‘La fille du troisième’ : Sappho et Eros sortent les flingues (enquête d’amour)

"nous rappeler l’essentiel : l’urgence d’aimer."

 

 © Marin PeauDouce © Marin PeauDouce

   Quoi de neuf du côté de chez Swany (essayez, vous, de ne pas devenir romantique avec un tel prénom. Merci du cadeau) ? Beaucoup de doutes et de changements dans la vie de cette jeune inspectrice parisienne, lesbienne, sensible, ô combien attachante, si facilement emportée par ses multiples passions. Il en faut du souffle, au lecteur, pour suivre les aventures de terrain comme les soliloques tourmentés de l’héroïne de ‘La fille du troisième’, dernier ouvrage de Danièle Saint-Bois paru aux éditions Julliard ! Polar savoureux et prenant qui - paradoxe - ne se lit pas d’une traite tant l’atmosphère instaurée par l’auteure est confortable, bienveillante. Y traîner encore un peu dans cet immeuble aux habitants atypiques, dans ce commissariat-lieu de perdition (follement attirant, bien sûr, de fait). Ne pas avaler trop vite les pages (tant pis pour les tueurs de vieilles dames : qu’ils courent encore quelques chapitres), profiter du rire tonitruant (défensif ?) de Bella, la voisine haïtienne au caractère bien trempé, véritable troisième mère (oui, Swany en a déjà deux), confidente rassurante au lever de coude trop facile; se laisser hypnotiser par les jeux de l’amour au féminin, tour à tour délicats, subtils puis brusquement bestiaux, insatiables, borderlines mais toujours incroyablement sensuels sous la plume experte de Saint-Bois.

 Swany doute de sa capacité et de son réel désir d’être flic. Mais la voici au pied du mur : elle doit résoudre deux meurtres crapuleux particulièrement sordides. A-t-elle encore le choix ? Sa liaison avec sa supérieure (respectable femme mariée et mère responsable pour l’affiche) n’arrange pas l’affaire. Louise la commissaire est une dominatrice qui met ses proies au pas ou les détruit si elles osent lui résister. Soutenue par son collègue Gabriel-Luther (qui découvre éberlué - le naïf - la libido explosive de ses consœurs lesbiennes), la jeune femme se débat entre son devoir, son attirance masochiste pour une sadique manipulatrice qui franchira bientôt la ligne rouge, sans oublier ses mères qui vont enfin se marier, ignorent tout de l'homosexualité de leur fille, la maladie de l’une des mamans ébranlant fondations et certitudes, précipitant décisions irrévocables et révélations familiales.

 « Que voulez-vous que je fasse du monde 

Puisque si tôt il m’en faudra partir.

Le temps d’un peu saluer à la ronde,

De regarder ce qui reste à finir,

Le temps de voir entrer une ou deux femmes 

Et leur jeunesse où nous ne serons pas... »

Urgence. L’urgence absolue. 

De la rue Marcadet au métro Marx Dormoy, un marteau assassin dans le sac à dos, du nid douillet et plein d’amour de Mum (Adèle) et Môm (Delphine), ironiquement installé dans le même bled que celui de « Divine Ludo, la sainte patronne de la Manif pour Tous », des toilettes du commissariat qui abritent les besoins de tendresse vitaux (planqués sous le vernis trop clinquant, bravache, du sexe libre revendiqué) au logis de Bella, dans lequel résonnent parfois tambours haïtiens, prières vaudoues et cris imaginaires de tontons macoutes surgis du passé, Swany s’essouffle dans tous les sens sans guère avancer jusqu’à...l’apparition de la fille du troisième. Et Danièle Saint-Bois de lancer à la face du lecteur de formidables pages sur l’amour immédiat (« on ne lève personne, on tombe amoureuses. Pour un instant ou pour la vie... »), non pas le mièvre, le niais idéalisé des contes, mais celui qui ne nie pas les besoins égoïstes, les projections inconscientes voire les névroses individuelles, hétéro/homo/bi peu importe, celui qui n’a pas besoin de longues présentations, de biographies autorisées en guise de préliminaires mais qui n’en demeure pas moins inexplicable, fragile, intense, magnifique car fragile comme du cristal, mais aussi félin et furieusement érotique. 

Portrait de l'auteure © Danièle Saint-Bois Portrait de l'auteure © Danièle Saint-Bois

« Épouse-moi.

Je veux tracer avec mes doigts les lignes brisées de ton bassin, m’attarder sur leurs hauteurs pointues pour aspirer à redescendre, glisser sur la pente douce de ton ventre jusqu’à l’entrée de notre histoire commune, et je veux repartir en courant mettre mes doigts dans ta bouche, et les remplacer par ma bouche. Je veux sonder, prélever, combler, je veux que nos sexes s’accolent, se collent et se mélangent, je veux fouiller dans tes cheveux, les emmêler, les respirer, trottiner vers tes acromions en passant par tes clavicules. Je veux la naissance de tes sourires, la plante de tes pieds, la paume de tes mains, je veux les phalanges de tes doigts, la courbe insensée de ton ventre, les anses de tes hanches, tes rotules, tes ongles, tes chevilles, je veux voir le plaisir s’amarrer à ton port et faire vaciller ton regard, je veux te voir mourir et ressusciter. 

Que la fête commence.

Elle me déshabille sans me quitter des yeux. » 

Yaël, la fille du troisième qui fait shabbat, délicate, magnétique Yaël, qui nourrit son chat de croquettes casher (oui, ça existe) et disparaît de longues semaines sans explications : rencontre salvatrice ou nouveau mirage destructeur ? Pendant que le cœur de Swany fond, que son corps et ses sens deviennent fous sous les caresses et les attaques des langues amoureuses, les tueurs rôdent, Louise prépare sa vengeance et la maladie se rapproche de ses mères. 

Le jour de sortie de ‘La fille du troisième’, le libraire ne parvenait pas à mettre la main dessus. Rayon ‘littérature lesbienne’ ? Non. Alors ‘romans policiers’ ? Chou blanc. Il était classé en ‘littérature généraliste’. Même pas le temps de faire un tour du côté de la littérature érotique.

Ah, les cases... On les aime, ces temps-ci.

Et le lecteur averti d'apprécier pourtant davantage les ouvrages qui mélangent les genres et les publics !

Derrière le polar, Danièle Saint-Bois aborde intelligemment les pulsions et l’importance du sexe, les familles homoparentales et les cicatrices laissées par ce sinistre mouvement apparu lors du débat sur le mariage pour tous. La difficulté de s’assumer, d’arrêter de se cacher (l’auteure a la clairvoyance de ne pas utiliser cet horrible mot, ‘coming-out’, qui sonne encore et toujours, même utilisé dans un sens positif, comme une justification obligatoire et inévitable). Et bien entendu, sans se préoccuper de la sexualité de ses lecteurs (coup de griffe au passage aux essentialistes, communautaristes énervés et autres identitaires qui se multiplient), elle analyse avec beaucoup de poésie les pistes qui permettent de décrire, un peu et avec la modestie adéquate, ce qu’est l’amour. De cerner ? Grands dieux, non ! L’amour ne se laisse jamais cerner et le regard de l'agile funambule Saint-Bois est bien trop aiguisé pour prétendre à telle lourderie, illusoire.

Un livre cocon, plein de finesse, de suspense mais aussi d’humour et qui laisse espérer une suite, voire un personnage récurrent : l’inspecteur Swany, héroïne à fleur de peau et amoureuse impénitente qui se donne pour but de nous rappeler l’essentiel : l’urgence d’aimer.

Le libraire saura désormais où poser ‘La fille du troisième’ : en vitrine, à sa place. 

 

(Lire également l’entretien de Danièle Saint-Bois avec Martine Roffinella)

 

‘La fille du troisième’, de Danièle Saint-Bois. Éditions Julliard

 

- - dans toutes les bonnes librairies, ‘Les Mots à la Bouche’, par exemple, Paris 4 (qui lui accordent leur coup de cœur) ou encore la librairie Violette & co, Paris 11 - - 

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                         - Deci Delà - 

 

 

 

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