‘Soror’, de Mathilde Janin. Les souverainetés profanées

4 affaires de violences sexuelles sur 10 en France sont des agressions sexuelles sur mineur. Beaucoup de plaintes n’étant jamais déposées, cela donne une idée de l’étendue réelle du désastre...

 © Guillermo Lobera Temes © Guillermo Lobera Temes



     Le pacte faustien entre le domaine à l’abandon et le jeune héritier se scelle dans le silence.

« Il se posta au pied de l’imposante façade de pierres blondes trouée par deux dizaines de fenêtres noires. Deux dizaines de bouches édentées et massives prêtes à se refermer sur lui. Éric recula de quelques pas et ouvrit la bouche à son tour, le plus grand qu’il pouvait. Il voulait amadouer Aulnoye, lui dire qu’il l’avait entendu et qu’il ne chercherait pas à lutter. Il avait entrevu les diverses versions de lui évoluant aux quatre coins du domaine. L’adolescent taciturne et malingre, refusant malgré la terreur de courber l’échine. Le jeune instituteur austère, dont les gifles voleraient vers leur cible dans un bruissement sec. L’homme triomphal, légèrement bedonnant, dont l’aisance crâne rappellerait celle du père. Le vieux monsieur distingué, asséché par une vie de rage, contemplant avec satisfaction son héritage. Éric avait entrevu tout ce qu’il serait, tout ce que le château ferait de lui, et il l’acceptait. Il ouvrit la bouche pour imiter la façade, pour s’en faire le miroir. Il ouvrit la bouche pour s’offrir à Aulnoye, pour laisser la noirceur des fenêtres pénétrer sa gorge d’enfant. Sa gorge peuplée d’intuitions et d’inquiétudes sans noms. Il ouvrit la bouche comme pour crier - et aucun son ne sortit. »


Aulnoye, ancien internat de filles bientôt transformé en école mixte et bilingue, serait-il habité par quelques pointures de la possession, à la façon d’un Overlook déglinguant l’esprit de Jack Nicholson ? Le goût annoncé de l’inquiétant Éric (le fils du futur directeur) pour le sadisme écarte la piste : ses instincts détraqués n’ont guère besoin de loas pour trouver le chemin de la prédation. Ce château, ces dépendances, ce parc, cette forêt. Cette autorité à venir. Cette légitimité bientôt reconnue. Les œillères d’une société complice pour qui sait bien les positionner. Champ infini des possibles : il le perçoit, malgré son jeune âge. Il le pressent, lui le chasseur en devenir. 

La plume véloce de Mathilde Janin éjecte Éric du passage, à peine introduit, enjambant les décennies. De lui, devenu instituteur tortionnaire, il ne sera guère plus question avant les dernières pages, pas plus que d’Aulnoye et de son ambiance lourde et suspecte. Du moins, directement. Car les deux, symboles d’une armée d’ombres, intouchable (Franck le surveillant, le professeur de sport,...), omniprésents malgré tout entre les silences. La parole aux victimes, seulement à elles. Les allers-retours temporels, les réminiscences, affleurements et indices déposés de commencer, à la recherche de la souveraineté volée.
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Second roman de Mathilde Janin (après ‘Riviera’ en 2013), ‘Soror’, très habilement construit, poupées gigognes et interactions inattendues, est une réflexion menée façon partition rock à la Despentes, féminisme de combat en bandoulière, sur l’identité, la résilience et surtout sur la responsabilité collective d’une société qui identifie si mal ses pédophiles et pédocriminels. Même lorsque ceux-ci agissent à visage découvert (4 affaires de violences sexuelles sur 10 en France sont des agressions sexuelles sur mineur. Beaucoup de plaintes n’étant jamais déposées, cela donne une idée de l’étendue réelle du désastre...) 

« Une autre chose que le poète ignorait et que Rita savait — que savent les filles dès l’enfance. Concernant la nature de la peur. Une vérité de la peur en elle-même : un jour, elle s’invite en vous et il n’est plus possible de l’en déloger. »

Une écriture syncopée, très musicale dans la manière de se déployer (de lancer les mots au large tels des filets avant de les ramener, concision tranchante alors pour mieux assommer la prise), cogne et impressionne autant que la capacité de l’auteure à croquer en quelques phrases un personnage ou une situation. 

« Quant au père de Nicola, il est souvent absent, quand il n’est pas retranché derrière ses pensées accaparantes. Il a toujours donné à sa fille l’impression de vivre dans une autre dimension, méditative et grave, au seuil de laquelle il faut s’arrêter avec déférence. Il n’a pas été difficile d’en faire un veuf : le noir était son habit bien avant que sa femme ne disparaisse. » 

Nicola, la mystérieuse Nicola, retrouvée par Jérôme au détour d’un concert, treize ans après le lycée.

« Son air satisfait. Son excentricité étudiée. Le soin qu’elle met dans chacun de ses gestes. Constatant qu’il la scrute, elle jette un coup d’œil anxieux dans l’un des miroirs qui tapissent la salle. En recoiffant une mèche de cheveux, elle laisse échapper un rire bref, clair, affecté, un rire de femme qui se sait exposée - défaite parce qu’exposée. D’un ton provocateur, elle répond à la question qu’il vient de lui poser : pas encore de mari, pas encore d’enfants. Elle va avoir vingt-sept ans. Elle l’ignore apparemment, mais sa beauté a déjà commencé à se faner. Dans dix ans, elle manquera de tout ce qui la rend ce soir si orgueilleuse. »

Un tatouage sur son bras, ‘Légion’, un comportement déroutant après l’amour et l’ombre d’Aulnoye de resurgir. Souvent le lecteur se perd dans les pièces éparpillées du puzzle, ne comprend pas où l’auteure veut le mener, fâcheries et coups de cœur réciproques d’adolescentes rebelles décrits par le menu, actrice vaporeuse flinguée dans son garage, jeux de séduction et de trahison entre jeunes adultes consentants mais, Mathilde Janin de défaire peu à peu d’ici les petits mensonges qui cachent les larges plaies, les abandons du corps qui masquent les hurlements muets. Pour mieux révéler les angles morts, les enfances saccagées, bien planquées derrière les outrances apparentes. 

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« Je suis certain que vous n’allez pas lire. Il la vouvoie comme on se subordonne. C’est un jeu qu’il joue. Et ça devient charmant, parfois. Chez ce jeune professeur de vingt-deux ans qui la présente à d’autres musiciens, des Américains le plus souvent, qu’ils croisent au piano-bar où ils descendent après la leçon. Qui vante sa voix de contralto, sa sensibilité froide qui lui rappelle une autre artiste, une égérie allemande ayant connu la gloire à la fin des années 196 avant de décéder dans un accident idiot — Fille de Velours, Femme Fatale, Chelsea Girl.

  Chez cette jeune élève qui, étonnamment, porte le même prénom, il perçoit l’ombre de la tragédie. Il lui en parle, lui imagine une carrière glorieuse interrompue par diverses morts d’autant plus affreuses qu’elles sont grotesques. C’est sa manière de bien l’aimer : il se délecte de l’idée de la perdre, il l’assassine avec des mots ronflants, des mots trop grands pour elle, qui flottent et plissent sur son corps osseux. Légion se sent grisée et agacée. Elle fait pleuvoir sur lui les chansons. »

Il ne l’écoutera pas lorsqu’elle lui demandera d’arrêter. « Mais je n’ai pas dû oser lui demander d’arrêter, je suppose — parce qu’il n’a pas arrêté. » 

 Rita et Légion la saltimbanque lancées sur les routes européennes (clin d’œil à son premier roman sûrement), corps et têtes perdus, que la musique résonne ! Plus fort ! Plus fort... « J’étais sa préférée », répète l’une fièrement, mémoire biaisée. Des hommes pleurent, se laissent mourir : personne ne comprend, accuse de mauvaises rencontres (en effet). L’héroïne ne sauvera point, elle entraînera vers la tombe : l’ultime remède pour oublier les armes létales brandies alors, niées par des adultes trop occupés, trop complaisants, trop confiants. Complices des gestes déplacés, alors minorés : surdité obstinée.  

 

Soror’ ou une plongée en apnée dans les ellipses, au plus près de l’imprononçable, des dégâts irréparables. Derrière le récit des premiers émois, des premiers amours, des premiers choix, l’image occultée de resurgir. Sous la plume brillante et rageuse de Mathilde Janin, fine portraitiste, le pacte faustien d’un seul n’en finit plus de pourrir les racines de tous, privés de tuteurs mais bientôt lancés ainsi dans un monde aveugle déjà prêt, en plus, à les condamner. « J’étais sa préférée », répète en boucle la fille en montant encore le son de la radio, les couloirs d’Aulnoye plus très loin. « J’étais sa préférée ». 

 

— ‘Soror’, Mathilde Janin, ed. Actes Sud —  

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* illustrations du billet : Guillermo Lobera Temes 

 

                                 — Deci-Delà — 



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