérification de sa réputation (avec toutes les horreurs entendues sur les maisons privées... Des Ehpad gérées par les communes : rien de mieux car Ils devront rendre des comptes en cas de problème. La politique les oblige, il ne faut plus compter sur la moralité) dès lors que la peur de la chute était devenue une obsession, le besoin d’une équipe médicale alentour une nécessité. Le personnel l’avait vite adoptée (la dame n’hésitant pas à titiller un jeune infirmier, Musclor tatoué, lui faisant croire qu’elle-même portait encore beau la reproduction d’un dauphin sur une partie secrète de son anatomie), de nouveaux amis (« J’en ai trouvé qui ont encore leur tête, comme moi ! » confiait-elle alors, toujours piquante). Et puis la vague mondiale avait tout foutu en l’air. Le refuge rassurant s’était transformé en piège. Enfermée dans sa chambre de longs mois, le spectre de la dépression planait. Elle avait tenu bon, non pas en regardant la télé (« Que des bêtises ») mais en renouant avec sa passion pour le tricot. Oh, plus les grands pulls hivernaux qu’elle offrait à sa tribu à Noël, non. Ses doigts avaient perdu en dextérité et sa vue en finesse mais, des doudous, des lapins, des bonhommes de petite taille. Elle possède désormais une grande boîte dans laquelle elle fourre sa riche collection. Elle les fait parvenir à la progéniture ou aux filleuls de ses petits-enfants mais en distribue aussi à ses nouveaux amis de la maison de retraite. Ses créatures ont un aspect singulier, elles ressemblent à des poupées vaudoues. Talismans pour éloigner le mauvais sort ou ultimes présents qui la feront, encore, bientôt, exister ? Elles ne sont pas très belles, ces poupées-vaudoues-doudous mais, elles sont terriblement émouvantes. 

Les mains sur les hanches, grand sourire aux lèvres, regard fixe vers l’objectif, posée sur son chameau, sous le soleil marocain. Je ne sais plus où j’ai mis cette photo. 

« Tué par les cons ». Un des pensionnaires de l’établissement osera-t’il cette épitaphe ? Ce serait encore leur faire trop d’honneur. Ma grand-mère, elle, ne songe pas, ne songe plus à ces provocations. Elle est trop occupée à guetter les visites (encore autorisées) de ses enfants, masqués. Qui ne peuvent embrasser leur mère. Devront-ils travailler leur mémoire, sous peu, pour se remémorer de quand les dernières accolades ? Elle guette aussi les brèches sur les murs adjacents au service infesté. C’est décidé, elle va tricoter une nouvelle poupée.

À mon prochain coup de fil, je lui dirai « je t’aime » avant de raccrocher, mais je ne me sentirai pas niais en le disant. Nous n’avons pas l’habitude de ces épanchements, ni elle ni moi. Mais nous saisissons tous deux l’urgence, la putain d’urgence. 
« S’il faut mourir ce n’est pas grave. Mais, souffrir... » Je ne sais pas. Personne ne peut plus rien promettre, grand-mère. On peut juste essayer de faire fermer la grande bouche des cyniques qui voient s’éteindre dans les flammes de l’anxiété ou de la maladie propagée des trésors de vie, des cathédrales d’émotions dans l’indifférence la plus complète. Dans une indifférence pouvant se révéler aussi létale qu’une saloperie de virus. 
À mon prochain coup de fil, je lui dirai ça. Puis je lui passerai une nouvelle commande de poupées. 

*voir également le billet de Xavier Alberti : ‘Vivre et laisser mourir ?

               - Deci-Delà -

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