Le 28 novembre, le Parlement Européen accueillera en son sein le ministre de "l'Information" (sic) érythréen, Yemane Gebremeskel, pour une réunion portant sur "le développement et la coopération"  avec ce qui demeure l'une des plus sanglantes dictatures africaines. L'initiative vient du député européen irlandais Brian Hayes, du PPE (Parti Populaire Européen - centre droit), membre de l'Economics and Monetary Affairs Committee

Dans 'Illusions perdues', un Honoré de Balzac féroce décrivait ainsi la subtile diplomatie : "voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux; et qu'enfin l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus des événements qu'il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique."

Certains éminents diplomates représentant l'Union Européenne semblent au point, niveau flottaison.

Car en juin dernier, la Commission d'enquête de l'ONU sur les Droits de l'Homme en Érythrée a publié un rapport explosif sur la situation dans ce petit pays de la Corne africaine : des milliers de prisonniers arrêtés sans procès et depuis simplement... disparus, des geôles secrètes dans lesquelles s'exerce une torture quotidienne, la mise en esclavage d'une majorité de la jeunesse via un service militaire à vie, une population matée, asservie par la junte.

Un pays fermé, gouverné par la terreur, une prison à ciel ouvert qui lui vaut le surnom de 'Corée du Nord de l'Afrique'.

Il s'agissait d'un secret de Polichinelle mais la Commission onusienne innove en demandant clairement, et ce pour la première fois, la mise en accusation des dirigeants du pays, le dictateur Issayas Afewerki en tête, pour crimes contre l'Humanité.

Quelle mouche a donc piqué le Parlement Européen d'autoriser ainsi la venue d'un baron du régime en son sein alors que la communauté internationale semblait enfin sérieusement hausser le ton ?

La crise migratoire est passée par là et l'invitation du ministre peut bien être présentée comme 'une initiative personnelle' du député européen irlandais, elle n'en demeure pas moins un symbole du changement de pied diplomatique de l'UE à l'égard de la dictature. L'heure n'est plus aux réprimandes mais bien à la 'coopération'.

"Tenez vos gueux, qu'ils ne viennent point chez nous !" pourrait-on résumer trivialement.

Les chancelleries adoptent certes un langage plus sophistiqué mais, tel est bien le message.

Car les Érythréens ayant fui ce bagne écrasé par le soleil représentent une part importante des migrants arrivant en Europe. 

Échanges culturels (organisation d'un festival du film européen en septembre dernier à Asmara, sponsorisé par l'UE), échanges institutionnels et politiques discrets sous couvert 'd'initiatives personnelles' : l'Union mise sur un 'ramollissement' du pouvoir et sur l'obtention d'avancées démocratiques 'step by step' si elle participe au développement de l'Érythrée. 

Qui du régime ou de l'UE remportera la palme du cynisme ?

Car redonner de l'air à un régime certes plus cruel que jamais mais qui, après avoir saigné son peuple pendant 25 ans aurait pu enfin s'approcher de la chute si les pressions internationales s'étaient accentuées, comment nommer la démarche autrement que par le terme complicité ?

Paniqués par les réactions hostiles des peuples et la montée des populismes face à l'arrivée des migrants fuyant guerres, chaos et dictatures, les pays membres s'en remettent au court terme, quitte à pactiser avec le diable. Est-il besoin de rappeler ce qu'est le processus de Khartoum ? Oui probablement, car les 20h ont été d'une pudeur touchante lors de sa signature.

Le 28 novembre 2014, l'UE signe avec une vingtaine de pays africains 'sensibles' un partenariat pour permettre aux dits pays (Soudan, Libye, etc) de renforcer leurs contrôles frontaliers, afin de retenir les migrants potentiels tentés de prendre la mer pour rejoindre l'Europe. Tenir (...) leurs populations, en somme. Coûte que coûte. Et peu importe les moyens. L'Érythrée reçoit ainsi de l'UE - donc de nous, citoyens européens - pas moins de 200 millions d'euros pour renforcer son arsenal déjà redoutable. 

200 millions d'euros : jolie bouffée d'oxygène, n'est-il pas ?

Comme l'a souligné alors au Parlement l'eurodéputée Marie-Christine Vergiat (FG), membre de la sous-commission des Droits de l'Homme : "il ne s'agit ni plus ni moins que de normaliser nos relations avec des dictatures !"

Balayant les critiques, la Commission de promettre que l'argent européen sera remis aux ONG et non au pouvoir en place. Malaise : les ONG sont interdites en Érythrée... Jeu de dupes et couardise au menu, donc.

L'Érythrée était déjà une prison; l'Union Européenne lui offre des verrous supplémentaires.

Le chantage aux frontières exercé désormais par le président turc Erdogan aurait pu servir de leçon. Mais non, l'UE choisit encore la voie de la faiblesse diplomatique et de la facilité. Il n'est même pas nécessaire de pointer le décalage entre les beaux discours européens dans lesquels les grands mots et les mille vertus soi-disant intrinsèques à nos sociétés se mêlent avec toujours beaucoup de faconde (tout le monde en est revenu, non ?) et NOS décisions (car rejeter la faute sur nos représentants nationaux et européens est une chose; mais notre responsabilité, à nous citoyens, de nous informer et réagir si besoin est pèse tout autant).

Certains objecteront que l'Union doit bien chercher des solutions à la crise migratoire. Évidemment. Mais comment ignorer que la dictature est la cause de la fuite des migrants érythréens et que sa chute leur ouvrirait de facto la voie du retour ?

Car n'en déplaise à certains, les migrants ne risquent pas leur vie en mer, ne s'arrachent pas à leurs familles, à leur terre, à leurs racines, pour le plaisir de se retrouver parqués dans une 'jungle' boueuse sous les quolibets haineux et paranoïaques des habitants de pays dits 'éclairés' (voir le hors-série déc-janvier de Charlie Hebdo, par Coco et Foolz, 'C'était Calais', qui rappelle l'humanité par trop oubliée derrière le terme générique 'migrant'). Le 28 novembre 2016, donc, le Parlement Européen fera un nouveau pas non vers les migrants perdus mais vers le représentant officiel de la dictature sauvage qui les a jetés sur les routes.

Nous, citoyens européens, ne pourrons pas dire que nous l'ignorions. Que nous ignorions le chemin immoral - et illogique - qu'ont décidé d'emprunter nos représentants cyniques.

Mais, Mr Yemane Gebremeskel, avant de sucrer votre petit thé, de goûter nos délicieux petits gâteaux de circonstance et de débuter vos palabres, entendez bien une chose : vous n'êtes pas le bienvenu dans NOTRE parlement.        

 

- Pétition lancée par des membres de la diaspora érythréenne : ici    

- Plus d'informations sur la situation en Érythrée sur le blog du chercheur Léonard Vincent : ici         

 

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