'Le Chagrin d'Aimer', de Geneviève Brisac. La trace de la mère.

"Moi d'abord ! Toujours ! Toi, tu regardes. Tu es ma petite vestale et moi ta déesse, ce sera ainsi même quand on m'aura collé un déambulateur entre les mains. Des coups de poignard dans l'âme à défaut de caresses."

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    Odeurs de myrrhe, d'iode et d'encens, Anatolie et Empire Ottoman finissant; vision idéalisée de propriétés somptueuses et lointaines (du côté de Constantinople) depuis longtemps et à jamais perdues, englouties par les fureurs de l'Histoire et les rancœurs d'une vieille dame. Indulgence plénière in articulo mortis jusqu'à la septième génération (bien en évidence sur la cheminée, on n'est jamais trop prudent et puis, ça donne de l'assurance, faut avouer), poupons machiavéliques, ersatz de Mylène Farmer "cognant le sol de son sabot à semelles rouges compensées, comme une girafe psychédélique". Célimène, Héra et Mort Subite; lionceau apprivoisé - Brutus - se laissant mourir de chagrin après trahison. Lina de Varennes, danseuse orientale apatride période Belle Époque achevant son parcours de vie en tête-à-tête avec un canari kamikaze. Sans oublier une digression sur la rave, cette pin-up, ce "légume qui mérite mieux que sa réputation de rutabaga" (on l'oublie trop souvent). Et puis la clope. La Grèce. Le génocide arménien, l'oublié mais tristement précurseur. La Grèce et la clope, encore. 


Le dernier livre de Geneviève Brisac, 'Le Chagrin d'Aimer' (éditions Grasset) est ainsi : joliment foisonnant, empli d'images baroques et décalées, légères ou dramatiques, comme l'était celle dont le portrait est ici tiré. 

Surgis de la mémoire de l'auteure, voire de ses reconstructions mentales d'enquêtrice, les pièces du puzzle éparpillées retrouvent page après page leur place. Jamais complètement cependant; il ne sera jamais achevé, le puzzle : personne ne peut prétendre comprendre sa mère (l'objectivité est impossible), surtout lorsque celle-ci, à l'image de Mélini, a passé son existence à brouiller les pistes, à enterrer le passé, à enfumer son entourage (au sens propre comme au sens figuré. Vous reprendrez bien une bouffée de Gauloise dans la face ?) Établir un périmètre de sécurité, bouclier invisible fait de rudesse, de mépris et de sarcasmes pour tenir les autres, et même (surtout ?) sa fille, à bonne distance. Sans jamais se soucier des conséquences (l'anorexie, évoquée, trouble ultime et morbide du malaise). Oiseau rebelle et volutes de sorcière.

"Gréco-Arménienne, étrangère de naissance je suis, étrangère vous me voyez ? Étrangère à vous, tous, alors, à jamais je resterai. Faites-moi confiance." 


«Ma mère hait les bébés, ces cons. Elle les soupçonne de manœuvrer pour attirer l'attention sur eux. Rien de plus sournois qu'un bébé. Leurs sales petits sourires sur leurs vilaines figures. Le plus exaspérant c'est la bêtise des gens. Leur crédulité. Et leur hypocrisie aussi. Comment peut-on s'extasier devant un nourrisson rougeaud, chiffonné, qui sent le caca et glapit sans discontinuer ? Les gens sont des cons


Le ton est donné : Mme Michel (Jacqueline. Mais appelez-la Mélini), aime les formules définitives et n'est pas du genre à prendre de gants (elle en porte, par contre, lorsqu'elle octroie façon princesse une Gauloise à l'un de ses amis clochards).

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"Anarchiste à double fond", elle appelle les CRS "mon chou" en pleine manif, se fichant de leur poire, ce qui les fait fondre. La cliente qui jacte devant elle à la boulangerie ? «Qu'est-ce qu'elle peut bien avoir à raconter, cette grosse vache ?» Le rôle de femme mariée devant tenir sa maison la fait bailler, les vendeuses et les serveuses sont des grues, les commerçants (qu'elle se fait un plaisir de détrousser) sont des voleurs et des idiots, les amies de sa fille des boudins peu éveillés («Comment elle s'appelle ? Rita ? Rita, sainte patronne des causes désespérées. Ses parents ont visé juste»). Ils n'ont qu'à se défendre, les gens ! Mélini ne respecte que la résistance. Courbez l'échine et Mélini vous dévorera, sans même avoir besoin de lâcher son garrot. Car elle n'aime que les princes et les clochards, Mélini. Au moins, eux, sont cinématographiques aux yeux de cette scénariste de feuilletons radio. Au moins, eux, apportent un petit vent de folie dans ce monde si décevant, si normé, bourgeois et ennuyeux. Heureusement, il reste la machine à écrire pour s'évader de cette prison que l'on nomme l'existence.

Et la petite fille, alors, à côté de ce gigantesque trou noir qui avale tout sur son passage ? Elle observe. Elle observe sa mère, le moindre de ses gestes, toute sa vie, avec admiration et crainte. 

Ma mère conduit, ma mère fume, ma mère minaude, ma mère rabroue ma grand-mère dans une langue inconnue, ma mère apprend à nager. Ma mère tempête. 

Ne pas l'irriter («ne pas exaspérer ma mère est un défi. Il faudrait être morte. Mais les morts aussi exaspèrent ma mère»). Lui faire plaisir, essayer au moins. Mais Mélini balaie le moindre effort d'un geste théâtral de la main, piétinant l'ego en construction de la gamine pour - encore - mettre le sien en avant. Totalement habitée par son rôle, elle ne sait finalement rien faire d'autre. 

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Tu veux m'acheter un pull ? D'accord, je le prends. Mais il est moche, tu as des goûts horribles et conventionnels. Je l'accepte mais, seulement pour te faire plaisir, petite sotte. Le plaisir, dès lors...

Ne pas faire de faux pas, ne pas faire la tête même lorsqu'elle évoque son ami Gilbert, celui qui est entré dans sa tente, un soir, sexe dressé. 

Mélini ne l'a pas crue. Mélini ne l'a pas même entendue. Mélini ne l'a pas protégée. Mélini est un monstre. Un monstre d'égoïsme criminel. 

Mais elle est sa mère; elle ne peut que l'aimer. Malgré tout (d'où ce très beau titre, 'Le chagrin d'aimer').

Avec l'âge, peut-être... Non, pas du tout. La narratrice guette toujours le moindre signe maternel, et la terrible génitrice adapte ses armes. Petite, âgée et déformée, Mélini joue à la vieille dame indigne, riant de choquer encore sa descendance en sortant dans la rue en maillot de bain. Tu es si conventionnelle, ma fille...

Les coups de massue continuent, et Mélini rit. Et le lecteur se surprend à ne pas la haïr, à ne pas la détester, même lorsqu'elle vole la vedette à sa fille adulte durant un atelier d'écriture (scène terrible, d'une cruauté sans nom), renvoyant cette dernière à son rôle de figurante. Moi d'abord ! Toujours ! Toi, tu regardes. Tu es ma petite vestale et moi ta déesse, ce sera ainsi même quand on m'aura collé un déambulateur dans les mains. Des coups de poignard dans l'âme à défaut de caresses. 

D'où vient cette indulgence mêlée à la colère que ressent le lecteur de Brisac ? Du talent de l'auteure à raconter tout sans se victimiser, à montrer les travers névrotiques de sa mère désormais disparue tout en ne dissimulant pas son admiration, et son amour, toujours intacts; à ne pas en faire trop sur le mode 'rendez-vous manqué'. Il n'y a pas de rendez-vous manqué, jamais. Avec une daronne plus conventionnelle, Geneviève Brisac n'aurait sans doute pas produit cette œuvre sensible qui la caractérise. Chacun fait ce qu'il a à faire avec ce qu'on lui a donné. Les regrets, à partir de là, ont toujours quelque chose de vain.

Geneviève Brisac ne tombe pas dans ce piège et nous livre, dès lors, le portrait pudique d'une femme qui devient des portraits de femmes. 

Un ouvrage très fin et abouti sur les influences qui nous construisent. Sur la transmission ou l'absence de transmission, ce qui revient, au final, au même : poussé par un besoin vital («la survie. Si c'était la clé de toute cette histoire ?»), les traces de notre passé finissent toujours par ressurgir. Car tenir sur ses deux jambes et avancer, sans aigreur destructrice et stérile («et la lumière vint d'un livre»), tout est bien là, non ? 



- 'Le chagrin d'aimer', de Geneviève Brisac. Grasset 

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        * feuilles volantes

 

 

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