‘Mur Méditerranée’, de Louis-Philippe Dalembert. Naufrage collectif

"Mais, à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l’immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haut, versés dans l’art de la courtisanerie."

 © Josué Azor © Josué Azor

« Le maton balaya les visages déformées par les brimades et les privations quotidiennes, avant de figer la lumière sur l’un d’eux, le crispant de terreur. Le hangar résonna d’un "You ! Out !", accompagné d’un geste impérieux de l’index. La fille désignée s’empressa de ramasser sa prostration et le balluchon avec ses maigres affaires dedans, comme ça lui avait été demandé, de peur d’être relevée à coups de rangées dans les côtes. En temps normal, le geôlier, le même ou un autre, en choisissait trois ou quatre qu’il ramènerait une poignée d’heures plus tard, quelquefois au bout de la journée, les propulsant tels des sacs de merde au milieu des autres recroquevillées par terre. La plupart trouvaient refuge dans un coin de la pièce, murées dans leur douleur ou blotties dans les bras de qui avait encore un peu de compassion à partager. »

Les viols routiniers et les séances de ratonnades dans cet entrepôt libyen sont décrits par Louis-Philippe Dalembert de manière factuelle, sans affect apparent (laissant le lecteur trop sensible, myope volontaire, sur le flanc), comme faisant partie d’un quotidien inéluctable. Quotidien inéluctable de ceux qui ont perdu toute maîtrise de leur existence et n’ont plus d’autre choix que celui d’endurer l’arbitraire. Résister à la sauvagerie des trafiquants aux mains desquels ils se sont résignés à confier peaux, destins, économies et espérances de la même façon qu’ils devront bientôt le faire face aux colères d’une mer sans pitié. Tenir (peu importe les plaies, les souillures), forts de leurs histoires personnelles, en méprisant intérieurement ces vautours avides, jaloux de leur nouvelle et minable puissance, celle-là même offerte par l’extension planétaire du chaos. Tenir en songeant au but ultime du voyage : la forteresse Europe; la barricadée pleine de promesses (le croient-ils). 

 © Séphora Monteau *FotoKonbit © Séphora Monteau *FotoKonbit

 

Mur Méditerranée' de l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert (paru aux éditions Sabine Wespieser en 2019) se saisit de la crise migratoire et rend visages, histoires et complexité à ces combattants à l’instinct de vie littéralement extra-ordinaire que l’on nomme migrants ou réfugiés (non sans un brin d’inquiétude bien souvent dans la voix, de ce côté-ci du mur). Il déroule l’existence de ses héroïnes Chochana, Semhar et Dima du départ de leur village natal jusqu’au pont ensanglanté de ce rafiot croulant sous les passagers (dont une centaine d’enfants), il éloigne le lecteur occidental des chiffres aseptisés auxquels, consciemment ou non, il a fini par s’habituer. Noyés mensuels et rescapés comptabilisés par tranches de cent, balancés à la va-vite en entrefilet; sondages paresseux ‘pour ou contre’ à destination et usage immédiat des petits politiciens sans envergure ni avenir; pourcentage savant (mais concrètement inutile) de la surpopulation dans les camps de la désormais célèbre italienne Lampedusa et de la non moins fameuse grecque Lesbos, lancé dans tel ou tel débat de sachants à l'air détaché. Les chiffres s’empilent, s’accumulent, s’entassent et l’Européen finit par oublier les existences, par définition uniques, qui se cachent derrière.

« Le couple raya également la France de la liste des potentielles terres d’asile. D’après des amis installés en Belgique, si de simples citoyens parmi les plus modestes savaient se montrer d’une grande générosité vis-à-vis des étrangers, les politiques, eux, passaient leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l’Homme par-ci, terre d’accueil par-là... Mais, à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l’immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haut, versés dans l’art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d’appel d’air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes. Ou, dans le meilleur des cas, des artistes et des intellectuels dont la notoriété servirait à perpétuer le mythe d’une terre d’accueil. »  
Dalembert tire à balles réelles et le lecteur ne peut que le remercier de le secouer, de le sortir de son apathie idéologique, de ses certitudes bien trop confortables pour être honnêtes. Parfois, certes, le corps d’un petit garçon sur une plage fait encore réagir. On pleure deux jours sur les réseaux, on y jette avec sincérité quelques emojis et des #JeSuis, vains. Certains vont même - héros modernes - jusqu’à changer leur photo de profil Facebook. De temps en temps, encore, la découverte d’un marché aux esclaves dans un faubourg de Tripoli réussit à secouer nos tripes endormies. Mais la peur intériorisée de l’envahisseur, l’ignorance volontaire (« c’est trop dur ! » Oui, pour eux, surtout) reprennent vite le dessus. Quant à se rappeler que l’UE, que la France, ont tout de même quelques responsabilités dans le bordel ambiant : faut pas pousser, « c’est trop dur ! » 

 © Josué Azor © Josué Azor

L’auteur d’Avant que les ombres s’effacent s’appuie, pour mener à bien cette fresque de la migration et de l’exil, pour relier tous ces fils géopolitiques et humains, sur une tragédie réelle. Le 18 juillet 2014, le pétrolier danois Torm Lotte secourt 800 personnes sur un bateau en perdition au large de Malte; un bateau ou plutôt un mouroir flottant. Les matelots danois découvrent des personnes exsangues, épuisées, allongées près de cadavres éventrés qui les laissent imaginer la violence insensée des passeurs lors de cette sinistre odyssée.

L'auteur Louis-Philippe Dalembert © AFP L'auteur Louis-Philippe Dalembert © AFP
 

Louis-Philippe Dalembert, comme il l’expliquait dans une interview à la ‘Page des libraires’, a choisi de donner voix à des femmes pour incarner et mener à bien son indispensable projet : « Il ne fallait pas tomber dans une histoire que tout le monde connaît, une histoire de migrants sans visage. Ce qui était important pour moi, c’était de la raconter à travers trois figures féminines. On a tendance à croire que les migrants sont en partie des hommes. Or, il y a beaucoup de femmes qui tentent cette expérience. »

 Semhar l’Erythréenne, catholique orthodoxe, fuyant la dictature d’Issaias Afeworki (service militaire obligatoire de 20 ans, surveillance permanente de tous les habitants, tortures et disparitions sur simple soupçon), Chochana la Nigériane, juive de la communauté ibo, réfugiée climatique à la recherche d’une nouvelle terre pour ses proches et Dima la Syrienne bourgeoise, musulmane, fuyant les bombes atomisant Alep, prête à tout pour assurer un avenir à ses filles : trois destins, trois femmes aux histoires, aux religions, aux langues et caractères différents mais aux buts communs : la paix, la sécurité. Elles vont se jauger, se soutenir, s'endurcir encore (au-delà de l'imaginable), se sauver mentalement et physiquement au cours de ce récit sans temps mort, oscillant entre les souvenirs du pays, du départ, les chaudes réminiscences de l’enfance, les espoirs secrets d’une vie meilleure chuchotés aux oreilles les unes des autres entre deux sévices pour mieux revenir soudain aux étapes documentées du périple cruel, à la réalité sans cesse plus exigeante.


« Joshua fit the battle of Jericho
Jericho, Jericho
Joshua fit the battle of Jericho
And the walls came tumblin’ down
Hallelujah
Les esprits se réveillèrent soudain, à l’évocation du "bon vieux Josué" et de son armée faisant tomber tels des dominos les épaisses murailles de Jéricho. »


Les allers-retours incessants présent-passé évoquent le battement des flots, ceux de la Méditerranée sur laquelle d’ailleurs elles se retrouveront vite prisonnières : Semhar  et Chochana au fond d’une cale-Tour-de-Babel au bord de la révolte; Dima, ses filles et son mari sur le pont, privilégiés relatifs.

 © Philomène Joseph *FotoKonbit © Philomène Joseph *FotoKonbit

« Les altercations se poursuivirent encore un bout de temps, sous le déferlement des vagues et des vents qui se livraient, eux aussi, une bataille tout aussi féroce. Le chalutier semblait être l’enjeu de la victoire. C’était à qui serait le premier, des flots ou des vents, à le réduire en charpie et à l’envoyer par le fond. Le premier à hurler sa joie, sa besogne de fossoyeur accomplie, indifférent au sort des victimes. »  


La tempête se déchaîne et la peur, la colère montent dans la cale; trop d’humiliations, trop de morts. Les damnés de la Terre, toutes langues et dialectes confondus, malgré leurs antagonismes parfois brutaux se lèvent contre les affameurs : qu’ont-ils, qu’ont-elles à perdre ? Ils leur ont tout pris, jusqu’à leur dignité. Les trafiquants d’êtres humains, les opportunistes aguerris, sauront se défendre pour sûr. Ils maîtrisent la violence, la déshumanisation et maintiendront le mur symbolique, celui de l’autorité (pour eux naturelle), de la hiérarchie (par eux imposée) mais, ils ont fini par oublier qu’aucun homme, aucune femme ne peut endurer sans limite le mépris. Surtout lorsque la peur s'en mêle.

 © Josué Azor © Josué Azor

Mur Méditerranée peut se lire comme un grand récit humaniste qui redonne dignité à ses personnages, et à travers eux à tous les réfugiés, poussant le lecteur à se demander « et si ça avait été moi ? » Mais l’humanisme, en ce moment... Alors il peut aussi être vu comme une analyse sans concession des rapports Nord/Sud; comme une mise en garde adressée aux citoyens qui pensent encore que leur indifférence aux malheurs des peuples à leurs portes, qui se noient sous leurs yeux, sous leurs murs, sans un bruit (20.000 depuis 2014), sont la cible des fumigènes, des avilissements ordonnés, des coups une fois le pied posé sur la « terre promise », victimes des chantages d’un despote qui veut les transformer en monnaie d’échange, que leur indifférence protectrice, aux citoyens barricadés, aux accords signés en leur nom entre l’Union et la Libye pour tenir les gueux à distance tels des poux, aux accords entre l’Union et les dictatures pour que celles-ci « tiennent » leurs fuyards suffira à les protéger des soubresauts fous du monde. L’entraide (réfléchie, organisée, certes) ou la tempête. Alors que le changement climatique n’en est qu’à ses débuts, que l’instabilité politique gagne tous les continents. Sans même avoir besoin d'évoquer les pandémies qui surgissent. Ensemble. Ou bien... le naufrage sera collectif. Les débats (indispensables) sur l’intégration ou l’assimilation ne doivent pas servir de paravent à l’inaction, injustifiable; impardonnable. Car comment l'histoire pourrait-elle bien se finir si nous sommes déjà à sec d'empathie, d'intelligence, de sens des responsabilités, comment pourrait-elle bien se terminer si la vie des autres n’a déjà plus aucun poids à nos yeux, alors que les grandes migrations humaines du siècle ne font que démarrer ?


Un livre puissant, indispensable en ces temps confus, et dont personne ne peut prétendre sortir indemne tant il nous pousse à une réflexion âpre sur...nous-mêmes. 

 

- ‘Mur Méditerranée’, Louis-Philippe Dalembert, ed. Sabine Wespieser - 

 - de nombreuses librairies prennent des initiatives, vous pouvez commander vos livres et les retirer physiquement dans certaines. Voir jesoutiensmalibrairie.com en ces temps difficiles ! - 

 

Pour aider concrètement, SOS Méditerranée par exemple : ici ou encore l’Auberge des Migrants : ici 

découvrez le magnifique travail photographique de Josué Azor sur son site 

* FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

 

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                                       — Deci Delà — 

 

 

 

 

 

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