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Billet de blog 23 janv. 2021

'Sur un air de Fado’, de Barral. Les ombres ne pleurent pas

" l’accoutumance aux laisses passées par les adeptes de l’autorité, sans mémoire ni culture, par les fanatiques sans arguments sinon ceux du bâton et de la muselière "

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   Un vieil homme chute de sa chaise sous le soleil féroce de l’été portugais. « Excellence ?! Excellence ?! » hurle une sentinelle paniquée. Fort d’Estoril, 3 août 1968 : le maître du pays depuis trente-six ans vient d’être victime d’un accident vasculaire cérébral dans sa résidence secondaire. Il reste deux ans à l’ascétique António de Oliveira Salazar - devenu aussi vif qu’une cenoura et aux manettes depuis 1932 - à vivre. Six à la dictature qu’il a mise en place (d’autant plus zélée qu’elle devine sa fin à elle proche aussi). La révolution des œillets balaiera en 1974 le régime presque sans verser de sang (quatre morts), les partis (interdits) et mouvements progressistes (traqués) s’étant unifiés et organisés dans l’ombre. Mais le pays ne soldera jamais vraiment ses comptes avec cette période sombre : les poursuites seront exceptions, les tortures et crimes de la police politique (la PIDE, Police Internationale et de Défense de l’État) blanchis et les noms des bufos, ces innombrables informateurs mêlés à la population - qui permettaient au salazarisme de tenir - jamais révélés. Ambiance lourde des non-dits, des soupçons invérifiables... Les touristes qui déferlent chaque année sur la belle Lisbõa ne ramènent d’ailleurs jamais de clichés des plaques-hommage aux résistants tombés, et pour cause : elles sont d’une discrétion exemplaire, quand elles existent. Délaissant un temps Nestor Burma, c’est donc au sein de cet Estado novo, de ce régime catholique, conservateur, nationaliste et autoritaire (« Dieu, Patrie, Famille ! », programme du ‘triple F’ qui inspirera ici en France Pétain) que le dessinateur Nicolas Barral nous plonge avec cet album ambitieux et très réussi, tout juste sorti chez Dargaud : ‘Sur un air de Fado - une histoire portugaise’. 

Fernando Pais est un médecin a priori sans histoire, si ce n’est une liaison risquée avec la femme d’un militaire et son amitié avec Horacio Antunes, un écrivain gay qui tente sans succès de passer la barrière de la censure pour se faire publier (l’homosexualité menait au fichage par la police politique; arrestation, torture et parfois déportation si des faits d’activisme politique s’y ajoutaient). Clopeur compulsif, charmeur né (« c’est aux randonnées pédestres que mes cuisses doivent leur galbe irrésistible »), sarcastique (« Police politique ! » hurle-t’il au téléphone pour faire tomber du lit Horacio dès potron-minet), bon vivant (« une cuite, ça te tente ? L’ami te le demande et le médecin te l’autorise ») et emphatique : le doutor gagne les cœurs aisément. Ses faux airs de Benicio del Toro, œil blasé de cocker et sourire rare, ne l’handicapant guère. Mais il semble se satisfaire de cette domestication, de ce quotidien sous contrôle, ne pas s’émouvoir outre mesure des visages tuméfiés qu’on lui demande de rafraîchir lors de ses visites au QG de la PIDE. Le bon doutor Pais ou la léthargie de survie. 

Un gamin téméraire qui lutte avec ses modestes armes (en l’occurrence des crottes de chien fumantes) va bientôt le sortir de sa torpeur, ouvrant la voie aux souvenirs des années de lutte, au rappel des tentatives sévèrement réprimées. Une baleine blanche mystère, une femme aimée disparue, un professeur communiste malmené, des hétéronymes de Pessoa et des molosses aux « bras longs, idées courtes » : les huit chapitres qui constituent ce roman graphique enchaînent avec aisance sur trois périodes les rebondissements et les révélations, recréant l’ambiance étouffante de la vie sous la dictature, accordant à chaque personnage une richesse psychologique solide et crédible.

Le belvédère de Santa Luzia, les interminables escaliers de l’Afalma, la Praça do Comércio : autant d’hommages à la Lisbonne-personnage, mais l’explosion de couleurs habituelles de s’effacer au profit d’un crème-orange réminiscence; puis parfois un vieux tramway jaune vif, la blondeur d’un garnement, lueurs d’espoir. Marie Barral, fille du dessinateur et assistante couleur, s’est chargée de cet habile jeu des symboles, création de ce fado visuel, saudade inventée, langueur mélancolique qui berce l’histoire et ajoute encore tristesse silencieuse aux regards brisés. Le fameux fort de Caxias et ses mille techniques de torture (noyade simulée, privation de sommeil,...), la fin des colonies qui approche avec ce docteur angolais qui déclare : « Un jour ils réaliseront qu’ils défendent avant tout des intérêts privés, et ils identifieront leur véritable ennemi : le capitalisme. Alors, ils reconnaîtront dans l’homme noir leur frère de lutte... »; les matraques qui fondent en plein jour sur tout ce qui ressemble à un communiste ou à un socialiste, les échanges méfiants dans les transports et les imprimeries clandestines en temps de presse dressée : tous les aspects de cette ère d’autant plus nerveuse que le vent du changement se fait sentir sont abordés, intégrés avec fluidité, sans jamais perdre de vue pour autant la trame de l’intime.

L’énigmatique doutor Fernando Pais, personnage qui pose la question centrale de l’ouvrage : que ferait chacun sous une dictature ? Qui dénoncerait, courberait l’échine ? Qui espionnerait, sauverait ses fesses au prix de son honneur et de la vie de ses amis, qui résisterait, qui fuirait ? Personne sauf les sots, bien entendu, ne peut répondre. Mais ce roman graphique enrichissant, cette bd politique soignée, de nous rappeler alors que le temps vire mauvais des dangers de l’inertie, de l’accoutumance aux laisses passées par les adeptes de l’autorité, sans mémoire ni culture, par les fanatiques sans arguments sinon ceux du bâton et de la muselière.

Hasard probablement mais l’extrême-droite a refait son apparition au parlement portugais pour la première fois depuis la chute du salazarisme et les résultats de la Présidentielle de ce dimanche 24 janvier seront particulièrement scrutés au Portugal.  « Dieu, Patrie, Famille ! » : le slogan n’a guère changé. Les soutiens français non plus, d’ailleurs. 

Espérons un tome 2, une suite à ce très bel ouvrage, traits fins et scénario intelligent, qui décrypterait la révolution des œillets. 156 pages qui se dévorent et qui changeront, c’est certain, la perception du lecteur-voyageur lorsqu’il montera à nouveau les mille et unes marches de l’Afalma, imaginant les regards cachés derrière les fenêtres, le mouvement léger des rideaux, les chuchotements au téléphone saisi à la va-vite : chut, on vous observe, doutor Fernando ! 'Sur un air de Fado' ou la dictature à hauteur d'homme. Un livre aussi glaçant que passionnant, réflexion sur le courage, aussi puissant et déchirant qu’une chanson d’Amália Rodrigues. Il se referme lentement, et nos yeux sont surpris de rester perdus dans le lointain, l’esprit comme encore sonné par toutes ces vies détruites, ces pions mis d'office au service d'une idéologie mortifère; par tous ces dangers jamais crevés. 

—- ‘Sur un air de Fado’, Barral, éditions Dargaud —- 

        — Deci-Delà — 

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