Guy Birenbaum, Twitter et l'antisémitisme 2.0

"L'ouragan finit par arracher la tête-brûlée. Les vents déchaînés de l'actualité continue (émotionnellement insupportables), ceux des polémiques violentes (vaines souvent mais, promesses d'adrénaline), des opinions tranchées et péremptoires (aussi belliqueuses que désespérées) avalent le tweeto trop shooté; le gladiateur auto-proclamé."

     Une promenade sur Twitter est comme un saut à l'élastique en plein ouragan. Impossible d'éviter les querelles picrocholines, les postures surjouées des uns, en pleine dispute théâtrale avec les autres, sur tel ou tel sujet d'actualité, majeur ou périphérique, peu importe. Sujet sur lequel ils n'ont de toute façon souvent ni prise ni connaissance approfondie. Mais, quelle importance ? Dégainer un argumentaire définitif en 140 caractères est le jeu ici. Se trouver un adversaire de taille à croquer publiquement, abattre un troll à mains nues; refaire le monde à coups de hashtags, rallier de nouveaux followers à son panache, se rassurer sur sa combattivité et sa force de caractère exceptionnelles via les soutiens amis; et même, parfois, le Graal : se faire adouber - suivi ou repris - par une personnalité (ce qui ne manquera pas d'être désormais affiché sur le profil du gentil combattant virtuel) !

Bloquer, signaler, insulter, ridiculiser. Caricaturer, mentionner, excommunier, promettre au bûcher. Bref : to clash or not to clash, tweeter or not tweeter; gazouiller pour exister.

Guy Birenbaum n'est pas un bleu. Chroniqueur, blogueur, ancien prof, chercheur, éditeur, journaliste - sans carte de presse (un rejet des cases, des dénominations, appréciable, dans cette société de plus en plus ridiculement compartimentée, schématique et cv-tisée) : homme engagé reconnu socialement, figure et voix familières des médias, il n'a pas l'excuse du paumé sans relations qui cherche à exister en éructant tout le jour (15 heures quotidiennes, certains) ses quatre vérités définitives à l'univers virtuel, via un piaf bleu un peu grassouillet.

Mais parfois, l'élastique n'est pas aussi solide qu'il y paraît.

L'ouragan finit par arracher la tête-brûlée. Les vents déchaînés de l'actualité continue (émotionnellement insupportables), ceux des polémiques violentes (vaines souvent mais, promesses d'adrénaline), des opinions tranchées et péremptoires (aussi belliqueuses que désespérées) avalent le tweeto trop shooté; le gladiateur auto-proclamé.

Guy Birenbaum-l'intellectuel a cru au pouvoir démocratique du net, à la prise du pouls du pays via le monde virtuel.

Guy Birenbaum-le jouteur fanfaron a pris goût au combat dialectique avec des followers plus ou moins bien intentionnés.

Guy Birenbaum-l'homme s'est pris en pleine face l'agressivité actuelle et les projections malsaines de la société.

Jamais, explique-t-il dans son livre "Vous m'avez manqué - histoire d'une dépression française", ne s'était-il fait ramener, durant son enfance et sa scolarité, à son statut 'confessionnel' (presque comique, pour quelqu'un qui n'est même pas croyant, qui est avant tout français). Un saut à l'élastique virtuel addictif et, il n'est plus que cela pour certains. Peu importe le tweet, le sujet abordé, le débat du moment : une horde de trolls déchaînés de lui répondre 'youpin', 'Juif !', de lui reprocher la politique de Netanyahu, la souffrance palestinienne (quand ce n'est pas celle de Barbès),d'évoquer un 'lobby surpuissant', encore plus si mélangé à celui des 'journalopes' (...), etc... Ici, dans ce monde pas si représentatif (non, tout le monde ne chevauche pas le moineau fluo; non, ceux qui le font ne trollent pas forcément à tout va), Guy Birenbaum a rencontré une armée inattendue mais néanmoins puissante et quasi-inatteignable juridiquement : celle de l'antisémitisme 2.0. Des combattants aussi haineux que fantômes, possesseurs de plusieurs comptes (en cas de bloquage), planqués derrière des pseudos, administrateurs parfois de blogs insultants courageusement hébergés à l'étranger, loin de la loi républicaine tricolore (et félicités par l'extrême-droite 'dé-diabolisée' parfois pour leur "travail").  

Tout accoutumé aux attaques (il décrypta pendant longtemps l'évolution du Front National et fit même son mémoire sur ce sujet), tout prompt à rire aux éclats devant tant de bêtise crasse, à supprimer, signaler, ignorer, snober : les mots sont les mots et les mots, beaucoup l'oublient, sont les poisons ultimes. Les signifiants atomiques. Guy Birenbaum a donc fini par chuter. Chuter dans une dépression forcément inattendue pour celui qui, fils d'un héros de la 2nde Guerre, portant même le nom de code de son géniteur en guise de prénom, ne pouvait se voir qu'en winner (au sens où la société l'entend), combattant à la fois solide et fanfaron.

Son livre possède plusieurs portes. La dépression, bien sûr (avec Labro en parrain imaginaire); sa description crue, sa découverte salvatrice de la psychanalyse. Un appel à la déculpabilisation des aides chimiques. Un cri d'amour à sa femme et à son père (ce taiseux octogénaire). Un témoignage halluciné du fractionnement artificiel, mais néanmoins ravageur, de la République. Une étude sur la bêtise du temps. Un antidote au "Suicide français" désespéré et anxiogène d'Eric Zemmour. Un courageux exemple de force car, reconnaître à 53 ans que l'on n'est qu'un enfant vieilli, refaire tout le chemin pour se trouver, demande une force que n'auront jamais les excités virtuels qui crient 'youpin !', 'sale arabe !', 'pédé !', 'négro !', etc... sur les réseaux sociaux, dans le but pervers de blesser, d'humilier; d'exister.

Ils oublient une chose. Un élément essentiel qui distingue les vrais hommes (et femmes, le terme est ici générique) des gosses mal dans leur peau : exister, c'est se connaître.

Le reste, les effets de manche, les adversaires inconnus mais désignés, c'est du vent. Guy Birenbaum s'est retourné vers son histoire familiale, vers les carnets de guerre de ses parents, a découvert et rendu hommage aux Justes Rose et Désiré Dinanceau qui les ont sauvés, ses parents, Tauba et Robert Birenbaum, lorsqu'ils devaient se cacher pour fuir les excités de l'époque. Qui n'étaient alors pas virtuels du tout... Il s'est réuni. Et son livre est une leçon. Pour tous ces sujets sur lesquels réfléchir. Sur tous les moyens à utiliser pour combattre les cons dangereux. La réponse est évidente : la connaissance. Toujours ! De soi. De l'histoire. De la sienne. Des autres. Et les mots, alors, toujours aussi redoutables, aiguisés, précis et francs, se retourneront contre les diviseurs et les chansonniers de la haine. "Vous m'avez manqué" : mes références; mon histoire; mon unité; ma fierté complète. Mon apport. Ma solution. Et, peu importe les supports modernes. Car, tout n'est que question de mentalité. Encore faut-il le vouloir. Encore faut-il espérer encore. Pour soi. Par respect pour le passé. Par espoir pour le futur. Par amour pour ce que nous sommes : unis dans nos différences (secondaires, tellement secondaires...) Sinon, l'ouragan arrachera tout, face à la léthargie. Et, il sera trop tard, alors, pour se réveiller.                                                                        

-- "Vous m'avez manqué (histoire d'une dépression française)", Guy Birenbaum, éd. Les Arènes, 2015--

                         

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