‘Dibbouks’, les âmes dédoublées de la Shoah. Bouleversant roman d’Irène Kaufer

"L’insécurité qui se transmet de génération en génération (comme dans d'autres familles l'antisémitisme), l’identité qui se construit sur un gouffre, celui d’une tentative d’éradication totale, d’une extermination globale"

 © Ricardo Silva © Ricardo Silva


   Solange W, ‘psychorabbine’ de son état, est une praticienne réfractaire à l’humour. Fut-il juif. C’est du moins la conclusion que tire la narratrice de ses tentatives de diversion. 

« Mes parents ont quitté la Pologne pour m’assurer un avenir ou un espoir d’avenir, me sauvant des discriminations et des jets de pierre dont eux-mêmes avaient parfois été victimes ou témoins dans leur jeunesse. Je note que choisir le pays des Intifadas pour échapper aux jets de pierre est en soi une blague juive.
- Et le shabbat ? (Non.) La nourriture casher ? (Non plus.) Est-ce qu’au moins vous savez ce qu’est le Kippour ? fit-elle, et j’ai perçu comme une exaspération dans sa voix.
J’ai encore tenté de m’en tirer par la plaisanterie.
- C’est une sorte de concentré de ramadan, non ? On jeûne un jour au lieu d’un mois entier ?
- Vous ne devriez pas rire avec ça, me dit-elle en plissant les yeux. Kippour, c’est sérieux, c’est le jour où Dieu inscrit dans son grand livre qui va vivre et qui va mourir dans l’année.
- Entre 1939 et 1945, il a dû s’épuiser en travaux d’écriture, dites donc...
Elle a refermé ses livres d’un coup sec. J’ai cru qu’elle allait nous mettre à la porte, Mariette et moi, sans même nous réclamer son chèque. »

     ‘Dibbouks’, d’Irène Kaufer, est un roman dans lequel le lecteur entre sans effort, poussé vers le ventre par un style direct, souvent truculent, invité à se laisser glisser plus avant dans les chapitres par des confidences déstabilisantes qui, si elles ont l’élégance de se vouloir brèves et bordées d’ironie, comme pour ne point embarrasser (ou peut-être pour l’auteure ne point flancher), finissent par laisser groggy, hébété. Il sourit certes souvent, le lecteur, mais tord la bouche nerveusement encore davantage. Il rit au détour d’une formule puis éprouve au virage suivant le besoin de baisser les paupières quelques secondes, minutes (prière, athée ou pas, secrète dans tous les cas), fauché qu’il est par des images surgies des abîmes. 

« On a dû se laver, nos vêtements ont été désinfectés. Le SS a été très gentil, il nous a dit : lavez-vous bien parce que ce sera le savon de vos frères, c’est écrit là sur le savon, trois lettres, RIF, "Reines Jüdisches Fett", "pure graisse juive". Personne ne voulait se laver avec ça. On les a jetés dans la canalisation. À la sortie, le SS nous a encore demandé si on s’était bien lavés avec le savon de nos frères. Et mon père pensait sans doute : ou celui de ma femme. Ou de ma fille. Tous les savants du monde pourront se coaliser pour tenter de le convaincre que c’est faux, en vain.

Cette légende de savon produit à partir de la grasse humaine est en effet contestée par les historiens; les lettres RIF signifiaient en réalité Reichsstelle für Industrielle Fettversorgung (Centre d’État pour la fourniture de graisses). Non pas que les SS se soient abstenus d’imaginer un tel projet : des essais auraient bien eu lieu, mais la méthode n’était apparemment pas au point. Ce qui est avéré, par contre, c’est que les nazis racontaient aux victimes que ces savons étaient fabriqués avec de la "pure graisse juive"; tout ce qui pouvait humilier, terroriser, était bon à prendre. Et mon père l’a cru jusqu’au bout. »

Quand le lecteur ressort de l’ouvrage, il se sent à la fois grave et plus léger pourtant. Car si ‘Dibbouks’ ne recule devant aucune douleur secrète (commune, devrait-on dire) ni rappel de la barbarie humaine en action, il porte aussi sa dose d’espoir et de lumière. Individuelle, certes. 

Le livre clos, il refera la visite in petto depuis ses activités habituelles, à la fois inquiet d’avoir raté un angle, ignoré un visage, il ne voudrait manquer de respect à la mémoire de personne. Mais triste aussi de la fin de cette riche visite dans l’inconscient d’une femme en quête d’unité. Dans la mémoire à trous d’une fille marquée par les non-dits familiaux sur la Shoah.

 © Ricardo Silva © Ricardo Silva


« Je repense souvent aux expériences faites sur des souris où l’on voit des traumatismes se transmettre d’une génération à l’autre, y compris sur des animaux qui n’ont pas vécu eux-mêmes des événements traumatisants. J’ai parfois l’impression de revivre les angoisses de mon père...
- Pourtant, tu dis qu’il ne t’a rien raconté.
- Les souris non plus ne se racontent rien. »

Mariette, la demi-sœur octogénaire de la narratrice belge, a le sens de la répartie. Partageant le même père, elles ne se connaissaient pas il y a encore quelques semaines. Et pour cause : Mariette est morte. Assassinée par les nazis en 1942 sous un autre nom lorsqu’elle n’était encore qu’un nourrisson, dans le camp de Bełżec, sinistre pierre angulaire de l’Aktion Reinhard (nom de code désignant l’extermination systématique des Juifs, des Rroms, des Sintés et des Yéniches de Pologne). Un nouveau-né arraché des bras de sa mère et rayé du monde : du moins, c’est ce que croyait la retraitée jusqu’à ce que des symptômes inquiétants, physiques et psychologiques, ne la poussent vers le cabinet de Solange W.

« Retrouver Mariette, ce n’était pas mon idée à moi. Moi, je voulais seulement retrouver un socle, une unité, alors que je ne cessais de tanguer et de me dissoudre. Il me semblait gagner chaque jour en étrangeté. Quelquefois, en pleine conversation, je perdais soudain le contact, saisie par l’impression que les gens ne prononçaient que des syllabes sans signification et s’agitaient avec des gestes désordonnés. Par moments, j’avais l’impression de me dédoubler, jusqu’à craindre que me voyant deux, les autres hésitent à me serrer la main, ne sachant vers laquelle se diriger. À d’autres moments, je me sentais sur le point de disparaître, j’évitais de m’attarder devant les miroirs, de peur d’y voir mon image s’effacer peu à peu. »

La peu joviale ‘psychorabbine’ lui révélera le nom de son mal : le dibbouk. Puis elle orientera la narratrice vers une intrigante spécialiste parisienne. Dans la croyance populaire juive, le dibbouk est l’âme d’un mort mal mort, errant, qui vient s’incarner dans le corps d’un vivant en attendant réparation. Mais comment entrer en contact avec la petite Zofja, assassinée il y a presque 80 ans ?  

Erna Briefel et Stefan Kaufer, les parents de l’enquêtrice improvisée, avaient témoigné avant de mourir devant la caméra de la fondation Spielberg, chargée de recueillir et fixer la parole des survivants de la Shoah. À partir de ces deux enregistrements passés en boucle et d’un nom (Mariette), la narratrice de quitter la Belgique pour s’envoler vers le Canada. 

Le lecteur perd pied : imaginer la survie du bébé par un miracle incroyable, une intervention secrète, pourquoi pas, mais comment leur père commun aurait-il pu vivre avec ses deux filles en même temps, sans le dire, chacune étant installée sur un continent différent ? Lwów-Lemberg-Lviv, Erna-Maria, Stefan-Shmuel, Zofja-Mariette : les doubles, triples identités se confondent, les récits de vie se multiplient, le don d’ubiquité semble avoir été possédé par chaque déporté. Les frontières entre la réalité et l’imaginaire se troublent mais la retraitée obstinée ne lâche rien, ne se laisse pas impressionner par le non-sens apparent : il y va de son identité, de son appartenance au monde. 

Il serait tentant de décrire le subtil récit que fait l’écrivaine belge de la rencontre entre les deux sœurs, des tensions, agacements et incompréhensions réciproques, des pistes lancées habilement, de Montréal également, personnage à part entière, ou encore des saillies hilarantes qui allègent. Mais trop a déjà été révélé ici : il faut se laisser surprendre par la plume d’Irène Kaufer, ne point déflorer ce délicat travail, ce savant échafaudage sensible qui parvient à sauver l’humain, en équilibre au-dessus des brasiers déchaînés, des haines jamais mortes. 

L’auteure n’a pas fait mettre sa photo en quatrième de couverture. Le seul cliché, à la quatorzième page, est celui de son père, Stefan Kaufer, lorsqu’il témoignait pour la fondation. Le lecteur revient vers lui, une fois sa lecture achevée. Observe ce corps vieilli qui ne pesait plus que 39 kg à la libération du camp. Ces yeux profonds, troublés, puisqu'alors il fallait répondre au journaliste, mettre des mots sur l'annihilation de sa femme et de sa fille, de sa chair.

 © Ricardo Silva © Ricardo Silva

« - Au cas où les nazis reviendraient.

  Je le savais : mon père pensait la même chose, ils allaient revenir, sous un autre uniforme peut-être, un autre livre saint sous le bras, des techniques d’extermination encore plus perfectionnées, en tout cas il était certain qu’ils reviendraient, il espérait juste que ce ne serait pas de son vivant, ni du mien. Cependant, à moi, il n’avait jamais caché que nous appartenions au peuple élu pour la malédiction éternelle. Il brandissait cette identité maudite avec une sorte d’orgueil. »

L’insécurité qui se transmet de génération en génération (comme dans d'autres familles l'antisémitisme), l’identité qui se construit sur un gouffre, celui d’une tentative d’éradication totale, d’une extermination globale. Le rapport des descendants à leur judéité (« il y a deux sortes de sang : celui qui est dans les veines, et celui qui s’écoule hors des veines au-dehors »). Et la présence des disparus, à jamais; travail de mémoire, travail de vigie, alors que les derniers rescapés disparaissent à leur tour.

Mais aussi la force, bâtie sur la douleur et l’éveil permanent, certes, mais qui fait avancer : ‘Dibbouks’ porte ces thèmes redoutables sous la forme de l’enquête mais, sur un ton apaisé, comme si l’auteure livrait ici le résultat de toute une vie de réflexion et de doutes domptés.

« Et j’ai peur comme un petit garçon 

Dieu m’appelle — et je reste bête 

M’sieur... mon Dieu... j’en oublie ma leçon 

J’ai un mot... j’avais mal à la tête...

 

C’était bien trop dur... j’ai mal suivi...

Mais j’y arriverai si je potasse...

Je t’en prie fais-moi doubler la vie

Comme on double une mauvaise classe ! »

Les mots de Julian Tuwim de résonner différemment lorsque la narratrice revenue de sa quête des dibbouks les lit à haute voix. Le lecteur alors frissonne et n’a plus qu’une envie : conseiller ce bouleversant roman à chacun.

 

— ‘Dibbouks’, Irène Kaufer, ed. de l’Antilope — 

img-1513

* illustrations du billet : Ricardo Silva 

                                 — Deci-Delà

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.