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Billet de blog 28 nov. 2021

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« Une autre vie est possible », d’Olga Duhamel-Noyer. Poings levés & idéaux perdus

« La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan »

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© F.L


   La détresse d’une baigneuse en difficulté, un été calme, une force incontrôlable et capricieuse qui menace sans préavis et, les réminiscences de surgir, à vif, dans l’esprit désormais adulte de Valéry. Au détour du regard paniqué de l’inconnue, les affleurements oubliés de s’échauffer. De se réveiller.  


« Une vague à l’horizon, inattendue, trop grosse, monstrueuse, se détache et frappe de stupeur la femme aux cheveux clairs devant lui. La vague roule sur l’étendue d’eau et se brise juste avant de parvenir à sa hauteur. La femme se dépêche à présent de retourner vers la falaise comme elle peut, dans la mer hérissée. Au milieu des vagues hautes qui l’encerclent, l’effroi tord les traits de son visage, comme ceux de la mère de Valéry des années plus tôt. Des vagues aiguës comme les cris de Micheline. Comme les cris de Sylvie, aussi, qui avaient résonné fort dans l’immeuble sans que personne d’autre que son mari les entende. »


Sont-ils tous pour autant douloureux, les souvenirs de l’enfance qui s’invitent sans carton, à la Sarraute ? En demi-teinte, plutôt. Olga Duhamel-Noyer, écrivaine et éditrice québécoise, aime les nuances, ne s’émeut guère devant les facilités langagières, les tournures prêtes à l’emploi chères à l’époque. Point d’emphase, d’envolées définitives ni de mots globalisants (artificiels ?). La sororité, le patriarcat et les nouveaux pronoms polémiques iront se nicher sous d’autres plumes; moins efficaces donc plus en demande. 

L’auteure de ‘Mykonos’ préfère exposer sans surligner, dépeindre le quotidien qui s’abîme, les sentiments mêlés qui s’y déploient; piègent.

Si quelques touches autobiographiques habitent ce récit (le roman est dédié à sa « mère, en souvenir de ces années-là »), la distance entretenue par l’écrivaine envers LES militantismes n’est dès lors guère surprenante. 
Fin des années 70, dans le logement de la rue Bloomfield, à Montréal, Micheline et son fils Valéry ont créé leur cocon, à la fois sécurisant et ouvert sur le monde.


« À la demande de son fils, Micheline a recouvert un mur d’une couverture atikamekw offerte par les camarades à son dernier anniversaire. En face, elle a accroché deux peintures de la baie des Gonaïves très colorées, ainsi qu’une grande assiette de terre cuite, ramenée d’Haïti et peinte dans un camaïeu de jaunes. Dans le couloir, Micheline aime particulièrement le portrait de deux femmes de dos réalisé en coquilles d’œufs, puis laqué. Il vient du Vietnam. Un artisanat bigarré égaie l’appartement.
Les murs de la cage d’escalier sont couverts d’affiches militantes. La colombe de la Paix, dessinée par Picasso. Quelques affiches qui célèbrent le 1er mai et le 8 mars, ainsi que des invitations à des soirées de solidarité entre les peuples. Face à la porte d’entrée, une peau de chèvre blanche avec les sabots accueille les visiteurs. » 

© F.L


Les militants communistes y défilent quasi quotidiennement dans un esprit de franche camaraderie. Préparation des tracts, des collages nocturnes et discussions jusqu’au bout de la nuit (tintement des verres bien remplis) sur l’impérialisme américain, "le génie de Castro", le génocide culturel des peuples autochtones ou encore sur le référendum à venir (1980, perdu) sur la souveraineté-association du Québec avec le Canada. Les sujets de brouille au sein de la cellule de Micheline ne manquent pas et familiarisent ainsi subjectivement (n’en est-il pas toujours ainsi ?) le jeune Valéry aux enjeux de l’époque. Lui donnant - tout comme à sa mère - le sentiment de pouvoir peser sur les affaires du monde. 


« En Amérique du Nord, les camarades sont cependant déterminés, imperturbables même. Parce qu’ils savent que le premier homme dans l’espace est soviétique. Mieux : ils savent que la première femme dans l’espace l’est aussi. Et puis, l’URSS ne connaît pas ce chômage qui, pour le bien-être des cycles économiques, brise des vies en Occident. La manière de concevoir l’existence est tout autre à l’Est. Un camarade a même visité un hôpital psychiatrique à Leningrad où les patients, affirme-t-il, forment un orchestre et donnent des concerts aux visiteurs. À Cuba, depuis que Fidel a repoussé les Américains et leur exploitation scandaleuse de l’île, la criminalité n’existe pratiquement plus. »


Quid des chars russes écrasant la rébellion hongroise en 56, de l’invasion de la Tchécoslovaquie pour mettre un terme au Printemps de Prague en 68, des crimes révélés de Staline, de la persécution féroce des oppositions du côté de la Havane, des ‘camps de rééducation’ (camps de concentration) cubains pour les homosexuels ? Quelques ‘signaux’, tout de même. Mais, les militantismes exigent souvent un système digestif solide et quelques dispositions naturelles à l’art de la rhétorique (la frontière est mince, dès lors, avec le domaine sans fond de la mauvaise foi). Le besoin de rêver un monde meilleur, plus égalitaire, global et synthétique de l’emporter sur toute autre considération. 

L’ère Reagan et son veau d’or dollar au zénith, chez l’imposant voisin, de s’ouvrir bientôt (1981). 


« Après quelques verres, les camarades finissent parfois par avouer leur inquiétude face à la possibilité d’un caractère intrinsèquement violent du communisme, parce que la plupart d’entre eux restent doux comme des agneaux. Durant les réunions, les rencontres, les assemblées, on trouve pourtant toujours au moins un membre plus belliqueux, et plus cruel même, que les autres. Trouver ici un Beria, ce bras droit de Staline, ne serait pas difficile. La cruauté impitoyable a quelque chose d’universel, et les tortionnaires potentiels ne manquent jamais dans les mouvements politiques. »


Rideau de fer, opération Condor (élimination aussi systématique que discrète des opposants par les régimes dictatoriaux d’Amérique latine, avec le soutien probable de la C.I.A), villages Potemkine en URSS pour les militants étrangers les plus zélés, camps de vacances dans les pays alliés pour la jeunesse éloignée ainsi de toute "propagande capitaliste" et suspicions récurrentes d’espionnage : l’univers de Micheline et Valéry baigne dans l’engagement politique en pleine guerre froide, étoile aux cinq branches au cœur (les cinq continents bientôt réunis via l’union des travailleurs), dans un pays historiquement réfractaire à l’idéologie écarlate. 


« Mais la possibilité d’un Beria québécois ne fascine pas les jeunes militants. Ils préfèrent abandonner l’imaginaire de la violence à l’extrême droite. D’ailleurs, les communistes les plus dogmatiques sont loin d’être ceux qui restent le plus tard durant ces fêtes où l’on rêve de lendemains qui chantent. Est-ce un hasard ? »

l'auteure Olga Duhamel-Noyer © Les*Marois


Des désillusions idéologiques, de l’instant précis de l’apparition des premiers doutes, l’écrivaine ne dira rien. À moins que José, son arrivée dans la vie du duo, n’ait été le véritable déclencheur. Le grain de sable dans une machinerie idéologique trop rodée,  trop oublieuse, dans ses plans, d’une donnée essentielle : la petitesse humaine, ses névroses et logiciels détraqués. 

« El pueblo unido jamás será vencido ! »

Proximité géographique en sus, l’Amérique Latine apporte une fraîcheur et un enthousiasme indubitables aux vérités révélées venues de l’Est. Aux doctrines soviétiques définitives, manquant un poil de chaleur humaine. 

José. José le guérillero venu de Bogota, la tête encore emplie des rires et des cris de ses ‘compañeros’. 

« Quand il a été démobilisé enfin, plus musculeux que jamais, bien portant malgré les cauchemars qui l’assaillaient désormais la nuit, José était retourné avec joie à la vie civile. Il avait revu quelques jours sa famille avant de repartir en direction de la côte, là où un soldat de son régiment, grièvement blessé aux jambes, lui avait demandé de le remplacer pour la saison dans le petit restaurant de ses parents. L’endroit donnait sur une magnifique plage de la mer des Caraïbes, protégée de la guérilla depuis quelques années et où venaient se prélasser les riches de la région.

Le jour où il a fait la connaissance de Micheline, une des rares femmes qui participait au congrès qui se tenait dans la station balnéaire, il s’est dit que, comme au front, il continuait d’avoir de la chance. Elle voyageait seule avec son fils, était sérieuse, indépendante, sensuelle et elle aimait rire. »

Valéry l’aimait bien, José. Le lien se nouait, image paternelle de substitution. Ce qui rendra d’autant plus cruelle (inoubliable, impardonnable) la trahison. 

« Durant l’été, Valéry a adoré faire du camping en Gaspésie avec le nouveau compagnon de sa mère. José lui a montré à pêcher. Tous les jours la pêche était miraculeuse. Chaque poisson faisait ployer un peu la canne le temps qu’on le sorte de l’eau. La créature aux écailles brillantes se tortillait ensuite une dernière fois au fond du seau en fer-blanc, avant qu’un poisson bien vivant ne vienne le recouvrir.

Absorbée dans les livres, Micheline passait la journée au bord de l’eau, près de Valéry et José. Son fils était heureux, même si José attrapait toujours les plus gros poissons. L’ancien soldat se chargeait de lui montrer à les nettoyer, puis à les griller sur du charbon de bois. Avec beaucoup moins de succès, il avait aussi tenté d’apprendre à Valéry comment faire le drapeau à l’aide de ses seules mains, en se tenant à un mât. Le garçon, un peu chétif, n’arrivait pas du tout à se soulever à la seule force de ses bras. Micheline lui disait de ne pas se décourager. Elle lui disait aussi en rigolant que savoir se tenir à l’horizontale dans les airs, accroché à un poteau de fer, n’était pas non plus indispensable à l’existence. »

© F.L

  Mais les sorties familiales, les rallyes pour la Paix et les apports de l’ancien combattant dans l’élaboration des communiqués du comité de soutien québécois aux résistants chiliens fidèles à la mémoire d’Allende n’auront bientôt plus aucun poids face aux premières baffes qui s’abattent sur Micheline. Si les traumatismes de guerre de José serviront les premiers temps d’excuse pour justifier ses ‘dérapages’, le logement de la rue Bloomfield de ne plus tarder à devenir bientôt un piège. Potentiellement fatal pour la mère et son fils.

« Jusqu’à ce qu’une nuit, les cris de Micheline déchirent le silence. Les rideaux de la chambre de Valéry ne sont pas tirés, mais la pièce baigne dans le noir. Dehors, le froid annonce l’hiver. Un monde extérieur hostile. Valéry traverse la cuisine, traverse la salle à manger du grand appartement plongé dans l’obscurité. Les cris résonnent plus fort à mesure qu’il se rapproche de la chambre de sa mère, dont la porte est ouverte. Micheline hurle et, avec ces cris stridents et ce qui se passe dans la chambre, personne ne remarque l’ombre du garçon qui traverse la salle à manger pour rejoindre l’entrée. »

C’est armé d’un hachoir et d’un couteau, cette fois-ci, que José est revenu réclamer sa place perdue dans le foyer. 

Un féminicide au sein de la cellule (un mari jaloux du succès de sa femme, repérée par les instances moscovites, qui apaisera son sentiment de médiocrité en poignardant son insolente épouse) achèvera de plomber les rêves de révolution du genre humain rue Bloomfield et dans le petit groupe d’activistes (réduits à organiser rondes et relais devant la porte plutôt que mise au pas définitive du système capitaliste mondial). 

La force de ce nouveau roman de l’auteure québécoise vient bien sûr du mélange des sujets, le militantisme porté par sa vision intrinsèquement binaire (le camp du Bien, forcément) et les violences contre les femmes. La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan (danger commun, cela va de soi, à toutes les classes sociales, dans tous les milieux et nationalités). La critique de la propriété s’arrêtant au seuil de la chambre conjugale, les poings ne se levant pas qu’au son d’un hymne idéaliste.

Olga Duhamel-Noyer | UNE AUTRE VIE EST POSSIBLE © Éditions Héliotrope

Mais également, surtout, du style d’Olga Duhamel-Noyer, minimaliste, d’autant plus puissant. Elle n’a nul besoin de s’étendre sur les moments de terreur (nocturnes, souvent) pour les faire apparaître dans l’esprit du lecteur. Nul besoin de victimiser ni de généraliser pour torpiller, féroce et lucide, l’inhumanité de certains, si nombreux encore, sûrs jusqu’au bout de leur bon droit dès lors que leur image de la virilité est inquiétée, petits Beria ou Pinochet du quotidien qui s’ignorent. Ruinent, retirent des vies. Saccagent les confiances données. Agrandissent à vie, indifférents, les fragilités des femmes et des enfants pour se venger des leurs. Femmes et enfants battus, inquiétés mais puisant dans leurs ressources et leurs regards réciproques pour se relever, à qui ce roman poignant et glaçant aurait aussi bien pu être dédié. L’appel à la révolution féminine/iste contre les violences masculines aurait été cousu de fil blanc, guère plus efficace que les doctrines qui ont irrigué le siècle passé. Olga Duhamel-Noyer a préféré poser sa plume au plus près du quotidien de ses personnages, la tremper dans l’encre d'une nostalgie revendiquée, celle des possibles rêvés puis des illusions perdues, pour dénoncer et éveiller, titre aussi ironique qu’empli d’espérance : méthode bien plus efficace que la grandiloquence, les slogans simplistes. La complexité étant le territoire certifié de la dame. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.  

— ‘Une autre vie est possible’, Olga Duhamel-Noyer, ed. Héliotrope — 

* voir aussi : ‘Mykonos, d’Olga Duhamel-Noyer : les casseurs de pédés ne lisent pas T. Williams’ 

                 — Deci-Delà — 

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